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AccueilJurisprudence administrativeN° TA77-2208369

Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2208369

vendredi 9 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2208369
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4ème chambre
Avocat requérantTRUGNAN BATTIKH

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 27 août 2022, Mme F C et M. D E, représentés par Me Trugnan Battikh, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 21 juillet 2022 par laquelle la commission académique de l'académie de Créteil a rejeté leur recours administratif préalable obligatoire à l'encontre de la décision du 9 juin 2022 par laquelle la directrice académique des services de l'éducation nationale du Val-de-Marne a refusé leur demande d'autorisation d'instruction dans la famille pour leur fils A ;

2°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- la décision attaquée a été prise par une autorité incompétente dès lors qu'il appartient au recteur de l'académie de Créteil de justifier d'une délégation de signature ou de pouvoir dont bénéficierait le secrétaire général d'académie ;

- elle est entachée d'un vice de procédure dès lors qu'il appartient au recteur de l'académie de Créteil de produire le procès-verbal de la commission académique afin de vérifier la composition de la commission ;

- elle est insuffisamment motivée dès lors qu'il n'est pas expliqué en quoi les éléments n'établissent pas une situation propre à l'enfant ;

- elle méconnaît les dispositions des articles L. 131-2 et L. 131-5 du code de l'éducation dès lors que les parents ont communiqué l'ensemble des éléments demandés qui justifient la situation propre de l'enfant dont un projet pédagogique détaillé de 19 pages, que le jeune enfant a du mal à travailler dans un environnement bruyant, qu'il est timide, qu'il n'est pas encore propre et qu'il est très proche de ses frères et sœurs ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors que le recteur n'a pas pris en compte la situation des deux autres enfants instruits dans la famille et que cela crée une rupture d'égalité entre les enfants de la fratrie.

Par un mémoire en défense enregistré le 9 septembre 2022, le recteur de l'académie de Créteil conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par les requérants ne sont pas fondés.

Par une lettre du 12 septembre 2022, les parties ont été informées, en application de l'article R. 611-11-1 du code de justice administrative, de la période à laquelle il était envisagé d'appeler l'affaire à une audience et que l'instruction pourrait être close à partir du 14 octobre 2022 sans information préalable.

Une ordonnance portant clôture de l'instruction immédiate a été prise le 17 octobre 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'éducation ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme B,

- les conclusions de M. Grand, rapporteur public,

- et les observations de Me Trugnan Battikh, représentant les requérants.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C et M. E sont les parents du jeune A né en 2019. Ils ont présenté, le 13 mai 2022, une demande d'autorisation d'instruction dans la famille au titre de l'année scolaire 2022-2023. Par une décision du 9 juin 2022, la directrice académique des services de l'éducation nationale du Val-de-Marne a rejeté leur demande. Les requérants ont formé un recours administratif préalable contre cette décision auprès de la commission académique le 23 juin 2022. Leur recours administratif préalable obligatoire a été rejeté par une décision de la commission académique en date du 21 juillet 2022. Par la présente requête, les requérants demandent l'annulation de la décision du 21 juillet 2022 par laquelle la commission académique de l'académie de Créteil a rejeté leur recours administratif préalable obligatoire à l'encontre de la décision du 9 juin 2022 par laquelle la directrice académique des services de l'éducation nationale du Val-de-Marne a refusé leur demande d'autorisation d'instruction dans la famille pour leur fils.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, aux termes de l'article D. 131-11-10 du code de l'éducation : " Toute décision de refus d'autorisation d'instruction dans la famille peut être contestée dans un délai de quinze jours à compter de sa notification écrite par les personnes responsables de l'enfant auprès d'une commission présidée par le recteur d'académie ". Aux termes de l'article D. 131-11-13 du code de l'éducation : " La juridiction administrative ne peut être saisie qu'après mise en œuvre des dispositions de l'article D. 131-11-10 ". Aux termes de l'article D. 131-11-11 du code de l'éducation : " La commission est présidée par le recteur d'académie ou son représentant. / Elle comprend en outre quatre membres : / 1° Un inspecteur de l'éducation nationale ; / 2° Un inspecteur d'académie-inspecteur pédagogique régional ; / 3° Un médecin de l'éducation nationale ; / 4° Un conseiller technique de service social. / Ces membres sont nommés pour deux ans par le recteur d'académie. / Des membres suppléants sont nommés dans les mêmes conditions que les membres titulaires ". Et aux termes de l'article D. 131-11-12 du code de l'éducation : " La commission siège valablement lorsque la majorité de ses membres sont présents. La commission rend sa décision à la majorité des membres présents. En cas de partage égal des voix, celle du président est prépondérante. / La commission se réunit dans un délai d'un mois maximum à compter de la réception du recours administratif préalable obligatoire. / La décision de la commission est notifiée dans un délai de cinq jours ouvrés à compter de la réunion de la commission ". Il résulte des dispositions précitées que les décisions sur recours préalables obligatoires contre les refus d'autorisation d'instruction dans la famille sont prises par une commission présidée par le recteur d'académie et non par le recteur lui-même.

