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AccueilJurisprudence administrativeN° TA77-2211668

Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2211668

mardi 5 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2211668
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation8ème chambre, JU
Avocat requérantSILVA MACHADO

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 28 novembre 2022, M. C B E, représenté par Me Silva Machado, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 26 novembre 2022 par lequel le préfet de Seine-et-Marne l'a obligé à quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays de destination et lui a interdit de retourner sur le territoire français pendant un an ;

2°) d'enjoindre au préfet de Seine-et-Marne de réexaminer sa situation administrative dans un délai de 15 jours et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans l'attente, sous une astreinte de 50 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

M. B E soutient :

En ce qui concerne l'ensemble des décisions attaquées :

- qu'il ne serait pas établi, en l'absence du dossier de l'arrêté attaqué, qu'elles aient respecté son droit à être entendu ;

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

- qu'elle est signée par une autorité incompétente ;

- qu'elle est intervenue en méconnaissance de son droit à être entendu et de l'article

L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration, dès lors, notamment, qu'il n'a pas été spécialement informé du fait qu'il était susceptible de faire l'objet d'une mesure de placement en rétention ;

- qu'elle est insuffisamment motivée ;

- qu'elle est entachée d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;

- qu'elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- qu'elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation des conséquences de la décision sur sa situation personnelle.

En ce qui concerne la décision refusant un délai de départ volontaire :

- qu'elle est insuffisamment motivée ;

- qu'elle méconnaît les articles L. 612-2 et L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile interprétés à la lumière de la directive 2008/115/CE, dès lors que le préfet n'établit pas un risque de fuite non plus qu'aucune menace à l'ordre public.

En ce qui concerne l'interdiction de retour :

- qu'elle est insuffisamment motivée ;

- qu'elle est illégale à raison de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;

- qu'elle méconnaît les articles L. 612-6 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- qu'elle est contraire au paragraphe 2 de l'article 11 de la directive 2008/115/CE ;

- qu'elle est disproportionnée et contraire à l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- qu'elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation des conséquences de la décision sur sa situation personnelle.

En ce qui concerne le défaut de communication des pièces du dossier devant le Tribunal :

- que le préfet n'a pas communiqué devant le Tribunal les éléments sur le fondement desquels la décision attaquée a été prise, en méconnaissance des articles L. 614-5 et L. 614-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Par un mémoire en défense, enregistré le 25 janvier 2023, le préfet de Seine-et-Marne conclut au rejet de la requête en faisant valoir que les moyens soulevés par M. B E ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- la directive 2008/115/CE du Parlement européen et du Conseil du 16 décembre 2008 relative aux normes et procédures communes applicables dans les Etats membres au retour des ressortissants de pays tiers en séjour irrégulier ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente du Tribunal a désigné M. Pottier, président, en application des dispositions de l'article R. 776-13-3 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Après avoir, au cours de l'audience publique, présenté son rapport et entendu les observations de Me Silva Machado, représentant M. B E, qui soutient qu'il est entré en France en 2007 et qu'il en justifie, malgré des manques de pièces pour certaines années palliés en partie par un relevé de carrière établi par le régime d'assurance-retraite ; qu'il vit maritalement avec une compatriote et avec ses deux enfants de 26 ans et 17 ans ; que la menace à l'ordre public n'est pas caractérisée (interpellation pour conduite sans permis et faux et usage de faux documents : pièce portugaise apocryphe) ; qu'il n'a pas de casier judiciaire ; que l'arrêté méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B E, ressortissant né le 2 août 1969 à Aguas Belas (Brésil), de nationalité brésilienne, demande l'annulation de l'arrêté du 26 novembre 2022 par lequel le préfet de Seine-et-Marne l'a obligé à quitter le territoire français, sur le fondement des dispositions du 1°, du 5° et du 2° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, l'a privé de délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination et lui a interdit de retourner sur le territoire français pendant un an.

Sur l'obligation de quitter le territoire français :

En ce qui concerne la légalité externe :

2. En premier lieu, par arrêté n° 22/BC/018 du 7 mars 2022, régulièrement publié le même jour au recueil des actes administratifs de la préfecture de Seine-et-Marne, le préfet de

Seine-et-Marne a donné délégation à Mme A D, sous-préfète de l'arrondissement de Provins, à l'effet de signer l'arrêté attaqué. Le moyen tiré de ce que cet arrêté serait entaché d'incompétence est par conséquent infondé.

