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AccueilJurisprudence administrativeN° TA77-2210259

Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2210259

mercredi 19 juillet 2023

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2210259
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantBOUJNAH

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 20 octobre 2022, M. A C alias B, alors incarcéré au centre pénitentiaire de Fresnes, demande au tribunal d'annuler les décisions contenues dans l'arrêté du 17 octobre 2022 par lesquelles la préfète du Val-de-Marne l'a obligé à quitter le territoire français et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans.

Il soutient que :

- la compétence du signataire de l'arrêté attaqué n'est pas établie ;

- les décisions attaquées sont insuffisamment motivées ;

- il n'a pas été informé des voies et délais de recours et n'a pas reçu de brochures d'informations dans une langue qu'il comprend ;

- il n'a pas été mis à même de présenter des observations ;

- la préfète du Val-de-Marne n'a pas procédé à un examen sérieux de sa situation personnelle ;

- la préfète a commis une erreur de droit ;

- la menace à l'ordre public n'est pas établie ;

- la préfète a méconnu son droit à la vie privée et familiale ;

- la préfète a commis une erreur manifeste d'appréciation.

La requête a été communiquée à la préfète du Val-de-Marne, qui n'a pas produit de mémoire en défense mais des pièces, enregistrées le 10 juillet 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

La présidente du Tribunal a désigné Mme Norval-Grivet, première conseillère, pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue aux articles R. 776-13-1 et suivants, R. 776-15, R. 777-1 et suivants, R. 777-2 et suivants et R. 777-3 et suivants du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Norval-Grivet ;

- les observations de Me Boujnah, représentant M. B, absent, qui conclut aux mêmes fins que la requête et par les mêmes moyens, et soutient, en outre, à l'encontre de l'arrêté attaqué, que la préfète du Val-de-Marne n'était pas territorialement compétente, et à l'encontre de la décision fixant le pays de destination, que cette décision est illégale compte tenu de la mention d'une nationalité erronée du requérant, qui est ressortissant libyen et non marocain ;

- et les observations de Me Rahmouni, représentant la préfète du Val-de-Marne, qui conclut au rejet de la requête, et soutient à titre principal que la requête est irrecevable car tardive, et à titre subsidiaire qu'aucun des moyens soulevés n'étant fondé.

Après avoir prononcé la clôture d'instruction à l'issue de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant libyen né le 24 mars 1999 à Tripoli (Libye), a été condamné par le tribunal correctionnel de Créteil le 20 avril 2022 à une peine de huit mois d'emprisonnement pour des faits de vol en réunion et vol par ruse, effraction ou escalade aggravé par une autre circonstance, commis en récidive. Par un arrêté du 17 octobre 2022, la préfète du Val-de-Marne l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans.

Sur la fin de non-recevoir opposée par la préfète du Val-de-Marne :

2. Aux termes de l'article L. 614-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque la décision portant obligation de quitter le territoire français n'est pas assortie d'un délai de départ volontaire, le président du tribunal administratif peut être saisi dans le délai de quarante-huit heures suivant la notification de la mesure. () ". Selon l'article L. 613-3 du même code : " Lorsque le délai de départ volontaire n'a pas été accordé, l'étranger est mis en mesure, dans les meilleurs délais, d'avertir un conseil, son consulat ou une personne de son choix. ". Aux termes de l'article R. 776-2 du code de justice administrative : " II. Conformément aux dispositions de l'article L. 614-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la notification par voie administrative d'une obligation de quitter sans délai le territoire français fait courir un délai de quarante-huit heures pour contester cette obligation et les décisions relatives au séjour, à la suppression du délai de départ volontaire, au pays de renvoi et à l'interdiction de retour ou à l'interdiction de circulation notifiées simultanément. ". Enfin, aux termes de l'article R. 421-5 de ce code : " Les délais de recours contre une décision administrative ne sont opposables qu'à la condition d'avoir été mentionnés, ainsi que les voies de recours, dans la notification de la décision. ".

