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AccueilJurisprudence administrativeN° TA77-2301045

Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2301045

mercredi 15 mars 2023

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2301045
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Avocat requérantLLC ET ASSOCIES - BUREAU DE PARIS

Texte intégral

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête enregistrée le 2 février 2023 sous le n° 2301034 par laquelle la SCCV L'Arquebuse demande l'annulation de la délibération susvisée du conseil municipal de Villenoy du 26 janvier 2023.

Vu :

- le code de l'urbanisme ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. L'hirondel, vice-président, pour statuer sur les demandes de référés.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique du 8 mars 2023 tenue en présence de

Mme Nodin, greffière d'audience, M. L'hirondel a lu son rapport et a entendu les observations :

- de Me Giudicelli, représentant la SCCV L'Arquebuse, qui, après avoir rappelé le contexte de l'affaire, persiste dans ses écritures en développant les moyens soulevés, et en ajoutant que l'urgence est justifiée dès lors que les travaux en cours n'ont que pour objet de terminer les travaux de démolition déjà engagés et qu'en l'absence de maitrise foncière, elle ne peut plus poursuivre son projet ; s'agissant de la condition tenant à l'existence d'un moyen propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de l'arrêté, la parcelle en litige n'est pas soumise à un risque d'inondation, il n'existe aucun projet conduit par la commune et la décision attaquée est entachée d'un détournement de pouvoir ;

- de Me Lafitte, représentant la commune de Villenoy, qui persiste dans ses écritures, et insiste sur le fait qu'il n'existe aucune urgence dès lors que la société requérante a poursuivi les travaux sur la parcelle dont il s'agit, qu'il n'existe pas de doutes sérieux quant à la légalité de la délibération en litige dès lors que des études techniques ont bien été menées, qu'il existe un risque majeur d'inondation qu'il convient de prévenir par la réalisation d'un bassin de rétention sur la parcelle préemptée et que les aménagements hydrauliques constituent une action ou une opération d'aménagement au sens des dispositions de l'article L. 300-1 du code de l'urbanisme.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience à 10 h 30.

Considérant ce qui suit :

1. Par une délibération du 26 janvier 2023, le conseil municipal de Villenoy a exercé son droit de préemption sur la parcelle cadastrée section AI n° 60 située 32 rue de l'Arquebuse afin de pouvoir l'utiliser dans le cadre de son projet de lutte contre les inondations du ru de Rutel. La société civile de construction vente (SCCV) L'Arquebuse demande au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution de cette délibération.

Sur les conclusions à fin de suspension :

2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".

En ce qui concerne l'urgence :

3. Eu égard à l'objet d'une décision de préemption et à ses effets pour l'acquéreur évincé, la condition d'urgence doit en principe être regardée comme remplie lorsque celui-ci demande la suspension d'une telle décision. Il peut toutefois en aller autrement dans le cas où le titulaire du droit de préemption justifie de circonstances particulières, tenant par exemple, s'agissant du droit de préemption urbain, à l'intérêt s'attachant à la réalisation rapide du projet qui a donné lieu à l'exercice du droit de préemption.

4. En l'espèce, la déclaration d'intention d'aliéner adressée à la commune de Villenoy, à la suite de laquelle la décision de préemption en litige a été édicté, désigne la SCCV L'Arquebuse comme bénéficiaire de la vente. Cette société a, par suite, la qualité d'acquéreur évincé. La commune de Villenoy ne justifie d'aucune circonstance particulière tenant à la réalisation rapide du projet qui serait visé par la délibération en litige. Dans ces conditions, la condition d'urgence exigée par l'article L. 521-1 du code de justice administrative doit être regardée comme remplie.

En ce qui concerne le doute sérieux sur la légalité de la décision en litige :

5. En premier lieu, aux termes de l'article L. 210-1 du code de l'urbanisme : " Les droits de préemption institués par le présent titre sont exercés en vue de la réalisation, dans l'intérêt général, des actions ou opérations répondant aux objets définis à l'article L. 300-1, à l'exception de ceux visant à sauvegarder ou à mettre en valeur les espaces naturels, ou pour constituer des réserves foncières en vue de permettre la réalisation desdites actions ou opérations d'aménagement. / () / Toute décision de préemption doit mentionner l'objet pour lequel ce droit est exercé () ". Selon l'article L. 300-1 du même code : " Les actions ou opérations d'aménagement ont pour objets de mettre en œuvre un projet urbain, une politique locale de l'habitat, d'organiser la mutation, le maintien, l'extension ou l'accueil des activités économiques, de favoriser le développement des loisirs et du tourisme, de réaliser des équipements collectifs ou des locaux de recherche ou d'enseignement supérieur, de lutter contre l'insalubrité et l'habitat indigne ou dangereux, de permettre le renouvellement urbain, de sauvegarder ou de mettre en valeur le patrimoine bâti ou non bâti et les espaces naturels, notamment en recherchant l'optimisation de l'utilisation des espaces urbanisés et à urbaniser. / L'aménagement, au sens du présent livre, désigne l'ensemble des actes des collectivités locales ou des établissements publics de coopération intercommunale qui visent, dans le cadre de leurs compétences, d'une part, à conduire ou à autoriser des actions ou des opérations définies dans l'alinéa précédent et, d'autre part, à assurer l'harmonisation de ces actions ou de ces opérations ".

