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AccueilJurisprudence administrativeN° TA77-2208217

Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2208217

lundi 9 octobre 2023

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2208217
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation5ème chambre, JU
Avocat requérantCABINET KOSZCZANSKI & BERDUGO

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 22 août 2022 et le 20 septembre 2023, Mme A B, représentée par Me Koszczanski, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté en date du 3 août 2022 par lequel la préfète du Val-de-Marne l'a obligée de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;

2°) d'enjoindre à la préfète du Val-de-Marne de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour assortie d'une autorisation de travail et de réexaminer sa situation dans le délai de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement de la somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

En ce qui concerne l'arrêté pris dans son ensemble :

- il méconnaît l'autorité de la chose jugée par le tribunal par son jugement du 2 août 2023, devenu définitif, dans l'instance n° 2206514 ;

En ce qui concerne la mesure d'éloignement :

- elle est insuffisamment motivée et entachée d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;

- elle méconnaît le principe du contradictoire ;

- elle méconnaît les dispositions du 9° de l'article L. 611-13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur de droit dès lors qu'elle bénéficie du droit de se maintenir sur le territoire français jusqu'à ce qu'il soit statué définitivement sur sa demande d'asile ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et celles de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

La préfète du Val-de-Marne a produit des pièces, enregistrées le 22 septembre 2023, qui ont été communiquées.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale des droits de l'enfant ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

La présidente du Tribunal a désigné Mme Billandon, vice-présidente, pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en application de l'article R. 776-13-3 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Billandon,

- et les observations de Me El Assad, avocat de la préfète du Val-de-Marne, qui conclut au rejet de la requête en faisant valoir qu'aucun des moyens n'est fondé ; en particulier l'arrêté est motivé et la préfète n'était pas tenue de faire mention de l'intégralité de la situation personnelle de l'intéressée ; la situation de l'intéressée a bien été examinée ; la cellule familiale peut se reconstituer dans le pays d'origine où l'ensemble de ses membres sont légalement admissibles ; la requérante ne fait état d'aucun risque actuel et personnel de menaces de traitements proscrits par l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; elle ne produit pas davantage d'élément concernant sa situation médicale.

Après avoir prononcé la clôture d'instruction à l'issue de l'audience publique à 10 h 29.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A B, ressortissante ivoirienne née en 1994, est entrée en France en 2019, selon ses déclarations. Sa demande d'asile a été rejetée par la Cour nationale du droit d'asile par décision du 12 mai 2022. Par arrêté du 3 août 2022, la préfète du Val-de-Marne l'a obligée à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et fixé le pays de destination. Par la présente requête, l'intéressée demande au tribunal l'annulation de cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne le moyen commun invoqué à l'encontre de l'ensemble des décisions attaquées :

2. Par un jugement rendu le 2 août 2022 dans l'instance n° 2206514, le magistrat désigné du tribunal a annulé l'arrêté du 9 juin 2022 par lequel la préfète du Val-de-Marne avait obligé Mme B à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et fixé le pays de destination, et a enjoint à cette autorité de réexaminer la situation de l'intéressée dans le délai de trois mois à compter de la notification dudit jugement. L'arrêté présentement attaqué, nécessairement édicté en exécution de cette injonction de réexamen, et qui se prononce sur la situation de l'intéressée à la date de son édiction et non à la date du 9 juin 2022, ne méconnaît pas, ainsi, l'autorité de la chose jugée par le jugement précité du 2 août 2022. Le moyen tiré de la méconnaissance de l'autorité de la chose jugée doit, par suite, être écarté.

En ce qui concerne la légalité de la mesure d'éloignement :

3. En premier lieu, la décision attaquée comporte les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. La préfète, qui n'avait pas à faire état de tous les éléments caractérisant la situation personnelle de la requérante a, ainsi, suffisamment motivé sa décision.

4. En deuxième lieu, il ne ressort pas de l'examen de l'arrêté attaqué et notamment des mentions de fait précises y figurant, que la préfète n'aurait pas procédé à l'examen particulier de la situation de droit et de fait de la requérante.

