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AccueilJurisprudence administrativeN° TA77-2210082

Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2210082

mardi 23 mai 2023

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2210082
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantCABINET HUG & ABOUKHATER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 18 octobre 2022 sous le n° 2210082, Mme B A C, se faisant domicilier au 2 bis avenue Jean Jaurès à Melun (77000), représentée par Me Hug, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté en date du 30 septembre 2022 notifié le 11 octobre 2022 par lequel le préfet de Seine-et-Marne :

- l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours à compter de la notification dudit arrêté ;

- a fixé la République démocratique du Congo comme pays de destination ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le reversement à son conseil de la somme de 1 400 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Mme A C soutient que :

- l'obligation de quitter le territoire français est entachée d'incompétence de son auteur ;

- elle est entachée d'insuffisance de motivation ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen sérieux et particulier de sa situation personnelle ;

- elle méconnaît son droit d'être entendue garanti par l'article 3 de la directive du 16 décembre 2008 et l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- elle est entachée d'erreur de droit au regard des dispositions des articles L. 541-1, L. 541-2 et L. 542-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en ce qu'elle bénéficie d'un droit au maintien sur le territoire français jusqu'à la notification de la décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) ; de plus, ses enfants, dont la demande d'asile est en cours d'examen également bénéficient aussi d'un droit au maintien en France ;

- elle est entachée d'erreur de fait en ce que son époux n'est pas en situation irrégulière, ayant déposé une demande d'asile enregistrée le 30 juin 2022 sur laquelle l'OFPRA n'a pas encore statué ;

- elle viole l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît l'intérêt supérieur de ses six enfants qui résident en France et sont tous scolarisés ;

- la décision fixant le pays de destination est entachée d'erreur manifeste d'appréciation des risques qu'il encourt en cas de retour dans son pays ;

- elle est entachée d'erreur de droit en ce que la préfète s'est sentie liée par les décisions de l'OFPRA et de la CNDA ;

- elle viole l'article L. 513-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Par un mémoire en défense et des pièces, enregistrés le 21 octobre 2022, le préfet de Seine-et-Marne conclut au rejet de la requête comme non fondée.

Vu :

- l'arrêté litigieux du préfet de Seine-et-Marne en date du 30 septembre 2022 ;

- les pièces complémentaires, enregistrées les 21 octobre 2022 et 28 avril 2023, présentées pour Mme A C ;

- la décision du bureau d'aide juridictionnelle en date du 21 décembre 2022 par laquelle Mme A C a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant signée à New York le 26 janvier 1990 ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et le décret n° 91-1266 du 19 décembre 1991 portant application de cette loi ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Freydefont pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue aux articles L. 614-1 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en application des dispositions de l'article R. 776-10 et suivants du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus, au cours de l'audience publique tenue le 3 mai 2023 en présence de Mme Darnal, greffière d'audience :

- M. Freydefont, magistrat désigné, qui a présenté son rapport ;

- les observations de Me Hug, représentant Mme A C, requérante absente, qui insiste sur le fait qu'elle a droit au maintien sur le territoire français dès lors que le recours de son mari devant la CNDA était toujours en cours d'instruction au moment où l'arrêté litigieux a été pris ; son époux ayant droit au maintien, elle l'avait également, sous peine de la séparer de son conjoint.

Le préfet de Seine-et-Marne, défendeur, n'est ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience à 10 heures 55.

Considérant ce qui suit :

1. Aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : () / 4° La reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire a été définitivement refusé à l'étranger ou il ne bénéficie plus du droit de se maintenir sur le territoire français en application des articles L. 542-1 et L. 542-2, à moins qu'il ne soit titulaire de l'un des documents mentionnés au 3° () " ; aux termes de l'article L. 614-1 du même code : " L'étranger qui fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français peut, dans les conditions et délais prévus au présent chapitre, demander au tribunal administratif l'annulation de cette décision, ainsi que l'annulation de la décision relative au séjour, de la décision relative au délai de départ volontaire et de la décision d'interdiction de retour sur le territoire français qui l'accompagnent le cas échéant. " ; aux termes de l'article L. 614-5 dudit code : " Lorsque la décision portant obligation de quitter le territoire français prise en application des 1°, 2° ou 4° de l'article L. 611-1 est assortie d'un délai de départ volontaire, le président du tribunal administratif peut être saisi dans le délai de quinze jours suivant la notification de la décision. "

2. Par un arrêté en date du 30 septembre 2022 notifié le 5 octobre 2022, le préfet de Seine-et-Marne a, sur le fondement du 4° de l'article L. 611-1 précité du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, obligé Mme B A C, ressortissante congolaise née le 6 décembre 1994 à Kinshasa en République démocratique du Congo, à quitter le territoire français dans un délai de trente jours à compter de la notification dudit arrêté et a fixé le pays de destination. Par la requête susvisée, enregistrée le 18 octobre 2022, Mme A C demande l'annulation des décisions contenues dans cet arrêté préfectoral.