6. Il résulte de ces dispositions que les collectivités titulaires du droit de préemption urbain peuvent légalement exercer ce droit, d'une part, si elles justifient, à la date à laquelle elles l'exercent, de la réalité d'un projet d'action ou d'opération d'aménagement répondant aux objets mentionnés à l'article L. 300-1 du code de l'urbanisme, alors même que les caractéristiques précises de ce projet n'auraient pas été définies à cette date, et, d'autre part, si elles font apparaître la nature de ce projet dans la décision de préemption.

7. En l'espèce, il résulte de la délibération en litige que la parcelle préemptée cadastrée section AI n° 60 se situe à très grande proximité du ru de Rutel qui est busé dans son passage rue de l'Arquebuse et reçoit les eaux pluviales des constructions riveraines. A la suite d'inondations survenues en juin 2018 et juillet 2021, des études ont été engagées en concertation avec le Syndicat Mixte Marne et Rus du Pays de Meaux pour mettre en place tout dispositif efficace pour lutter contre les inondations et aménager le secteur de la rue de l'Arquebuse qui est un lieu prioritaire dans lequel des actions de lutte contre les inondations sont à mener. Le droit de préemption urbain est alors exercé afin d'assurer la maîtrise des ruissèlements urbains et de procéder aux aménagements nécessaires pour lutter contre les inondations en interdisant toute nouvelle construction en zone inondée en 2018 afin d'éviter une surcharge du ru en cas de montée des eaux et de permettre ainsi une meilleure absorption des crues de ce cours d'eau. Alors que la commune entend ainsi interdire toute nouvelle construction, la préemption a pour unique objet de mettre en œuvre des mesures de prévention des risques d'inondation en vue de l'amélioration de la sécurité des personnes et des biens. Nonobstant l'intérêt général s'attachant à l'intervention de telles mesures, celles-ci ne présentent pas en elles-mêmes, compte tenu de leur objet, le caractère d'une action ou d'une opération d'aménagement au sens de l'article L. 300-1 du code de l'urbanisme. Par suite, le moyen tiré de ce que la délibération a été prise en méconnaissance des dispositions des articles L.210-1 et L. 300-1 du code de l'urbanisme est propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à sa légalité.