3. Les requérants soutiennent que la décision attaquée a été prise par une autorité incompétente dès lors qu'il appartient au recteur de l'académie de Créteil de justifier d'une délégation de signature ou de pouvoir dont bénéficierait le secrétaire général d'académie. Toutefois, le recteur de l'académie de Créteil produit en défense, d'une part, l'arrêté fixant la composition de la commission qui est conforme aux exigences des articles précités du code de l'éducation et, d'autre part, le procès-verbal de la séance de la commission académique du 21 juillet 2022 qui fait apparaître que le quorum exigé a bien été respecté et que la commission a pu valablement délibérer. Par suite, alors que la décision attaquée relève de la compétence de la commission présidée par le recteur de l'académie de Créteil, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de la décision attaquée doit être écarté.

4. En deuxième lieu, les requérants soutiennent que la décision attaquée est entachée d'un vice de procédure dès lors qu'il appartient au recteur de l'académie de Créteil de produire le procès-verbal de la commission académique afin de vérifier la composition de la commission. Toutefois, ainsi qu'il a été exposé au point précédent, il ressort des pièces du dossier, en particulier du procès-verbal de la commission académique du 21 juillet 2022 que, sur les quatre membres désignés par l'arrêté rectoral du 29 juin 2022, deux membres ont siégé lors de la réunion de la commission académique du 21 juillet 2022 en qualité d'inspecteur de l'éducation nationale et d'inspecteur d'académie-inspecteur académique régional. La commission académique a, en outre, été présidée par le directeur de cabinet en qualité de représentant du recteur de l'académie de Créteil. Par suite, le moyen tiré de l'irrégularité de la composition de la commission doit être écarté.

5. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques () ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : () 7° Refusent une autorisation () ". En application de l'article L. 211-5 du même code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ".

6. En l'espèce, la décision en litige mentionne les textes applicables, notamment les articles L. 131-5, L. 131-11-1 et D. 131-11-10 à D. 131-11-13 du code de l'éducation et relève que les éléments constitutifs de la demande d'autorisation d'instruction dans la famille n'établissent pas l'existence d'une situation propre à l'enfant motivant le projet éducatif. Elle précise que scolarisation de la fratrie de l'enfant en instruction en famille ne constitue pas une situation propre justifiant un recours à l'instruction en famille et que les compétences et activités mentionnées dans le projet pédagogique ne répondent pas aux besoins particuliers de l'enfant qui peut en bénéficier hors du cadre de l'instruction en famille. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisante motivation doit être écarté.

7. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 131-1 du code de l'éducation : " L'instruction est obligatoire pour chaque enfant dès l'âge de trois ans et jusqu'à l'âge de seize ans ". Aux termes de l'article L. 131-5 du même code de l'éducation, dans sa version applicable au litige : " Les personnes responsables d'un enfant soumis à l'obligation scolaire définie à l'article L. 131-1 doivent le faire inscrire dans un établissement d'enseignement public ou privé ou bien, à condition d'y avoir été autorisées par l'autorité de l'État compétente en matière d'éducation, lui donner l'instruction en famille. (.) / L'autorisation mentionnée au premier alinéa est accordée pour les motifs suivants, sans que puissent être invoquées d'autres raisons que l'intérêt supérieur de l'enfant : / 1° L'état de santé de l'enfant ou son handicap ; / 2° La pratique d'activités sportives ou artistiques intensives ; / 3° L'itinérance de la famille en France ou l'éloignement géographique de tout établissement scolaire public ; / 4° L'existence d'une situation propre à l'enfant motivant le projet éducatif, sous réserve que les personnes qui en sont responsables justifient de la capacité de la ou des personnes chargées d'instruire l'enfant à assurer l'instruction en famille dans le respect de l'intérêt supérieur de l'enfant. Dans ce cas, la demande d'autorisation comporte une présentation écrite du projet éducatif, l'engagement d'assurer cette instruction majoritairement en langue française ainsi que les pièces justifiant de la capacité à assurer l'instruction en famille. () / La décision de refus d'autorisation fait l'objet d'un recours administratif préalable auprès d'une commission présidée par le recteur d'académie, dans des conditions fixées par décret ". Enfin, aux termes de l'article R. 131-11-5 du même code : " Lorsque la demande d'autorisation est motivée par l'existence d'une situation propre à l'enfant motivant le projet éducatif, elle comprend : / 1° Une présentation écrite du projet éducatif comportant les éléments essentiels de l'enseignement et de la pédagogie adaptés aux capacités et au rythme d'apprentissage de l'enfant, à savoir notamment : / a) Une description de la démarche et des méthodes pédagogiques mises en œuvre pour permettre à l'enfant d'acquérir les connaissances et les compétences dans chaque domaine de formation du socle commun de connaissances, de compétences et de culture ; / b) Les ressources et supports éducatifs utilisés ; / c) L'organisation du temps de l'enfant (rythme et durée des activités) ; / d) Le cas échéant, l'identité de tout organisme d'enseignement à distance participant aux apprentissages de l'enfant et une description de la teneur de sa contribution ; / 2° Toutes pièces utiles justifiant de la disponibilité de la ou des personnes chargées d'instruire l'enfant ; / 3° Une copie du diplôme du baccalauréat ou de son équivalent de la personne chargée d'instruire l'enfant. Le directeur académique des services de l'éducation nationale peut autoriser une personne pourvue d'un titre ou diplôme étranger à assurer l'instruction dans la famille, si ce titre ou diplôme étranger est comparable à un diplôme de niveau 4 du cadre national des certifications professionnelles ; / 4° Une déclaration sur l'honneur de la ou des personnes chargées d'instruire l'enfant d'assurer cette instruction majoritairement en langue française ".