3. En deuxième lieu, l'arrêté du 26 novembre 2022 énonce l'ensemble des circonstances de fait et de droit qui constituent le fondement de l'obligation de quitter le territoire contestée, laquelle est ainsi suffisamment motivée. Il ressort en outre des motifs de cet arrêté et des autres pièces du dossier, notamment du procès-verbal de l'audition de M. B E par les services de police le matin du 26 novembre 2022, que le préfet de Seine-et-Marne s'est livré à un examen complet de la situation de M. B E pour décider son éloignement du territoire.

4. En troisième lieu, le droit d'être entendu préalablement à l'adoption d'une décision de retour implique que l'autorité administrative mette le ressortissant étranger en situation irrégulière à même de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur l'irrégularité de son séjour et les motifs qui seraient susceptibles de justifier que l'autorité s'abstienne de prendre à son égard une décision de retour. Il n'implique cependant pas que l'administration ait l'obligation de mettre l'intéressé à même de présenter ses observations de façon spécifique sur la décision l'obligeant à quitter le territoire français ou sur la décision le privant d'un délai de départ volontaire, dès lors qu'il a pu être entendu sur l'irrégularité du séjour ou la perspective de l'éloignement.

5. En l'espèce, il ressort du procès-verbal de son audition par les services de police le

le 26 novembre 2022, avant l'édiction de l'arrêté attaqué, que M. B E a été entendu notamment sur son identité, sa nationalité, son adresse en France, sa profession et ses ressources, ses attaches familiales sur le territoire national, les conditions de son entrée et de son séjour en France, et notamment sa durée, ainsi que sur le point de savoir s'il souhaitait rester en France et les raisons pour lesquelles il n'avait pas régularisé sa situation. M. B E a ainsi pu être entendu sur l'irrégularité de son séjour et les motifs susceptibles de justifier que l'autorité s'abstienne de prendre à son égard une décision de retour. Le moyen tiré de la méconnaissance du droit à être entendu est par conséquent infondé.

En ce qui concerne la légalité interne :

6. M. B E justifie, par de nombreux bulletins de paye et relevés de compte mouvementé, résider en France de façon habituelle et continue au moins depuis l'année 2016, et y travailler, depuis le mois de septembre 2017 comme coffreur, par une société d'intérim, et depuis le mois de mai 2018 comme maçon salarié. Il établit également vivre maritalement avec une compatriote qui est salariée dans la même entreprise de restauration rapide depuis le mois de septembre 2016, où elle travaille sous le statut d'agent de maîtrise en qualité de responsable polyvalente de restauration, et avoir à sa charge un enfant bientôt majeur.

M. B E est titulaire d'un bail d'habitation à la même adresse depuis le

26 décembre 2016, en Seine-et-Marne.

7. Toutefois, si M. B E soutient résider en France depuis l'année 2007 et produit un faisceau de pièces tendant à établir qu'il y aurait effectivement résidé depuis le mois de septembre 2007 jusqu'au printemps 2011, et travaillé en 2008, 2009, et 2010, il ne produit aucun élément pour les années 2012, 2013 et 2015, tandis que pour l'année 2014, son relevé de carrière établi par le régime d'assurance-maladie ne mentionne que : " congés pour intempéries btp - caisse de Lille " et des revenus de 3 189 euros. En outre, aucun membre de sa famille ne justifie d'un droit au séjour, tandis que le requérant n'a jamais mené de démarche de régularisation de sa situation jusqu'à son terme, mais utilisait une fausse carte d'identité et un faux permis de conduire portugais. Ainsi, eu égard à l'ensemble de ces éléments - qui pourraient, le cas échéant, être présentés à l'appui d'une demande de régularisation exceptionnelle, tant pour lui-même que pour son épouse, mais ne caractérisent pas un droit au séjour -, en l'obligeant à quitter le territoire français, le préfet de Seine-et-Marne n'a pas porté au droit au respect de la vie privée et familiale de M. B E une atteinte disproportionnée au regard des buts en vue desquels cette décision a été prise. Le moyen tiré de ce que cette décision méconnaîtrait l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales est par suite infondé. Il résulte également de ce qui précède que le préfet de Seine-et-Marne ne s'est pas livré à une appréciation manifestement erronée des conséquences de cette décision sur la situation personnelle de M. B E.

