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AccueilJurisprudence administrativeN° TA77-2209949

Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2209949

vendredi 2 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2209949
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation4ème chambre
Avocat requérantSOURTY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

I - Par une requête n° 2207894, enregistrée le 11 août 2022, Mme A B épouse C, représentée par Me Sourty, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler la décision du 1er juin 2022 par laquelle la préfète du Val-de-Marne a rejeté sa demande de délivrance d'un titre de séjour ;

3°) d'enjoindre à la préfète du Val-de-Marne de lui délivrer un titre de séjour ou, à défaut, de lui enjoindre de réexaminer sa situation et de la mettre en possession d'un récépissé de demande de titre de séjour avec autorisation de travail dans l'attente de ce réexamen, dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 800 euros à lui verser au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ou à verser à son conseil en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 en cas d'admission à l'aide juridictionnelle.

Mme B épouse C soutient que :

- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense enregistré le 7 octobre 2022, la préfète du Val-de-Marne conclut au rejet de la requête.

Elle soutient qu'il n'y a plus lieu de statuer sur cette requête dès lors qu'un refus de séjour assorti d'une obligation de quitter le territoire a été pris à l'encontre de la requérante le 22 septembre 2022.

Par une lettre du 16 octobre 2023, les parties ont été informées, en application de l'article R. 611-11-1 du code de justice administrative, de la période à laquelle il était envisagé d'appeler l'affaire à une audience et que l'instruction pourrait être close à partir du 14 novembre 2023 sans information préalable.

Une ordonnance portant clôture de l'instruction immédiate a été prise le 16 novembre 2023.

Mme B épouse C a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle partielle par une décision du 31 août 2022.

II - Par une requête n° 2209949 enregistrée le 13 octobre 2022, Mme A B épouse C, représentée par Me Sourty, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 22 septembre 2022 par laquelle la préfète du Val-de-Marne a rejeté sa demande de délivrance d'un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;

2°) d'enjoindre à la préfète du Val-de-Marne de lui délivrer un titre de séjour " vie privée et familiale " ou, à défaut, de lui enjoindre de réexaminer sa situation et de la mettre en possession d'un récépissé de demande de certificat de résidence dans l'attente de ce réexamen, dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 800 euros à lui verser au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ou à verser à son conseil en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 en cas d'admission à l'aide juridictionnelle.

Elle soutient que :

Sur la décision de refus de titre de séjour :

- elle est entachée d'un vice d'incompétence ;

- elle méconnaît l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît l'article 3-1 de la convention relative aux droits de l'enfant ;

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle est entachée d'un vice d'incompétence ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît l'article 3-1 de la convention relative aux droits de l'enfant ;

Sur la décision fixant le pays de renvoi :

- elle est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français.

La requête a été communiquée à la préfète du Val-de-Marne qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Par une lettre du 16 octobre 2023, les parties ont été informées, en application de l'article R. 611-11-1 du code de justice administrative, de la période à laquelle il était envisagé d'appeler l'affaire à une audience et que l'instruction pourrait être close à partir du 14 novembre 2023 sans information préalable.

Une ordonnance portant clôture de l'instruction immédiate a été prise le 16 novembre 2023.

Mme B épouse C a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle partielle par une décision du 16 novembre 2022.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Blanc a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B épouse C, ressortissante tunisienne, est entrée en France sous couvert d'un passeport revêtu d'un visa C de quatre-vingt-dix jours à entrées multiples. Le 18 mai 2021, son époux a demandé le bénéfice du regroupement familial sur place pour Mme B épouse C. Elle a sollicité le 31 janvier 2022 la délivrance d'un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ". Cette demande a été implicitement rejetée par la préfète du Val-de-Marne. Par la requête n° 2207894, Mme B épouse C demande au tribunal d'annuler cette décision. Par un arrêté du 22 septembre 2022, la préfète du Val-de-Marne a explicitement refusé de lui délivrer le titre demandé, l'a obligée à quitter le territoire dans le délai de trente jours et a fixé le pays de destination. Par la requête n° 2209949, la requérante demande au tribunal d'annuler cet arrêté.

2. Les requêtes susvisées n° 2207894 et n° 2209949, présentées par Mme B épouse C, présentent à juger des questions similaires. Il y a lieu de les joindre pour y statuer par un seul jugement.

