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AccueilJurisprudence administrativeN° TA77-2209433

Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2209433

jeudi 5 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2209433
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation7ème chambre
Avocat requérantBARATA CHARBONNEL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et deux mémoires, respectivement enregistrés les 29 septembre 2022, 6 octobre 2022 et 28 décembre 2022, M. A F et la société à responsabilité limitée (SARL) Dugong Investissement, représentés par Me Jorion, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 2 août 2022 par laquelle le directeur général adjoint de l'établissement public foncier d'Ile-de-France a exercé son droit de préemption sur un bien cadastré section G numéro 140, situé 53 et 57 rue du commandant C à Vincennes ;

2°) d'enjoindre à l'établissement public foncier d'Ile-de-France d'acquérir le bien préempté au vendeur, puis à l'acquéreur évincé, au prix auquel il l'aura lui-même acquis, dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement et sous astreinte de 1 000 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'établissement public foncier d'Ile de France une somme de 5 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision a été signée par une autorité incompétente dès lors qu'il n'est pas établi que le directeur général de l'établissement public foncier d'Ile-de-France disposait de la délégation de signature requise, qu'il n'est pas établi que le directeur général adjoint de l'établissement public foncier d'Ile-de-France disposait d'une délégation de signature régulière de la part du directeur général de l'établissement public foncier d'Ile-de-France et qu'il n'est pas établi que l'établissement public foncier d'Ile-de-France disposait d'une délégation de compétence de la part de l'établissement public territorial Paris Est Marne et Bois ;

- il n'est pas établi que le service des domaines a été consulté et a émis un avis avant que la décision ne soit édictée ;

- il n'est pas établi que le droit de préemption a été légalement institué à Vincennes ;

- la décision a été notifiée tardivement aux motifs qu'elle a été édictée plus d'un mois après le refus de visite adressé par le vendeur à l'établissement public foncier d'Ile-de-France et qu'il n'est pas établi que le délai de préemption ait été prorogé du fait de la demande de visite du bien et de la demande de communication de documents ;

- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;

- elle ne correspond à aucun projet réel de l'établissement public foncier d'Ile-de-France ;

- la décision attaquée ne présente pas un intérêt général suffisant ;

- la décision attaquée a mis illégalement à la charge du vendeur la commission d'agence ;

- enfin, elle est entachée de détournement de pouvoir.

Par deux mémoires en défense, enregistrés les 16 décembre 2022 et 20 avril 2023, l'établissement public foncier d'Ile-de-France, représenté par Me Charbonnel, conclut au rejet de la requête et à ce qu'une somme de 3 000 euros soit mise à la charge des requérants au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que les moyens soulevés par M. F et la société Dugong Investissement ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général des collectivités territoriales ;

- le code de l'urbanisme ;

- le décret n°2006-1140 du 13 septembre 2006 portant création de l'Etablissement public foncier d'Ile-de-France ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Prissette,

- les conclusions de M. Grand, rapporteur public,

- les observations de Me Favain, substituant Me Jorion, représentant M. F et la SARL Dugong Investissement ;

- et les observations de Me Charbonnel, représentant l'Etablissement public foncier d'Ile-de-France.

Considérant ce qui suit :

1. M. F est propriétaire d'un ensemble immobilier situé 53 et 57 rue du commandant C à Vincennes. Souhaitant céder la nue-propriété de ces deux immeubles à la société Dugong Investissement, une déclaration d'intention d'aliéner a été établie et reçue en mairie de Vincennes le 19 avril 2022. Par une décision du 2 août 2022, le directeur général adjoint de l'établissement public foncier d'Ile-de-France a décidé d'exercer le droit de préemption. M. F et la SARL Dugong Investissement demandent l'annulation de cette décision.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de la décision :