Sur la décision refusant un délai de départ volontaire :

8. L'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit que l'administration peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire à l'étranger, aux termes du 1°, si " le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ", ou, aux termes du 3°, s'il existe un risque qu'il se soustraie à l'obligation qui lui est faite de quitter le territoire. La directive 2008/115/CE prévoit au paragraphe 4 de son article 7 relatif au départ volontaire que, " s'il existe un risque de fuite, () les États membres peuvent s'abstenir d'accorder un délai de départ volontaire ou peuvent accorder un délai inférieur à sept jours ". La même directive prévoit au paragraphe 7 de son article 3 qu'il faut entendre par risque de fuite " le fait qu'il existe des raisons, dans un cas particulier et sur la base de critères objectifs définis par la loi, de penser qu'un ressortissant d'un pays tiers faisant l'objet de procédures de retour peut prendre la fuite ". L'article L. 612-3 du code précise que ce risque " peut être regardé comme établi ", " sauf circonstance particulière ", dans huit cas, et notamment le cas, prévu au 1°, où l'étranger " ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ", ainsi que le cas, prévu au 8°, où l'étranger " ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce () qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale () ". Ces critères sont objectifs et ne sont pas en tant que tels incompatibles avec la directive 2008/115/CE. Leur application doit donner lieu à une appréciation individuelle tenant compte de toute " circonstance particulière " de nature à caractériser l'absence de risque de fuite, conformément aux dispositions précitées.

9. En l'espèce, il ressort des motifs de l'arrêté attaqué que la décision refusant à

M. B E le bénéfice d'un délai de départ volontaire y a été exclusivement motivée par la menace à l'ordre public que constituerait son comportement. Dans le mémoire en défense présenté devant le tribunal, le préfet fait valoir un nouveau motif tiré du risque de fuite, qu'il caractérise par le critère tiré de l'absence d'entrée et de séjour réguliers en France et par l'absence de garanties de représentation suffisantes, et notamment par la considération que le requérant ne justifierait pas d'une résidence effective.

10. Toutefois, d'une part, M. B E justifie d'un passeport en cours de validité, d'une adresse à Dampmart en Seine-et-Marne, au demeurant identique depuis la fin de l'année 2016, par la production de son bail d'habitation, de quittances de loyer, de nombreux bulletins de salaire et relevés de compte mentionnant cette adresse, que ce soit pour lui-même ou pour son épouse, et par des factures. Il est dès lors fondé à soutenir que c'est par une inexacte application des dispositions combinées du 3° de l'article L. 612-2 et du 8° de l'article L. 612-3 précités, que le préfet a considéré qu'il ne présenterait pas de garanties de représentation suffisantes. En outre, eu égard à l'ensemble des circonstances de l'espèce, et notamment à sa situation professionnelle et familiale, ainsi qu'à la stabilité de son domicile, la seule circonstance qu'il serait entré irrégulièrement en France et qu'il s'y serait maintenu irrégulièrement ne saurait suffire, en l'espèce, à caractériser un risque de fuite.

11. D'autre part, s'il est constant que, lors d'un contrôle routier, M. B E a présenté aux services de police une fausse carte nationale d'identité portugaise et un faux permis de conduire portugais, un tel fait, bien que délictueux, ne peut suffire, eu égard à son contexte, à son caractère isolé et à l'ensemble des circonstances de l'espèce, à caractériser une menace à l'ordre public de nature à justifier la privation de tout délai de départ volontaire, alors qu'il vit depuis plusieurs années en France avec son épouse, qu'ils sont tous deux salariés conformément à un contrat à durée indéterminé et que leur fils est scolarisé au lycée. Le requérant est dès lors également fondé à soutenir que le préfet s'est livré à une inexacte application des dispositions du 1° de l'article L. 612-2 précité.

12. Il résulte de tout ce qui précède que M. B E est seulement fondé à demander l'annulation du refus de lui accorder un délai de départ volontaire ainsi que l'annulation, par voie de conséquence, de l'interdiction de retour qui a été prise sur le fondement de l'article

L. 612-6 applicable " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger ". En l'absence d'annulation de l'obligation de quitter le territoire français, le présent jugement n'implique pas qu'il soit enjoint à l'autorité administrative de réexaminer la situation du requérant.

Sur les frais liés à l'instance :

13. Dès lors que l'Etat ne peut être regardé comme étant la partie perdante pour l'essentiel, les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu'il soit fait droit à la demande de remboursement des frais liés à l'instance présentée par M. B E sur le fondement desdites dispositions.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du préfet de Seine-et-Marne du 26 novembre 2022 est annulé en tant qu'il prive M. B E de délai de départ volontaire et qu'il lui interdit de retourner en France.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C B E et au préfet de

Seine-et-Marne.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 décembre 2023.

Le magistrat désigné,

X. PottierLa greffière,

C. Mahieu

La République mande et ordonne au préfet de Seine-et-Marne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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