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AccueilJurisprudence administrativeN° TA77-2210674

Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2210674

vendredi 19 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2210674
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème chambre
Avocat requérantASSOCIATION ADER JOLIBOIS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 31 octobre 2022 et un mémoire enregistré le 29 juin 2024, M. E A, représenté par Me Aubin, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 29 octobre 2022 par laquelle la préfète du Val-de-Marne l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trois ans ;

2°) d'enjoindre à la préfète du Val-de-Marne de lui délivrer une carte de séjour temporaire, sous astreinte de 500 euros par jour de retard à compter du délai de 15 jours suivant la notification de la décision à intervenir ;

3°) à défaut d'enjoindre à la préfète du Val-de-Marne de réexaminer sa situation dans un délai de 15 jours à compter de la notification de la décision à intervenir et de lui délivrer durant cet examen une autorisation provisoire de séjour, le tout sous astreinte de 500 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 800 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle a été signée par un auteur incompétent ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'erreur de droit et méconnait les dispositions de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

S'agissant de la décision portant refus de lui accorder un délai de départ volontaire :

- elle a été signée par un auteur incompétent ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle méconnait les dispositions de l'article L. 612-2 et de l'article L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le caractère d'urgence n'est pas démontré par la préfète du Val-de-Marne.

S'agissant de la décision fixant le pays de renvoi :

- elle a été signée par un auteur incompétent ;

- elle ne précise pas expressément le pays de destination. Or, il est de nationalité roumaine, mais est né en Moldavie. Il est donc difficile de savoir s'il est préconisé une reconduite en Roumanie ou en Moldavie.

S'agissant de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans :

- elle a été signée par un auteur incompétent ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle ne précise pas expressément le pays de destination.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Pradalié,

- les observations de Me Aubin, représentant M. A, et de Me Kerkeni, représentant la préfète du Val-de-Marne.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant roumain né le 1er septembre 1981 à Briceni (Moldavie), déclare être entré en France en 1999 et y résider depuis lors. Par un arrêté en date du 29 octobre 2022, la préfète du Val-de-Marne l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trois ans. Il demande l'annulation de cette décision.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir d'ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

3. Pour décider d'obliger M. A à quitter le territoire, la préfète du Val-de-Marne a relevé, d'une part, que l'intéressé a été condamné à six mois de prison avec sursis pour avoir conduit le 28 octobre 2022 un véhicule en se trouvant sous l'empire d'un état alcoolique caractérisé par la présence dans son sang d'un taux d'alcool pur égal ou supérieur à 0,80 gramme, avec la circonstance qu'il se trouvait en état de récidive légale pour avoir été condamné par décision définitive rendue le 3 avril 2019 par le tribunal judiciaire de Créteil pour des faits de même nature, d'autre part que l'arrêté attaqué indique que M. A est " célibataire, sans charge de famille ; ses liens personnels et familiaux en France ne sont pas intenses et stables ". Il ressort toutefois des pièces du dossier que M. A est marié depuis le 4 octobre 2003 à Mme B A. Ils sont les parents de deux enfants nés en France, le jeune C né en 2013 et de nationalité roumaine, et Mme D A, née le 6 juin 2005 et de nationalité française. M. A démontre la scolarisation de ses enfants en France au titre de plusieurs années. En outre, M. A, qui est propriétaire de son logement, établit avoir créé depuis au moins 2013 une entreprise de menuiserie, qui emploie 5 salariés, dont son épouse, et le requérant a perçu des revenus annuels lui procurant pour lui et pour les membres de sa famille des ressources suffisantes afin de ne pas devenir une charge pour le système d'assistance sociale. Enfin, le requérant établit également être titulaire d'un permis de conduire roumain. Il résulte de ce qui précède que, dans les circonstances particulières de l'espèce, l'arrêté litigieux en date du 29 octobre 2022 doit être regardé, en dépit de la gravité des faits pour lesquels le requérant a été condamné, comme étant entaché d'une méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

4. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête, que l'arrêté litigieux en date du 29 octobre 2022 doit être annulé.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

5. Aux termes de l'article L. 911-2 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne à nouveau une décision après une nouvelle instruction, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision juridictionnelle, que cette nouvelle décision doit intervenir dans un délai déterminé. ". Aux termes de l'article L. 911-3 de ce code : " La juridiction peut assortir, dans la même décision, l'injonction prescrite en application des articles L. 911-1 et L. 911-2 d'une astreinte qu'elle prononce dans les conditions prévues au présent livre et dont elle fixe la date d'effet. ". Aux termes de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision portant obligation de quitter le territoire français est annulée, il est immédiatement mis fin aux mesures de surveillance prévues aux articles () L. 741-1 (), et l'étranger est muni d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que l'autorité administrative ait à nouveau statué sur son cas. ".

6. Le présent jugement prononce l'annulation pour excès de pouvoir d'un arrêté obligeant M. A à quitter le territoire et non pas d'une décision refusant de délivrer à celui-ci une carte de séjour temporaire. Il y a lieu, par suite, de rejeter les conclusions de M. A tendant à ce qu'il soit enjoint à la préfète du Val-de-Marne, sous astreinte, de lui délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale ". Il incombe seulement à la préfète du Val-de-Marne, en application de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, de délivrer au requérant une autorisation provisoire de séjour et de statuer à nouveau sur son cas dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

7. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de mettre de somme à la charge de l'Etat au titre des frais exposés par M. A et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté de la préfète du Val-de-Marne en date du 29 octobre 2022 est annulé.

Article 2 : Il est enjoint à la préfète du Val-de-Marne, ou à tout autre préfet territorialement compétent de délivrer au requérant une autorisation provisoire de séjour et de statuer à nouveau sur son cas dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. E A et à la préfète du Val-de-Marne.

Délibéré après l'audience du 4 juillet 2024 à laquelle siégeaient :

M. Lalande, président,

M. Dumas, premier conseiller,

M. Pradalié, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition du greffe le 19 juillet 2024.

Le rapporteur,

G. PRADALIELe président,

D. LALANDE

La greffière,

C. KIFFER

La République mande et ordonne à la préfète du Val-de-Marne en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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