2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 5219-2 du code général des collectivités territoriales : " Dans le périmètre de la métropole du Grand Paris, sont créés, au 1er janvier 2016, des établissements publics de coopération intercommunale dénommés " établissements publics territoriaux " (). / Dans chaque établissement public territorial, il est créé un conseil de territoire composé des délégués des communes incluses dans le périmètre de l'établissement, désignés au conseil de la métropole du Grand Paris en application de l'article L. 5219-9 (). / Le président du conseil de territoire est élu en son sein () ". Aux termes de l'article L. 211-2 du code de l'urbanisme, dans sa version alors applicable : " Lorsque la commune fait partie d'un établissement public de coopération intercommunale y ayant vocation, elle peut, en accord avec cet établissement, lui déléguer tout ou partie des compétences qui lui sont attribuées par le présent chapitre. Toutefois, la compétence d'un établissement public de coopération intercommunale à fiscalité propre, d'un établissement public territorial créé en application de l'article L. 5219-2 du code général des collectivités territoriales () emporte leur compétence de plein droit en matière de droit de préemption urbain. / () ". Aux termes de l'article L. 213-3 du même code " Le titulaire du droit de préemption peut déléguer son droit () à un établissement public y ayant vocation (). " Aux termes de l'article L. 321-4 de ce code : " Les établissements publics fonciers de l'Etat peuvent agir par voie d'expropriation et exercer les droits de préemption et de priorité définis dans le code de l'urbanisme, dans les cas et conditions prévus par le même code / () ". L'article L. 2131-1 du code général des collectivités territoriales dispose que : " Les actes pris par les autorités communales sont exécutoires de plein droit dès qu'il a été procédé à leur publication ou affichage ou à leur notification aux intéressés ainsi qu'à leur transmission au représentant de l'Etat dans le département ou à son délégué dans l'arrondissement. ".

3. Il ressort des pièces du dossier que, d'une part, par une délibération n° 20-63 du 9 juillet 2020, le conseil de territoire de l'établissement public territorial Paris Est Marne et Bois a délégué le droit de préemption urbain à son président, et l'a autorisé à en déléguer l'exercice à l'occasion de l'aliénation d'un bien. Il résulte des mentions figurant sur ce document, qui font foi jusqu'à preuve du contraire et ne sont pas contestées par les requérants, que cette délibération a acquis un caractère exécutoire le 17 juillet 2020 après avoir été transmise et reçue par les services de la préfecture le 15 juillet 2020 et publiée le 17 juillet 2020. D'autre part, il ressort des pièces du dossier que l'établissement public foncier d'Ile-de-France a reçu délégation pour exercer le droit de préemption sur les biens objets de la procédure de préemption attaquée, par une décision n° 2022-D-n° 76 du président de l'établissement public territorial Paris Est Marne et Bois en date du 10 mai 2022, régulièrement transmise au contrôle de légalité le même jour et publiée le 12 mai suivant.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article R. 321-10 du code de l'urbanisme : " Le directeur général, dans les limites des compétences qui lui ont été déléguées, peut, par délégation du conseil d'administration, être chargé d'exercer au nom de l'établissement public foncier de l'Etat, de l'établissement public d'aménagement ou de l'établissement public Grand Paris Aménagement les droits de préemption dont l'établissement est titulaire ou délégataire et le droit de priorité dont l'établissement est délégataire. ". Aux termes de l'article 2 du décret du 13 septembre 2006 portant création de l'établissement public foncier d'ile de France : " Conformément aux dispositions de l'article L. 321-1 du code de l'urbanisme, l'établissement est habilité à procéder à toutes acquisitions foncières et opérations immobilières et foncières de nature à faciliter l'aménagement. Il peut aussi effectuer les études et travaux nécessaires à leur accomplissement et, le cas échéant, participer à leur financement. ". Aux termes de l'article 4 du même décret : " Pour la réalisation des missions définies à l'article 2, l'établissement peut recourir aux procédures mentionnées à l'article L. 321-4 du code de l'urbanisme, qu'il s'agisse du recours à l'expropriation ou de l'exercice des droits de préemption et de priorité () ". Aux termes de l'article 11 de ce décret : " Le conseil d'administration règle par ses délibérations les affaires de l'établissement. / () Il peut déléguer au directeur général, dans les conditions qu'il détermine, l'exercice des droits de préemption et de priorité ainsi que ses pouvoirs de décision, à l'exception de ceux prévus aux 1°, 2°, 3°, 4°, 5°, 7°, 10° et 11° ci-dessus () ". Les articles 6, 10 et 18 de ce décret prévoient respectivement que : " L'établissement est administré par un conseil composé de trente-trois membres dotés chacun d'un suppléant conformément aux dispositions de l'article R. * 321-4 du code de l'urbanisme / () ", " () / L'ordre du jour des séances doit être porté à la connaissance des membres du conseil, au moins dix jours francs à l'avance. Le conseil d'administration délibère valablement lorsque la moitié des membres au moins participent à la séance ou sont représentés. / () " et " Le contrôle de l'Etablissement public foncier d'Ile-de-France est exercé par le préfet de la région d'Ile-de-France. / () ".

