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AccueilJurisprudence administrativeN° TA77-2211218

Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2211218

mardi 18 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2211218
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantBRAUN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une ordonnance du 9 novembre 2022, le président du tribunal administratif de Paris a transmis au tribunal en application de l'article R. 351-3 du code de justice administrative, la requête présentée par Mme B A veuve D et Mme C D.

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 28 septembre 2022 et le 8 décembre 2023, Mmes D, représentées par Me Braun, demandent au tribunal, dans le dernier état de leurs écritures :

1°) à titre principal, d'ordonner avant dire droit une nouvelle expertise médicale ;

2°) à titre subsidiaire, de condamner l'Etat à leur verser la somme totale de 280 574,37 euros avec intérêts à compter du 10 septembre 2020, en réparation des conséquences dommageables de la prise en charge médicale dont Denis D a été l'objet à compter du 28 mars 2020 à l'hôpital d'instruction des armées Bégin et de son décès survenu le 3 mai 2020 ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat les dépens et la somme de 10 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elles soutiennent que :

- une nouvelle expertise réalisée par un expert spécialisé en néphrologie, en cardiologie ou en gériatrie est indispensable car l'expert nommé par la commission de conciliation et d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des maladies nosocomiales (CCI) d'Ile-de-France a insuffisamment examiné l'état de dénutrition et de déshydratation de Denis D, les causes de la dégradation de la fonction rénale et de l'insuffisance cardiaque, les raisons de l'administration de la spécialité pharmaceutique Rivotril et de morphine ainsi que du maintien à l'isolement et s'est insuffisamment interrogé sur les négligences de l'équipe médicale ; par ailleurs, l'expert n'a pas apprécié le préjudice des victimes indirectes ;

- la responsabilité de l'Etat est engagée du fait d'une prescription fautive du Rivotril et d'une mauvaise pose de perfusion qui a aggravé l'insuffisance rénale de Denis D, conduisant à son décès ;

- la responsabilité de l'Etat est également engagée du fait du maintien non nécessaire à l'isolement de Denis D ;

- Mme A veuve D, sa veuve, est ainsi fondée à demander réparation de son préjudice d'affection à hauteur de 100 000 euros ;

- Mme D, sa fille, est fondée à demander réparation de son préjudice d'affection à hauteur de 50 000 euros ;

- les requérantes sont fondées à demander le remboursement des frais d'obsèques qu'elles ont exposés, à hauteur de 6 749,09 euros, et des frais de succession qu'elles ont acquittés, à hauteur de 123 825,83 euros.

Par un mémoire, enregistré le 17 janvier 2023, la caisse nationale militaire de sécurité sociale, représentée par son directeur, déclare qu'elle entend exercer ses droits dans le cas où la responsabilité de l'Etat serait engagée.

Par un mémoire en défense, enregistré le 6 novembre 2023, le ministre des armées conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- une nouvelle expertise médicale serait inutile ;

- le rapport d'expertise diligentée par la CCI d'Ile-de-France a conclu à une prise en charge de Denis D conforme aux règles de l'art et aux données acquises de la science.

Par ordonnance du 12 décembre 2023, la clôture d'instruction a été fixée au 12 janvier 2024.

Un mémoire a été présenté par la caisse nationale militaire de sécurité sociale le 15 avril 2024, postérieurement à la clôture de l'instruction

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de la sécurité sociale ;

- le décret n° 2020-293 du 23 mars 2020 ;

- le décret n° 2020-360 du 28 mars 2020 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Félicie Bouchet, première conseillère

- et les conclusions de M. Cyril Dayon, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. Denis D, alors âgé de 89 ans, a été admis le 28 mars 2020 à l'hôpital d'instruction des armées Bégin en raison d'un état de détresse respiratoire. L'équipe médicale a rapidement identifié une pneumopathie liée à une infection par le virus SARS-CoV-2 et a maintenu l'hospitalisation de Denis D jusqu'à son décès le 3 mai 2020. Sa veuve, Mme B A veuve D a recherché la responsabilité pour faute de l'Etat et a présenté le 10 septembre 2020, une demande d'indemnisation auprès de la commission de conciliation et d'indemnisation des accidents médicaux, des affections iatrogènes et des maladies nosocomiales (CCI) d'Ile-de-France, laquelle a estimé par un avis du 24 juin 2021 que le décès de Denis D n'était pas directement imputable à un acte de prévention, de diagnostic et de soins mais à son état antérieur constitué par une défaillance cardiaque et respiratoire. Mme A veuve D et sa fille, Mme C D, demandent au tribunal de condamner l'Etat à réparer le préjudice qu'elles estiment avoir subi en tant que victimes indirectes de la prise en charge et du décès de Denis D.