Sur la demande d'aide juridictionnelle provisoire :

3. Mme B épouse C a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle partielle par une décision du 31 août 2022. Par suite, il n'y a plus lieu de statuer sur ses conclusions à fin d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle présentées dans la requête n° 2207894.

Sur l'étendue du litige et l'exception de non-lieu à statuer :

4. Il ressort des pièces du dossier que, par requête distincte n° 2209949, enregistrée le 13 octobre 2022, Mme B épouse C a présenté, dans le délai de recours contentieux, des conclusions tendant à l'annulation de l'arrêté du 22 septembre 2022 par lequel la préfète du Val-de-Marne lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle est susceptible d'être reconduite. Par suite, les conclusions de la requête n° 2207894 dirigées contre la décision implicite de rejet née du silence gardé par la préfète du Val-de-Marne sur la demande de délivrance d'un titre de séjour dont elle a été saisie, doivent être regardées comme dirigées contre la décision explicite intervenue le 22 septembre 2022 qui s'y est substituée, par laquelle elle a expressément rejeté cette demande. Cette décision fait grief à la requérante et sa requête n'est pas dépourvue d'objet. Par suite, il y a lieu de statuer sur les conclusions tendant à l'annulation de cette décision.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

5. Aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale () ". Il résulte de ces stipulations que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant. Elles sont applicables non seulement aux décisions qui ont pour objet de régler la situation personnelle d'enfants mineurs mais aussi à celles qui ont pour effet d'affecter, de manière suffisamment directe et certaine, leur situation.

6. Il ressort des pièces du dossier que Mme B épouse C est entrée régulièrement en France et y réside habituellement depuis le 3 mars 2020, qu'elle s'est mariée en Tunisie le 18 août 2017 avec M. C, ressortissant tunisien titulaire d'une carte de résident, qui justifie d'une insertion professionnelle stable et continue en tant que gérant de la société RMC et avec lequel elle a eu un enfant né le 4 décembre 2020. En outre, la décision contestée a pour objet et pour effet de séparer cet enfant d'un de ses parents. Dans ces conditions, la préfète du Val-de-Marne a porté une atteinte disproportionnée au droit au respect de la vie privée et familiale de l'intéressée. Par suite, les moyens tirés de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 3 de la convention du 20 novembre 1989 relative aux droits de l'enfant doivent être accueillis.

7. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens soulevés par la requérante, que Mme B épouse C est fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 22 septembre 2022 par lequel la préfète du Val-de-Marne a rejeté sa demande de titre de séjour. Par voie de conséquence, il y a également lieu d'annuler la décision par laquelle la préfète du Val-de-Marne lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination de sa reconduite à la frontière.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

8. Il y a lieu, sous réserve d'un changement substantiel dans la situation de droit ou de fait de l'intéressée, par application des dispositions de l'article L. 911-1 du code de justice administrative, d'enjoindre à la préfète du Val-de-Marne, ou à tout autre préfet territorialement compétent, de délivrer à Mme B épouse C une carte de séjour temporaire mention " vie privée et familiale ", dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les conclusions tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 :

9. Mme B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle partielle au taux de 55% par deux décisions du bureau d'aide juridictionnelle du tribunal administratif de Melun en date du 31 août 2022 et du 16 novembre 2022. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. D'une part, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Sourty, conseil de la requérante, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'État le versement à Me Sourty de la somme de 1 500 euros. D'autre part, la requérante n'allègue pas avoir engagé d'autres frais que ceux partiellement pris en charge à ce titre.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a pas lieu de statuer sur la demande de Mme B épouse C tendant au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : L'arrêté de la préfète du Val-de-Marne du 22 septembre 2022 est annulé.

Article 3 : Il est enjoint à la préfète du Val-de-Marne, ou à tout autre préfet territorialement compétent, de délivrer à Mme B épouse C un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : L'État versera la somme de 1 500 euros à Me Sourty, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve que Me Sourty renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à Mme B épouse C et à la préfète du Val-de-Marne.

Délibéré après l'audience du 12 janvier 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Mullié, présidente,

Mme Blanc, conseillère,

Mme Dutour, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 février 2024.

La rapporteure,

T. BLANCLa présidente,

N. MULLIE

La greffière,

C. ROUILLARD

La République mande et ordonne à la préfète du Val-de-Marne en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière

Nos 2207894

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