Sur la demande d'admission à l'aide juridictionnelle provisoire :

3. Aux termes de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridictionnelle : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente ou son président () ". Aux termes de l'article 62 du décret n°91-1266 du 19 décembre 1991 pris pour l'application de ces dispositions : " L'admission provisoire est demandée sans forme au président du bureau ou de la section ou au président de la juridiction saisie () / L'admission provisoire peut être prononcée d'office si l'intéressé a formé une demande d'aide juridictionnelle sur laquelle il n'a pas encore été définitivement statué. ". Mme A C s'étant vu accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par décision du bureau d'aide juridictionnelle en date du 21 décembre 2022, ses conclusions tendant au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire sont devenues sans objet ; il n'y a donc plus lieu d'y statuer.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

Sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête :

4. En premier lieu, il ressort des pièces du dossier que les six enfants de Mme A C, à savoir Leila, Jennifer, Rihanna, Ortavio, Olivia, W-Junior et Leila, nés respectivement les 2 juin 2008, 30 juillet 2010, 21 février 2012, 2 juin 2014, 8 mars 2016, 1er novembre 2018, ont tous fait l'objet d'une demande de réexamen de leur demande d'asile en date du 29 juillet 2022 et se sont vus délivrer par la préfecture de Seine-et-Marne des attestations de demande d'asile valables jusqu'au 28 janvier 2023. Or, l'arrêté est complètement muet tant sur la présence en France des six enfants de la requérante que sur leur demande de réexamen, demande que la préfecture ne pouvait pourtant ignorer puisque c'est elle qui leur a délivrer les attestations de demande d'asile susmentionnées. Par suite, en omettant de mentionner ces faits dans son arrêté, le préfet a entaché celui-ci d'un défaut d'examen sérieux de la situation de Mme A C.

5. En second lieu, aux termes du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Il résulte de ces stipulations, qui peuvent être utilement invoquées à l'appui d'un recours pour excès de pouvoir, que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.

6. Il ressort de ce qui a été développé au point 4 que les six enfants de la requérante bénéficiaient d'un droit au maintien sur le territoire français le temps que l'OFPRA statue sur leur demande de réexamen. Par suite, en obligeant leur mère à quitter le territoire français, l'arrêté litigieux a pour objet et pour effet de séparer les enfants de leur mère, en violation de leur intérêt supérieur garanti par les stipulations précitées de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

7. Il résulte de ce qui précède que, sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête, l'obligation de quitter le territoire français encourt l'annulation, ainsi que, par voie de conséquence, la décision fixant le pays de destination.

Sur les conclusions relatives aux frais de l'instance :

8. Aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation. " Aux termes de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée : " () Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens, ou qui perd son procès, et non bénéficiaire de l'aide juridictionnelle, à payer à l'avocat du bénéficiaire de l'aide juridictionnelle, partielle ou totale, une somme qu'il détermine et qui ne saurait être inférieure à la part contributive de l'État, au titre des honoraires et frais non compris dans les dépens que le bénéficiaire de l'aide aurait exposés s'il n'avait pas eu cette aide. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation. Si l'avocat du bénéficiaire de l'aide recouvre cette somme, il renonce à percevoir la part contributive de l'État. S'il n'en recouvre qu'une partie, la fraction recouvrée vient en déduction de la part contributive de l'État. Si, à l'issue du délai de douze mois à compter du jour où la décision est passée en force de chose jugée, l'avocat n'a pas demandé le versement de tout ou partie de la part contributive de l'État, il est réputé avoir renoncé à celle-ci () ".

9. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de faire application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de celles de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 en mettant à la charge de l'Etat le reversement à son conseil de la somme de 800 euros au titre des frais exposés et non compris dans les dépens, sous réserve que celle-ci renonce à percevoir la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle.

D E C I D E

Article 1er : Il n'y a plus lieu de statuer sur les conclusions de Mme A C tendant au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : L'arrêté en date du 30 septembre 2022 par lequel le préfet de Seine-et-Marne a obligé Mme A C à quitter le territoire français dans un délai de trente jours à compter de la notification dudit arrêté et a fixé le pays de destination est annulé.

Article 3 : L'Etat versera au conseil de Mme A C une somme de 800 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 sous réserve qu'elle renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État à la mission d'aide juridictionnelle.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A C et au préfet de Seine-et-Marne.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 mai 2023.

Le magistrat désigné,

Signé : C. FreydefontLa greffière,

Signé : L. Darnal

La République mande et ordonne au ministre de l'Intérieur et des Outre-mer, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

N°2210082

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