Sur la responsabilité de l'Etat :

2. Aux termes de l'article L. 1142-1 du code de la santé publique : " I. - Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d'un défaut d'un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d'actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu'en cas de faute () ".

3. Il résulte de l'instruction, notamment du rapport d'expertise diligentée par la CCI d'Ile-de France, que Denis D, qui présentait des antécédents médicaux tels qu'une insuffisance rénale chronique et un bloc auriculo-ventriculaire complet paroxystique ayant nécessité la pose d'un stimulateur cardiaque en 2019, a été hospitalisé à l'hôpital d'instruction des armées Bégin à compter du 28 mars 2020 pour une défaillance respiratoire en lien avec une infection sévère par le virus SARS-CoV-2. Le patient a, en conséquence, été placé à l'isolement strict dans une chambre conformément aux recommandations sanitaires alors en vigueur. Le 31 mars 2020, une insuffisance cardiaque sévère lui a également été diagnostiquée. Après quelques jours d'évolution favorable de son état, Denis D a présenté, le 10 avril 2020, un nouvel épisode de détresse respiratoire aiguë pulmonaire. Les fonctions respiratoires, cardiaques et rénales du patient se sont dégradées jusqu'à son décès survenu le 3 mai 2020. S'il résulte de l'instruction que la spécialité pharmaceutique Rivotril a été administrée à Denis D au cours de son hospitalisation, l'expert désigné par la CCI d'Ile-de-France a estimé que le patient est décédé d'une insuffisance cardiaque sévère chez une personne âgée et affaiblie associée à une insuffisance rénale terminale, sans lien, selon l'expert, avec l'administration du Rivotril ou un quelconque autre acte de prévention, de diagnostic et de soin. Si Mmes D contestent les termes de l'expertise, soutenant notamment que c'est à tort que l'expert n'a pas retenu de lien de causalité entre la prise en charge de Denis D à l'hôpital d'instruction des armées Bégin et son décès et que la désignation d'un expert cardiologue, néphrologue ou gériatre serait nécessaire, aucun des éléments médicaux qu'elles produisent, notamment des extraits de la littérature médicale concernant le Rivotril et les recommandations de la Haute Autorité de Santé concernant la prise en charge médicamenteuse des situations d'anxiolyse et de sédation pour les pratiques palliatives en situation d'accès restreint au midazolam, n'est susceptible de remettre en cause les appréciations étayées par une analyse circonstanciée par l'expert, spécialisé en infectiologie. Il apparaît que ce dernier s'est prononcé, notamment sur l'administration du Rivotril à Denis D, au regard de l'ensemble des éléments médicaux qui lui ont été soumis et qui ont pu être discutés contradictoirement par les requérantes au cours des opérations d'expertise. Ces dernières n'apportent ainsi aucun élément permettant de remettre sérieusement en cause l'appréciation portée par l'expert au regard de ces éléments médicaux, tant sur les circonstances de temps dans lesquelles le Rivotril a été administré que sur les conséquences qu'ont eu cette prescription sur l'état de santé de Denis D et sur le décès de celui-ci. Il résulte ainsi de l'instruction, sans qu'il soit besoin d'ordonner une nouvelle expertise, que le décès de Denis D n'est pas lié à un acte de prévention, de diagnostic ou de soin qui lui a été dispensé au cours de son hospitalisation à l'hôpital d'instruction des armées Bégin à compter du 28 mars 2020.

4. Il résulte de ce qui précède que Mmes D ne sont pas fondées à demander la condamnation de l'Etat à leur verser une indemnité en réparation des conséquences dommageables du décès de leur époux et père.

Sur les frais liés au litige :

5. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mis à la charge de l'Etat, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante, le versement d'une somme au titre des frais exposés par les requérantes et non compris dans les dépens.

D E C I D E:

Article 1er : La requête de Mmes D est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A veuve D, première dénommée, à la caisse nationale militaire de sécurité sociale et au ministre des armées.

Délibéré après l'audience du 31 mai 2024, à laquelle siégeaient :

M. Timothée Gallaud, président,

Mme Félicie Bouchet, première conseillère.

M. Dominique Binet, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 juin 2024.

La rapporteure,

F. BouchetLe président,

T. GallaudLe président,

T. Gallaud

La greffière,

F. Bouchet

La République mande et ordonne au ministre des armées en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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