5. D'une part, il ressort des pièces du dossier que le conseil d'administration de l'établissement public foncier d'Ile-de-France a, par une délibération du 20 juin 2019, approuvée par le préfet de la région d'Île de France le 26 juin 2019 et régulièrement publiée au registre des délibérations, adopté les modifications du règlement intérieur institutionnel de l'établissement, qui prévoit en son article 14, ce que les requérants ne contredisent pas, que " le directeur général ou, en cas d'absence ou d'empêchement, les directeurs généraux adjoints, exercent sur délégation du conseil d'administration, les droits de préemption et de priorité dont l'établissement est titulaire ou délégataire ". Le conseil d'administration de l'établissement public a, par ce règlement, chargé son directeur général de procéder, au nom de l'établissement, aux acquisitions foncières par exercice du droit de préemption.

6. D'autre part, si, dans le cadre d'un recours pour excès de pouvoir dirigé contre la décision refusant d'abroger un acte réglementaire, la légalité des règles fixées par celui-ci, la compétence de son auteur et l'existence d'un détournement de pouvoir peuvent être utilement critiquées, il n'en va pas de même des conditions d'édiction de cet acte, les vices de forme et de procédure dont il serait entaché ne pouvant être utilement invoqués que dans le cadre du recours pour excès de pouvoir dirigé contre l'acte réglementaire lui-même et introduit avant l'expiration du délai de recours contentieux.

7. Il résulte de ce qui a été dit au point 5 du présent jugement que le conseil d'administration de l'établissement public foncier a régulièrement consenti le 20 juin 2019 une délégation à son directeur pour l'exercice du droit de préemption. Si, s'agissant de la délibération du 20 juin 2019, les requérants soutiennent également qu'elle aurait été adoptée dans des conditions irrégulières, ainsi qu'il a été dit au point précédent, les vices de procédure dont elle serait entachée ne peuvent être utilement invoqués, le délai de recours contre cette délibération ayant expiré. En tout état de cause, il ressort des pièces produites en défense que l'ordre du jour a été transmis aux membres du conseil d'administration le 7 juin 2019, soit plus de dix jours avant la séance, et du procès-verbal de la séance du 19 juin 2020, adopté par une délibération du 2 octobre 2020 et approuvé par le préfet de région le 23 octobre suivant, qu'étaient présents 17 administrateurs, soit plus de la moitié des membres du conseil, et que la modification du règlement intérieur de l'établissement a été adoptée à l'unanimité.

8. En troisième et dernier lieu, par une décision du 21 juillet 2022 régulièrement publiée sur le site internet de l'établissement public foncier d'Ile-de-France, le directeur général a délégué au directeur général adjoint, M. E B, l'exercice du droit de préemption et de priorité du 25 juillet au 12 août 2022 inclus. Si les requérants soutiennent que le règlement de l'établissement public foncier d'Ile-de-France permettrait uniquement au directeur général de déléguer au directeur général adjoint l'exercice de ce droit en cas d'empêchement, et non à l'occasion de congés, la délibération du 20 juin 2019 n° A19-2-3 BIS approuvée par le préfet de région le 26 juin 2019 et reprise à l'article 11 du règlement intérieur de l'établissement prévoit expressément que l'exercice des droits de préemption et de priorité soit délégué aux directeurs généraux adjoints en cas d'absence ou d'empêchement du directeur général.

9. Il résulte de ce qui précède que le moyen tiré du vice d'incompétence entachant la décision de préemption attaquée doit être écarté en toutes ses branches.

En ce qui concerne le moyen tiré du vice de procédure :

10. Aux termes de l'article R. 213-21 du code de l'urbanisme : " Le titulaire du droit de préemption doit recueillir l'avis du service des domaines sur le prix de l'immeuble dont il envisage de faire l'acquisition dès lors que le prix ou l'estimation figurant dans la déclaration d'intention d'aliéner ou que le prix que le titulaire envisage de proposer excède le montant fixé par l'arrêté du ministre chargé du domaine prévu à l'article R. 1211-2 du code général de la propriété des personnes publiques. ". La consultation du service des domaines préalablement à l'exercice du droit de préemption par le titulaire de ce droit constitue une garantie tant pour ce dernier que pour l'auteur de la déclaration d'intention d'aliéner.

11. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que l'avis du service des domaines a été émis le 2 août 2022, soit le même jour que la décision attaqué, à 17h15. Toutefois, il ne ressort pas des pièces du dossier et de la chronologie des faits que la décision de préemption serait intervenue avant la réception de l'avis du service des domaines ou que l'établissement public foncier d'Ile-de-France n'en aurait pas pris connaissance avant de prendre la décision attaquée, alors notamment que cette dernière vise bien cet avis et qu'elle n'a été transmise au contrôle de légalité de la préfecture que le 3 août 2022, soit le lendemain de son édiction. La circonstance que la décision de préemption du 2 août 2022 propose l'acquisition des biens préemptés à un prix qui diffère de l'évaluation contenue dans l'avis du service des domaines n'est pas, à elle seule, de nature à révéler un défaut de consultation préalable du service des domaines alors que le contenu de cet avis révèle qu'il n'a pas été formulé d'observations particulières. Par suite, le moyen tiré du vice de procédure doit être écarté.

En ce qui concerne le moyen tiré du défaut de base légale :

12. M. F et la société Dugong Investissement soutiennent que la décision attaquée est entachée d'un défaut de base légale, en l'absence de preuve que la commune de Vincennes aurait légalement institué le droit de préemption urbain sur son territoire. Ils soutiennent qu'il n'est pas établi qu'une délibération aurait été adoptée en ce sens, qu'une carte établissant que la zone d'implantation du terrain préempté peut faire l'objet d'une préemption aurait été jointe à cette délibération, que les élus auraient été régulièrement convoqués cinq jours avant la séance du conseil municipal ayant adopté cette délibération, et que l'affichage et la publication de cette délibération auraient été réalisés conformément aux exigences prévues par les dispositions réglementaires du code de l'urbanisme.

13. D'une part, aux termes de l'article L. 211-1 du code de l'urbanisme : " Les communes dotées d'un plan d'occupation des sols rendu public ou d'un plan local d'urbanisme approuvé peuvent, par délibération, instituer un droit de préemption urbain () ". La compétence d'un établissement public de coopération intercommunale à fiscalité propre en matière de plan local d'urbanisme emporte sa compétence de plein droit en matière de droit de préemption urbain en vertu de l'article L. 211-2 du même code. L'article R. 211-2 de ce code dispose que : " La délibération par laquelle le conseil municipal ou l'organe délibérant de l'établissement public de coopération intercommunale compétent décide, en application de l'article L. 211-1, d'instituer ou de supprimer le droit de préemption urbain ou d'en modifier le champ d'application est affichée en mairie pendant un mois. Mention en est insérée dans deux journaux diffusés dans le département / Les effets juridiques attachés à la délibération mentionnée au premier alinéa ont pour point de départ l'exécution de l'ensemble des formalités de publicité mentionnées audit alinéa. Pour l'application du présent alinéa, la date à prendre en considération pour l'affichage en mairie est celle du premier jour où il est effectué. "

14. D'autre part, les articles L. 2131-1 à L. 2131-3 du code général des collectivités territoriales prévoient, dans leur rédaction applicable au litige, que les actes pris au nom de la commune sont exécutoires de plein droit dès qu'il a été procédé à leur publication ou affichage ou à leur notification aux intéressés ainsi que, pour ceux mentionnés à l'article L. 2131-2, dont relève la délibération instituant un droit de préemption urbain, à leur transmission au représentant de l'Etat dans le département ou à son délégué dans l'arrondissement.

15. Il résulte des dispositions législatives mentionnées aux points précédents que la délibération par laquelle le droit de préemption urbain est institué est exécutoire dès qu'elle a fait l'objet des formalités de publicité prévues au point 14 et qu'elle a été transmise au représentant de l'Etat. S'il résulte des dispositions réglementaires de l'article R. 211-2 du code de l'urbanisme que la délibération instituant le droit de préemption urbain doit faire l'objet d'un affichage pendant un mois et que mention doit en être insérée dans deux journaux diffusés dans le département, le respect de cette durée d'affichage et celui de cette obligation d'information par voie de presse sont sans incidence sur la détermination de la date à laquelle cette délibération devient exécutoire.