8. En deuxième lieu, il ressort des pièces du dossier que si la SCCV L'Arquebuse avait obtenu du maire de Villenoy, par un arrêté du 16 septembre 2019, un permis de construire un ensemble de vingt-sept logements sociaux sur le terrain situé 32 rue de l'Arquebuse, la société pétitionnaire a sollicité le 16 octobre 2020 un permis de construire modificatif concernant le traitement des eaux usées pour répondre aux exigences du gestionnaire du réseau, la SAUR. Cette demande a fait l'objet d'une décision de sursis à statuer dont l'exécution a été suspendue avec injonction de procéder au réexamen de la demande de permis de construire modificatif par une ordonnance du juge des référés du présent tribunal du 1er décembre 2020 au motif que le moyen tiré de ce que le projet n'est pas de nature à compromettre le futur plan local d'urbanisme était propre à faire naître un doute sérieux quant à la légalité de la décision. A la suite de ce réexamen, le maire de Villenoy a refusé de délivrer le permis de construire modificatif. Par ailleurs, le tribunal administratif de Melun, qui avait été saisi par des voisins d'un recours pour excès de pouvoir contre le permis de construire initial du 16 septembre 2019, a prononcé, par un jugement avant-dire droit du 19 février 2021, un sursis à statuer sur la requête dans l'attente de la notification au tribunal d'un permis de construire modificatif régularisant le vice tenant au sous-dimensionnement de la micro station destinée au retraitement des eaux usées. Le 16 mars 2021, la SCCV L'Arquebuse a déposé un permis de construire modificatif afin de régulariser ce vice. Par un arrêté du 8 juin 2021, le maire a, de nouveau, refusé de lui délivrer cette autorisation d'urbanisme en se fondant sur la circonstance que la micro-station d'épuration prévue par le projet contrevenait aux articles R. 111-2 du code de l'urbanisme et Ub 4 du règlement du plan local d'urbanisme. Par une ordonnance du 23 août 2021, le juge des référés du tribunal a suspendu l'exécution de cet arrêté et ordonné le réexamen de la demande de permis de construire modificatif. Par un arrêté du 13 octobre 2021, le maire de Villenoy a réitéré sa décision de ne pas délivrer le permis de construire modificatif en se fondant sur les dispositions de l'article R. 111-2 du code de l'urbanisme. L'exécution de cet arrêté a été également suspendue par une ordonnance du juge des référés du tribunal du 1er décembre 2021 avec injonction de délivrer le permis de construire modificatif. Dans cette ordonnance, le juge des référés a notamment retenu que " la constance du maire de Villenoy à refuser les demandes de la société l'Arquebuse, malgré les décisions juridictionnelles, qui n'a d'égale que la variabilité, voire la contradiction des motifs de refus, le moyen tiré de l'existence d'un détournement de pouvoir pour empêcher l'exécution du permis de construire du 16 septembre 2019 est également propre à faire naître un doute sérieux quant à la légalité de la décision en litige. ". En exécution de cette dernière ordonnance, le permis de construire modificatif a été délivré provisoirement le 13 décembre 2021. Par un jugement du 29 juin 2022, devenu définitif, la légalité du permis de construire initial, corrigé par le permis modificatif du 13 décembre 2021, a été constatée par le présent tribunal qui retenait, par ailleurs, que la société pétitionnaire était également bénéficiaire d'un permis de construire modificatif tacite né le 27 octobre 2021 pour un projet prévoyant son raccordement direct au réseau d'eaux usées, ainsi que préconisé par le gestionnaire de ce réseau. Enfin, alors qu'elle souhaitait procéder au commencement des travaux de son projet, la SCCV L'Arquebuse a déposé une déclaration d'ouverture de chantier. A cette occasion, elle a été informée qu'un arrêté municipal du 23 novembre 2021 interdisait toute circulation et stationnement, hors véhicules de service et de transport en commun, sur la rue de l'Arquebuse. Le 21 novembre 2022, elle a sollicité du maire de Villenoy l'abrogation de cet arrêté, qui a fait l'objet d'une décision expresse de refus le 29 novembre 2022. Le juge des référés du tribunal, par une ordonnance du 20 janvier 2023, a prononcé la suspension de l'exécution de ce dernier arrêté en retenant notamment, qu'" eu égard à la concomitance entre l'adoption de cet arrêté et le litige opposant la commune à la société pétitionnaire et en l'absence surtout de toute justification quant à la nécessité, à cette date, de réglementer la circulation des poids lourds sur une voie dont ce n'est pas la fonction principale, le moyen tiré de ce que cet arrêté est entaché d'un détournement de pouvoir est également de nature, en l'état de l'instruction, à créer un doute sérieux sur la légalité de la décision ".

9. Dans ces conditions, eu égard aux circonstances dans lesquelles la délibération a été adoptée et de ce que la décision d'exercer le droit de préemption urbain ne peut se rattacher, ainsi qu'il a été dit au point 7, à aucune des actions ou opérations d'aménagement prévues par les dispositions précitées de l'article L. 300-1 du code de l'urbanisme, le moyen tiré de ce que cette délibération est entachée d'un détournement de pouvoir est également de nature, en l'état de l'instruction, à créer un doute sérieux sur la légalité.

10. Pour l'application de l'article L. 600-4-1 du code de l'urbanisme, le dernier moyen exposé dans les visas de la présente ordonnance ne paraît pas, en l'état de l'instruction, propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de cette décision.

11. Les deux conditions auxquelles l'article L. 521-1 du code de justice administrative subordonne la suspension de l'exécution d'une décision administrative étant satisfaites, il y a lieu de prononcer la suspension de l'exécution de l'arrêté en litige jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur leur légalité.

Sur les frais liés au litige :

12. Les dispositions de l'article L.761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de la SCCV L'Arquebuse, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que la commune de Villenoy demande au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens. Il y a lieu, en revanche, de faire application de ces dispositions et de mettre à la charge de la commune de Villenoy une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par la SCCV L'Arquebuse et non compris dans les dépens.

O R D O N N E

Article 1er : L'exécution de la délibération du 26 janvier 2023 par laquelle le conseil municipal de Villenoy a exercé le droit de préemption sur la parcelle cadastrée section AI n° 60 située 32 rue de l'Arquebuse est suspendue jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur sa légalité.

Article 2 : La commune de Villenoy versera à la SCCV L'Arquebuse la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Les conclusions présentées par la commune de Villenoy au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 4 : La présente décision sera notifiée à la SCCV L'Arquebuse et à la commune de Villenoy.

Fait à Melun, le 15 mars 2023

Le juge des référés,

M. L'HIRONDEL

La République mande et ordonne au préfet de Seine-et-Marne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour copie conforme,

La greffière,

N°2301045

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