8. Il résulte des dispositions de l'article L. 131-5 du code de l'éducation issues de la loi n° 2021-1109 du 24 août 2021 confortant le respect des principes de la République, éclairées par les débats parlementaires à l'issue desquels elles ont été adoptées, que le législateur a entendu limiter strictement aux quatre cas mentionnés au point précédent la possibilité pour l'administration de délivrer, à titre dérogatoire, une autorisation pour dispenser l'instruction en famille. Il ressort également de ces débats parlementaires que, s'agissant particulièrement du quatrième et dernier cas, tenant à " l'existence d'une situation propre à l'enfant motivant le projet éducatif ", le législateur a entendu réserver la possibilité d'accorder une dérogation exclusivement lorsque les familles relèvent un besoin de l'enfant à partir duquel elles élaborent un projet éducatif adapté. Dans son avis sur le projet de loi, le Conseil d'État a considéré que le motif visé préserve une possibilité de choix éducatif des parents, mais tiré de considérations propres à l'enfant. En outre, l'étude d'impact de la loi précise que l'instruction en famille constitue désormais une exception au principe de scolarisation obligatoire qui ne peut être accordée qu'en raison de la situation particulière de l'enfant. Il en résulte que l'administration ne saurait délivrer une autorisation pour dispenser l'instruction en famille présentée sur le fondement de ce quatrième cas lorsque les personnes responsables de l'enfant n'établissent pas expressément l'existence d'une situation propre à l'enfant. Pour délivrer une telle autorisation sur ce fondement, l'autorité administrative doit en outre s'assurer, sous le contrôle du juge administratif, que le projet d'instruction en famille comporte les éléments essentiels de l'enseignement et de la pédagogie adaptés aux capacités et au rythme d'apprentissage de l'enfant ainsi que le Conseil constitutionnel a interprété, au point 76 de sa décision n° 2021-823 DC du 13 août 2021, le critère tenant à la situation propre à l'enfant. En l'espèce, il ressort de la décision attaquée qu'elle a été prise aux motifs que les éléments constitutifs de la demande d'autorisation d'instruction dans la famille n'établissent pas l'existence d'une situation propre à l'enfant motivant le projet éducatif, que la scolarisation de la fratrie de l'enfant en instruction à domicile ne constitue pas une situation propre justifiant un recours à l'instruction en famille pour l'enfant et que les compétences et activités mentionnées dans le projet pédagogique ne répondent pas aux besoins particuliers de l'enfant qui peut en bénéficier hors du cadre de l'instruction en famille. Contrairement à ce que font valoir les requérants, la timidité de l'enfant et sa proximité avec ses frères et sœurs ne caractérisent pas une situation propre à l'enfant justifiant la mise en place d'un projet éducatif adapté dès lors que les éléments invoqués sont communs à la classe d'âge de l'enfant. En outre, si les requérants soutiennent que la propreté de leur enfant n'est pas acquise, aucune pièce du dossier ne permet de l'établir. Enfin, il n'est pas contesté que les caractéristiques du projet pédagogique proposé peuvent être mises en œuvre en dehors de l'instruction en famille et que le projet éducatif présenté ne précise pas l'organisation du temps de l'enfant tout au long de la semaine, ni la répartition des différentes activités proposées. Par suite, le moyen tiré de l'erreur de droit ne peut qu'être écarté.

9. En dernier lieu, les requérants soutiennent que la décision attaquée est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au motif que le recteur n'a pas pris en compte la situation des deux autres enfants instruits dans la famille et que cela crée une rupture d'égalité entre les enfants de la fratrie. Toutefois, les autres enfants du couple peuvent bénéficier d'une instruction dans la famille en raison du régime transitoire dérogatoire mis en œuvre par la loi n° 2021-1109 du 24 août 2021 confortant le respect des principes de la République dès lors qu'ils ont bénéficié, lors des années scolaires précédentes, de l'instruction en famille. Le jeune A, pour qui l'instruction dans la famille était sollicitée pour la première fois, n'a pas vocation à bénéficier du régime dérogatoire et transitoire ayant pour effet de délivrer de manière automatique, sous certaines réserves, une autorisation d'instruction dans la famille, dès lors qu'il est placé dans une situation différente de celle de ses frères et sœurs. Par suite, les moyens tirés d'une erreur manifeste d'appréciation et d'une rupture d'égalité doivent être écartés.

10. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation des requérants doivent être rejetées. Par voie de conséquence, doivent également être rejetées les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme C et M. D E est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme F C et M. D E et au ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse.

Copie en sera adressée au recteur de l'académie de Créteil.

Délibéré après l'audience du 18 novembre 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Mullié, présidente,

Mme Jeannot, première conseillère,

Mme Blanc, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 9 décembre 2022.

La rapporteure,

F. BLa présidente,

N. MULLIE

La greffière,

V. GUILLEMARD

La République mande et ordonne au ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière

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