16. En premier lieu, en l'espèce, il ressort des pièces du dossier que le droit de préemption a été institué sur le territoire de la commune de Vincennes par une délibération du conseil municipal de Vincennes du 4 avril 2012, publiée dans le recueil des actes administratifs de la commune du mois d'avril 2012 et transmise au contrôle de légalité de la préfecture le 10 avril 2012. Dans ces conditions, elle est devenue exécutoire à compter de l'accomplissement de ces formalités, sans qu'ait d'incidence à cet égard les conditions de son affichage en mairie et de l'information dont elle a fait l'objet par voie de presse. En outre, M. F et la société Dugong Investissement ne peuvent utilement soutenir que les formalités prévues à l'article R. 211-3 du code de l'urbanisme auraient elles-aussi été méconnues, celles-ci ne constituant pas davantage une publicité requise pour l'entrée en vigueur de la délibération instituant le droit de préemption.

17. En second lieu, l'illégalité de l'acte instituant un droit de préemption urbain peut être utilement invoquée par voie d'exception à l'appui de conclusions dirigées contre une décision de préemption. Toutefois, cet acte, qui se borne à rendre applicables dans la zone qu'il délimite les dispositions législatives et réglementaires régissant l'exercice de ce droit, sans comporter lui-même aucune disposition normative nouvelle, ne revêt pas un caractère réglementaire et ne forme pas avec les décisions individuelles de préemption prises dans la zone une opération administrative unique comportant un lien tel qu'un requérant serait encore recevable à invoquer par la voie de l'exception les illégalités qui l'affecteraient, alors qu'il aurait acquis un caractère définitif.

18. La délibération du 4 avril 2012, régulièrement entrée en vigueur ainsi qu'il a été dit, a acquis un caractère définitif. Par suite, les requérants ne sont pas recevables à exciper de son illégalité. Ils ne peuvent donc soutenir que l'adoption de cette délibération serait irrégulière au motif que l'établissement public foncier d'Ile-de-France ne justifie pas de la régularité de la convocation des élus à la séance à l'occasion de laquelle elle a été adoptée.

19. Il résulte de ce qui précède que le moyen tiré du défaut de base légale, du fait de l'institution irrégulière du droit de préemption sur le territoire de la commune de Vincennes, doit être écarté.

En ce qui concerne le moyen tiré de ce que la décision de préemption aurait été notifiée tardivement :

20. Aux termes de l'article L. 213-2 du code de l'urbanisme : " Toute aliénation visée à l'article L. 213-1 est subordonnée, à peine de nullité, à une déclaration préalable faite par le propriétaire à la mairie de la commune où se trouve situé le bien. / (). / Le titulaire du droit de préemption peut, dans le délai de deux mois prévu au troisième alinéa du présent article, adresser au propriétaire une demande unique de communication des documents permettant d'apprécier la consistance et l'état de l'immeuble, ainsi que, le cas échéant, la situation sociale, financière et patrimoniale de la société civile immobilière. La liste des documents susceptibles d'être demandés est fixée limitativement par décret en Conseil d'Etat. () / Le silence du titulaire du droit de préemption pendant deux mois à compter de la réception de la déclaration mentionnée au premier alinéa vaut renonciation à l'exercice du droit de préemption. () / Le délai est suspendu à compter de la réception de la demande mentionnée au premier alinéa ou de la demande de visite du bien. Il reprend à compter de la réception des documents par le titulaire du droit de préemption, du refus par le propriétaire de la visite du bien ou de la visite du bien par le titulaire du droit de préemption. Si le délai restant est inférieur à un mois, le titulaire dispose d'un mois pour prendre sa décision. Passés ces délais, son silence vaut renonciation à l'exercice du droit de préemption. / () / ". Aux termes de l'article D. 213-13-1 du même code : " La demande de la visite du bien prévue à l'article L. 213-2 est faite par écrit. Elle est notifiée par le titulaire du droit de préemption au propriétaire ou à son mandataire ainsi qu'au notaire mentionnés dans la déclaration prévue au même article, dans les conditions fixées à l'article R. 213-25. Le délai mentionné au quatrième alinéa de l'article L. 213-2 reprend à compter de la visite du bien ou à compter du refus exprès ou tacite de la visite du bien par le propriétaire. ". Aux termes de l'article D. 213-13-3 de ce code : " Le propriétaire peut refuser la visite du bien. Le refus est notifié au titulaire du droit de préemption dans les conditions prévues à l'article R. 213-25 et dans le délai de huit jours à compter de la date de réception de la demande de visite. En l'absence de réponse dans ce délai, le refus est tacite. ". Enfin, aux termes de l'article R. 213-25 de ce code : " Les demandes, offres et décisions du titulaire du droit de préemption et des propriétaires prévues par le présent titre sont notifiées par lettre recommandée avec demande d'avis de réception, par acte d'huissier, par dépôt contre décharge ou par voie électronique dans les conditions prévues aux articles L. 112-11 et L. 112-12 du code des relations entre le public et l'administration. ".