5. En troisième lieu, aux termes du paragraphe 1 de l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions, organes et organismes de l'Union ". Aux termes du paragraphe 2 de ce même article : " Ce droit comporte notamment : / - le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre () ". Aux termes du paragraphe 1 de l'article 51 de la Charte : " Les dispositions de la présente Charte s'adressent aux institutions, organes et organismes de l'Union dans le respect du principe de subsidiarité, ainsi qu'aux Etats membres uniquement lorsqu'ils mettent en œuvre le droit de l'Union () ".

6. Lorsqu'il sollicite la délivrance du statut de réfugié, l'étranger, en raison même de l'accomplissement de cette démarche qui tend à son maintien régulier sur le territoire français, ne saurait ignorer qu'en cas de rejet de sa demande, il pourra faire l'objet, le cas échéant, d'une mesure d'éloignement du territoire français avec ou sans délai de départ volontaire et d'une interdiction de retour. Il lui appartient, lors du dépôt de cette demande, lequel doit en principe faire l'objet d'une présentation personnelle du demandeur en préfecture, d'apporter à l'administration toutes les précisions qu'il juge utiles. Il lui est loisible, au cours de l'instruction de sa demande, de faire valoir auprès de l'administration toute observation complémentaire utile, au besoin en faisant état d'éléments nouveaux. Le droit d'être entendu, ainsi satisfait avant que n'intervienne la décision prise sur sa demande, n'impose pas à l'autorité administrative de mettre l'intéressé à même de réitérer ou de compléter ses observations, de façon spécifique, sur l'obligation de quitter le territoire français, sur l'octroi ou non d'un délai de départ volontaire, sur la fixation du pays de destination et sur l'interdiction de retour, lesquels sont pris concomitamment et en conséquence du refus de la qualité de réfugié. Par suite, dans la mesure où Mme B a pu être entendue à l'occasion de l'examen de sa demande de reconnaissance de sa qualité de réfugiée et dès lors que la décision portant obligation de quitter le territoire français fait suite au constat de ce que la reconnaissance du statut de réfugiée lui a été définitivement refusé, le moyen tiré de la méconnaissance du droit d'être entendu doit être écarté.

7. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : () 4° La reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire a été définitivement refusé à l'étranger ou il ne bénéficie plus du droit de se maintenir sur le territoire français en application des articles L. 542-1 et L. 542-2, à moins qu'il ne soit titulaire de l'un des documents mentionnés au 3° ; () ".

8. Il ressort des pièces du dossier, en particulier de l'extrait de la base de données Telemofpra daté du 13 septembre 2023, dont les données font foi jusqu'à preuve du contraire, que la demande de protection internationale formée par Mme B a été rejetée par décision de la Cour nationale du droit d'asile du 12 mai 2022, notifiée le 14 mai 2022. Par suite, la requérante ne bénéficiant plus du droit de se maintenir sur le territoire français, la préfète pouvait, sans méconnaître les dispositions citées au point précédent, obliger cette dernière à quitter le territoire français.

9. En cinquième lieu, aux termes de l'article de L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français : () 9° L'étranger résidant habituellement en France si son état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et si, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé du pays de renvoi, il ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié. () ". Aux termes de l'article R. 611-3 du même code : " Pour constater l'état de santé de l'étranger mentionné au 9° de l'article L. 611-3, l'autorité administrative tient compte d'un avis émis par un collège de médecins à compétence nationale de l'Office français de l'immigration et de l'intégration () ".

10. Il résulte de ces dispositions que dès lors qu'elle dispose d'éléments d'information suffisamment précis permettant d'établir qu'un étranger, résidant habituellement en France, présente un état de santé susceptible de le faire entrer dans la catégorie des étrangers qui ne peuvent faire l'objet d'une obligation de quitter le territoire, l'autorité préfectorale doit, lorsqu'elle envisage de prendre une telle mesure à son égard, et alors même que l'intéressé n'a pas sollicité le bénéfice d'une prise en charge médicale en France, recueillir préalablement l'avis du collège de médecins à compétence nationale de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII).