3. Il ressort des pièces du dossier que la notification de l'arrêté attaqué a été faite à l'intéressé le 17 octobre 2022 à 10h10, sans l'assistance d'un interprète, alors que le requérant se trouvait incarcéré au centre pénitentiaire de Fresnes. M. B fait valoir aux termes de sa requête qu'il ne parle ni ne comprend le français, cette circonstance n'étant pas contredite en défense ni démentie par aucune pièce versée au dossier. En outre, le requérant avait, dans la perspective de l'audience, sollicité l'assistance d'un interprète en langue arabe. Au regard de ces conditions de notification de l'arrêté attaqué, la requête enregistrée le 20 octobre 2022 ne peut être regardée comme tardive. La fin de non-recevoir tirée de cette tardiveté doit donc être écartée.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. Aux termes de l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " 1. Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions, organes et organismes de l'Union. / 2. Ce droit comporte notamment : / a) le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre (). ". Aux termes de l'article 51 de la Charte : " 1. Les dispositions de la présente Charte s'adressent aux institutions, organes et organismes de l'Union dans le respect du principe de subsidiarité, ainsi qu'aux États membres uniquement lorsqu'ils mettent en œuvre le droit de l'Union (). ".

5. M. B soutient qu'il n'a pas été entendu préalablement à l'édiction de la décision d'éloignement contestée, qui n'est pas concomitante à une décision de refus de titre de séjour, et qu'il n'a ainsi pu faire valoir sa situation familiale et l'absence de menace à l'ordre public qu'il allègue. Il ne ressort d'aucune pièce du dossier et il n'est pas même soutenu en défense que l'intéressé a été entendu avant que l'autorité administrative prenne sa décision. Dans ces conditions, le requérant doit être regardé comme ayant été privé du droit d'être entendu qu'il tient du principe général du droit de l'Union européenne tel qu'il est notamment énoncé au paragraphe 2 de l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne.

6. Il résulte de ce qui précède que la décision portant obligation de quitter le territoire français doit, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, être annulée. Doivent être également annulées, par voie de conséquence, les décisions refusant à M. B l'octroi d'un délai de départ volontaire, fixant le pays de destination et prononçant à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trois ans.

Sur l'injonction légale :

7. Aux termes de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision portant obligation de quitter le territoire français est annulée, il est immédiatement mis fin aux mesures de surveillance prévues aux articles L. 721-6, L. 721-7, L. 731-1, L. 731-3, L. 741-1 et L. 743-13, et l'étranger est muni d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que l'autorité administrative ait à nouveau statué sur son cas. ". L'article L. 613-5 du même code prévoit que : " L'étranger auquel est notifiée une interdiction de retour sur le territoire français est informé qu'il fait l'objet d'un signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen, conformément à l'article 24 du règlement (UE) n° 2018/1861 du Parlement européen et du Conseil du 28 novembre 2018 sur l'établissement, le fonctionnement et l'utilisation du système d'information Schengen (SIS) dans le domaine des vérifications aux frontières, modifiant la convention d'application de l'accord de Schengen et modifiant et abrogeant le règlement (CE) n° 1987/2006. (). ".

8. Eu égard aux motifs du présent jugement, d'une part, l'annulation de l'obligation de quitter le territoire français contestée implique que l'autorité préfectorale réexamine la situation de M. B et qu'il lui délivre une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce qu'il ait à nouveau statué sur sa situation. Il y a lieu de prescrire à cette autorité, ou à tout autre préfet territorialement compétent, d'y procéder dans le délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement.

9. D'autre part, le présent jugement, qui annule l'interdiction de retour sur le territoire français prise à l'encontre de M. B, implique nécessairement que l'administration efface le signalement dont elle fait l'objet dans le système d'information Schengen aux fins de non-admission. Il y a donc lieu d'enjoindre à l'autorité préfectorale de prendre toute mesure propre à mettre fin à ce signalement.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté de la préfète du Val-de-Marne du 17 octobre 2022 est annulé.

Article 2 : Il est enjoint à la préfète du Val-de-Marne, ou à tout autre préfet territorialement compétent, de réexaminer la situation de M. B dans le délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement, et de lui délivrer dans l'attente une autorisation provisoire de séjour.

Article 3 : Il est enjoint à la préfète du Val-de-Marne, ou à tout autre préfet territorialement compétent, de prendre toute mesure propre à mettre fin au signalement de M. B dans le système d'information Schengen procédant de l'interdiction de retour du 17 octobre 2022 ci-dessus annulée.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et à la préfète du Val-de-Marne.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 juillet 2023.

La magistrate désignée,

Signé : S. Norval-Grivet

La greffière,

Signé : S. Aït Moussa

La République mande et ordonne à la préfète du Val-de-Marne en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière,

S. Aït Moussa

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