21. Il résulte des dispositions de l'article L. 213-2 du code de l'urbanisme que les propriétaires qui ont décidé de vendre un bien susceptible de faire l'objet d'une décision de préemption doivent savoir de façon certaine, au terme du délai de deux mois imparti au titulaire du droit de préemption pour en faire éventuellement usage, s'ils peuvent ou non poursuivre l'aliénation entreprise. Dans le cas où le titulaire du droit de préemption décide de l'exercer, les mêmes dispositions, combinées avec celles des articles L. 2131-1 et L. 2131-2 du code général des collectivités territoriales, imposent que la décision de préemption soit exécutoire au terme du délai de deux mois, c'est-à-dire non seulement prise mais également notifiée au propriétaire intéressé et transmise au représentant de l'Etat. La réception de la décision par le propriétaire intéressé et le représentant de l'Etat dans le délai de deux mois, à la suite respectivement de sa notification et de sa transmission, constitue, par suite, une condition de la légalité de la décision de préemption.

22. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que des courriers portant demande de communication de pièces et demande de visite du bien ont été adressés par lettres recommandées avec demande d'avis de réception à M. F ainsi qu'à son mandataire le 7 juin 2022, et ont été réceptionnés le 11 juin suivant. Si le propriétaire du bien en cause s'est opposé à la visite sollicitée par l'établissement public foncier d'Ile-de-France dès le 14 juin 2022, par un courrier réceptionné par l'administration le 20 juin suivant, il n'est pas contesté qu'il n'a transmis les pièces complémentaires demandées que le 12 juillet 2022, par un courrier dont l'établissement public foncier d'Ile-de-France a accusé réception le lendemain. Dans ces conditions, le délai d'exercice du droit de préemption, qui avait été suspendu le 11 juin 2022, n'a recommencé à courir pour un mois qu'à compter du 13 juillet suivant, de sorte que la décision attaquée, datée du 2 août 2022 et notifiée au propriétaire le 5 août 2022, n'était pas tardive. Il suit de là que le moyen doit être écarté.

En ce qui concerne le moyen tiré de l'insuffisance de motivation :

23. Aux termes de l'article L. 210-1 du code de l'urbanisme : " () / Toute décision de préemption doit mentionner l'objet pour lequel ce droit est exercé. Toutefois, lorsque le droit de préemption est exercé à des fins de réserves foncières dans le cadre d'une zone d'aménagement différé, la décision peut se référer aux motivations générales mentionnées dans l'acte créant la zone. () ".

24. En l'espèce, la décision du 2 août 2022 rappelle les textes applicables, notamment les dispositions pertinentes du code de l'urbanisme, la loi du 13 décembre 2000 relative à la solidarité et au renouvellement urbain et la loi du 3 juin 2010 relative au Grand Paris. En outre, elle précise qu'elle est prise sur le fondement de la convention d'intervention foncière du 29 avril 2021 prévoyant la réalisation de 500 logements dont 50 % de logements sociaux à réaliser dans le périmètre de veille d'intervention de l'établissement public foncier d'Ile-de-France, sur le territoire de la commune de Vincennes, dans un délai de cinq ans et pour un budget estimatif de 85 millions d'euros. Elle mentionne aussi que la commune de Vincennes disposait de 11,66 % de logements locatifs sociaux au 1er janvier 2020 et qu'elle est à ce titre concernée par des obligations triennales de rattrapage en matière de logement social et, enfin, elle indique que le droit de préemption est exercé en vue de réaliser " une opération d'acquisition-amélioration avec la création, au terme de la réserve d'usufruit, d'une soixantaine de logements locatifs sociaux ". Dès lors, elle comporte les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation au regard des dispositions de l'article L. 210-1 du code de l'urbanisme doit être écarté.