11. Au cas particulier, Mme B a seulement saisi la préfète du Val-de-Marne d'une demande tendant à obtenir le statut de réfugiée, sans déposer parallèlement une demande de titre de séjour en raison de son état de santé sur le fondement de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Si elle produit à l'instance des pièces médicales établissant qu'elle était en état de grossesse avancée à la date de la décision attaquée et bénéficiait à ce titre d'un suivi médical particulier, elle ne démontre pas qu'à cette date son état de santé entrait dans le champ du 9° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et nécessitait que la préfète consulte le collège de médecins de l'OFII. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions précitées doit être écarté.

12. En sixième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

13. Mme B se prévaut de sa présence en France depuis 2019, de la naissance de son fils en France en juillet 2020, de son état de grossesse avancé à la date de la décision attaquée et de sa communauté de vie avec un compatriote en situation régulière. Elle n'établit toutefois ni la régularité pérenne du séjour du père de son enfant, qui était seulement titulaire d'un récépissé de première demande de titre de séjour à la date de la décision attaquée ni de l'ancienneté de sa relation avec l'intéressé, lequel disposait d'un domicile séparé à la naissance de leur enfant, ni en tout état de cause d'un obstacle à ce que la vie de cette cellule familiale se poursuive en Côte d'Ivoire où l'ensemble de ses membres sont légalement admissibles, où la requérante a vécu jusqu'à l'âge de 25 ans et où elle ne justifie pas être dénuée d'attaches, ses deux autres enfants, nés en 2013 et 2016, y séjournant toujours, selon ses propres déclarations. Ainsi la décision par laquelle la préfète a obligé Mme B à quitter le territoire français n'a pas porté au droit de l'intéressée au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels il a été pris. Cette décision n'a donc pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

14. En septième et dernier lieu, aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant du 26 janvier 1990 : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Il résulte de ces stipulations que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.

15. Au cas particulier, Mme B fait valoir que la décision attaquée méconnaît l'intérêt supérieur de son fils né en France en 2020 et de son enfant à naître à la date de la décision attaquée. Toutefois, il résulte de ce qui précède sur l'absence d'obstacle à ce que la cellule familiale se reconstitue hors de France que cette circonstance ne suffit pas en l'espèce à établir que la décision prise à son encontre aurait méconnu les stipulations de l'article 3-1 précité.

En ce qui concerne la légalité de la décision fixant le pays de destination :

16. En premier lieu, la décision attaquée énonce les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement et est ainsi suffisamment motivée.

17. En second lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ". Aux termes de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " () Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950. ".

18. Si Mme B soutient qu'elle encourt des risques de traitements inhumains ou dégradants en Côte d'Ivoire en raison des sévices que lui infligerait son époux, elle ne produit à l'appui de sa requête aucun élément de nature à attester qu'elle encourrait actuellement et personnellement de tels risques en cas de retour dans ce pays. Le moyen tiré de la violation des stipulations et dispositions précitées ne peut ainsi qu'être écarté.

19. Il résulte de tout ce qui précède que Mme B n'est pas fondée à demander l'annulation de l'arrêté en date du 3 août 2022, par lequel la préfète du Val-de-Marne l'a obligée à quitter le territoire français et a fixé le pays à destination duquel elle pourra être éloignée.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

20. Les conclusions à fin d'injonction sous astreinte présentées par Mme B ne peuvent qu'être rejetées, par voie de conséquence du rejet de ses conclusions à fin d'annulation.

Sur les frais liés au litige :

21. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que l'Etat, qui n'a pas la qualité de partie perdante, verse à Mme B la somme qu'elle réclame au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D É C I D E

Article 1er : La requête de Mme B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B et à la préfète du Val-de-Marne.

Copie en sera transmise au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 9 octobre 2023.

La magistrate désignée,

I. BILLANDONLa greffière,

V. TAROT

La République mande et ordonne à la préfète du Val-de-Marne en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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