En ce qui concerne le moyen tiré de l'absence de réalité du projet :

25. Aux termes de l'article L. 300-1 du code de l'urbanisme, dans sa version alors applicable : " Les actions ou opérations d'aménagement ont pour objets de mettre en œuvre un projet urbain, une politique locale de l'habitat, d'organiser la mutation, le maintien, l'extension ou l'accueil des activités économiques, de favoriser le développement des loisirs et du tourisme, de réaliser des équipements collectifs ou des locaux de recherche ou d'enseignement supérieur, de lutter contre l'insalubrité et l'habitat indigne ou dangereux, de permettre le renouvellement urbain, de sauvegarder ou de mettre en valeur le patrimoine bâti ou non bâti et les espaces naturels, notamment en recherchant l'optimisation de l'utilisation des espaces urbanisés et à urbaniser. ".

26. Les collectivités titulaires du droit de préemption urbain peuvent légalement exercer ce droit, d'une part, si elles justifient, à la date à laquelle elles l'exercent, de la réalité d'un projet d'action ou d'opération d'aménagement répondant aux objets mentionnés à l'article L. 300-1 du code de l'urbanisme, alors même que les caractéristiques précises de ce projet n'auraient pas été définies à cette date, et, d'autre part, si elles font apparaître la nature de ce projet dans la décision de préemption.

27. En l'espèce, ainsi qu'il a été dit au point 24 du présent jugement, la décision contestée précise que le projet consiste en " une opération d'acquisition-amélioration avec la création, au terme de la réserve d'usufruit, d'une soixantaine de logements locatifs sociaux ", mise en œuvre dans le cadre de l'objectif défini notamment par la convention d'intervention foncière conclue le 14 août 2021 entre l'établissement public foncier d'Ile-de-France et la commune de Vincennes et visant à la réalisation de 500 logements dont 50 % de logements locatifs sociaux. Il est constant que la parcelle objet de la décision de préemption est située dans le périmètre d'intervention de l'établissement public foncier d'Ile-de-France tel que défini par cette convention. Si les requérants soutiennent que l'ensemble du territoire de la commune de Vincennes est inclus dans ce périmètre et que les immeubles préemptés sont déjà majoritairement affectés à l'habitation, ces circonstances ne sont pas de nature à remettre en cause la réalité du projet porté sur la parcelle préemptée qui vise à substituer un parc social au parc de logements privés. En outre, les requérants ne sont pas fondés à soutenir que l'établissement public foncier d'Ile-de-France ne pouvait pas légalement revendiquer l'existence d'un projet sur le territoire de la commune de Vincennes sans l'accord de cette dernière, alors qu'il résulte de la convention précitée que " si l'autorité titulaire des droits de préemption et de priorité n'est pas signataire de la présente convention, la commune s'engage à entamer toutes démarches pour parvenir à la délégation, au cas par cas, de ces droits à l'établissement public foncier d'Ile-de-France " et qu'ainsi qu'il a été dit au point 3 du présent jugement, l'établissement public foncier d'Ile-de-France a régulièrement obtenu délégation par l'établissement public territorial Paris Est Marne et Bois pour l'exercice du droit de préemption. Enfin, la circonstance que les formalités prévues à l'article 6 du protocole annexé à la convention d'intervention n'auraient pas été suivies n'entache pas d'illégalité la décision de préemption attaquée, mise en œuvre conformément à la procédure prévue par les dispositions du code de l'urbanisme, et est par elle-même sans incidence sur la réalité du projet en cause. Il suit de là que le moyen doit être écarté.

En ce qui concerne le moyen tiré de l'absence d'intérêt général suffisant :

28. La mise en œuvre du droit de préemption doit, eu égard notamment aux caractéristiques du bien faisant l'objet de l'opération ou au coût prévisible de cette dernière, répondre à un intérêt général suffisant.

29. M. F et la société Dugong Investissements soutiennent que le projet ne répond à aucun objectif d'intérêt général, dès lors qu'il ne crée en lui-même aucun nouveau logement et aurait pour effet d'assécher le secteur locatif privé, d'augmenter les prix de location et d'endetter les collectivités locales. Toutefois, la décision attaquée, qui prévoit l'acquisition de l'ensemble immobilier appartenant à M. F pour y réaliser soixante logements sociaux, entre dans le cadre de la mise en œuvre de la politique de l'habitat et se rattache à l'un des objets énumérés par les dispositions de l'article L. 300-1 du code de l'urbanisme citées au point 25 du présent jugement. Par suite, elle répond à un intérêt général suffisant, sans qu'y fasse obstacle la circonstance que les logements sociaux seront créés par transformation de logements existants. Il suit de là que le moyen doit être écarté.

En ce qui concerne le moyen tiré de ce que la commission d'agence a été illégalement mise à la charge du vendeur :

30. Les requérants soutiennent que l'intermédiaire procédant à la vente bénéficie d'un droit sans condition à commission intégrale, de sorte que l'établissement public foncier d'Ile-de-France ne pouvait légalement intégrer dans le prix de vente du bien le montant de la commission d'agence, et faire ainsi reposer sa charge sur le vendeur. Toutefois, ils n'invoquent la méconnaissance d'aucune disposition se rattachant à la réglementation du droit de préemption. En tout état de cause, il ne ressort pas des pièces du dossier, et notamment pas des termes de la décision attaquée, que l'établissement public foncier d'Ile-de-France aurait entendu mettre à la charge du vendeur le montant de cette commission, qui demeure nécessairement, après déduction du montant total proposé pour l'achat du bien, à la charge de l'établissement public acquéreur, et sans qu'aucune disposition législative ou réglementaire n'impose que ce montant soit précisé dans la décision de préemption. Par suite, le moyen ne peut qu'être écarté.

En ce qui concerne le moyen tiré de ce que la décision serait entachée d'un détournement de pouvoir :

31. Si le montant auquel le titulaire du droit de préemption se propose d'acquérir un bien préempté peut constituer l'un des éléments permettant d'apprécier si la préemption répond à de telles finalités ou à un intérêt général suffisant, le caractère insuffisant ou excessif du prix de ce bien au regard du marché est, par lui-même, sans incidence sur la légalité de la préemption.

32. Les requérants soutiennent que la décision attaquée a été édictée, non pour que l'établissement public foncier d'Ile-de-France réalise son projet, mais pour faire obstacle à ce que M. F vende son ensemble immobilier à la société Dugong Investissements au prix figurant dans la déclaration d'intention d'aliéner. Toutefois, il résulte de ce qui a été dit au point 29 du présent jugement que la préemption répond à un motif d'intérêt général suffisant. La circonstance que la décision contestée propose un prix d'acquisition inférieur au montant figurant dans la déclaration d'intention d'aliéner et à l'évaluation de l'ensemble immobilier faite par le service des domaines, alors au demeurant qu'il est constant que le propriétaire s'est opposé à ce que l'établissement public acquéreur visite son bien, et alors qu'il ne ressort d'aucune pièce du dossier que l'établissement public foncier d'Ile-de-France aurait entendu faire obstacle à la vente de ce bien à la société Dugong Investissement, est à elle seule insuffisante à établir le détournement de pouvoir allégué. Par suite, le moyen doit être écarté.

33. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par les requérants doivent être rejetées.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

34. Le présent jugement, qui rejette les conclusions tendant à l'annulation de l'arrêté attaqué, n'implique aucune mesure particulière d'exécution. Par suite, les conclusions susvisées ne peuvent être accueillies.

Sur les frais liés au litige :

35. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'établissement public foncier d'Ile-de-France, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que M. F et la SARL Dugong Investissement demandent au titre des frais exposés par eux et non compris dans les dépens.

36. Il y a lieu, en revanche, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de M. F et la société Dugong Investissement une somme de 1 500 euros chacun à verser à l'établissement public foncier d'Ile-de-France au titre de ces mêmes dispositions.

D E C I D E:

Article 1er : La requête de M. F et de la SARL Dugong Investissement est rejetée.

Article 2 : M. F et la SARL Dugong Investissement verseront chacun une somme de 1 500 euros à l'établissement public foncier d'Ile-de-France au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A F, à la société à responsabilité limitée Dugong Investissement et à l'établissement public foncier d'Ile-de-France.

Délibéré après l'audience du 19 novembre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Gougot, présidente,

M. Combier, conseiller,

Mme Prissette, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 décembre 2024.

La rapporteure,

L.PRISSETTE

La présidente,

I. GOUGOTLa greffière,

M. D

La République mande et ordonne au préfet du Val-de-Marne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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