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AccueilJurisprudence administrativeN° TA77-2301489

Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2301489

vendredi 7 février 2025

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2301489
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation4ème chambre
Avocat requérantJASLET

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 15 février 2023, M. B A, représenté par Me Jaslet, demande au tribunal :

1°) de l'admettre à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler la décision du 3 février 2023 du préfet de Seine-et-Marne portant refus d'enregistrement de sa demande d'asile en " procédure normale " ;

3°) d'enjoindre au préfet de Seine-et-Marne d'enregistrer sa demande d'asile en " procédure normale " et de lui délivrer une attestation de demande d'asile en procédure normale dans un délai de trois jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 200 euros au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 et, dans le cas où l'aide juridictionnelle ne lui serait pas accordée, de lui verser directement cette somme.

M. A soutient que :

- la décision attaquée est entachée d'un défaut de motivation, d'un défaut d'examen sérieux de sa situation et d'une erreur de fait ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article 9 du règlement (CE) n° 1560/2003 du 2 septembre 2003 dès lors qu'il appartient à la préfecture d'établir avoir informé les autorités néerlandaises avant la fin du délai de six mois de la prolongation du délai de transfert ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article 29 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 dès lors qu'il appartient à la préfecture d'établir qu'il a tenté de se soustraire de manière systématique et intentionnelle à la mesure de transfert.

La requête a été communiquée au préfet de Seine-et-Marne qui n'a pas produit de mémoire en défense mais a produit une pièce le 20 mars 2023.

Par une lettre du 19 novembre 2024, les parties ont été informées, en application de l'article R. 611-11-1 du code de justice administrative, de la période à laquelle il était envisagé d'appeler l'affaire à une audience et que l'instruction pourrait être close à partir du 18 décembre 2024 sans information préalable.

La clôture immédiate de l'instruction est intervenue, en application du dernier alinéa de l'article R. 613-2 du code de justice administrative, à l'émission de l'avis d'audience le 24 décembre 2024.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 19 avril 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le règlement (CE) n° 1560/2003 de la Commission du 2 septembre 2003 ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Dutour a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant soudanais, a sollicité le bénéfice de l'asile le 26 janvier 2022. La consultation du système Eurodac ayant révélé que ses empreintes avaient été enregistrées aux Pays-Bas, il s'est vu remettre une attestation de demande d'asile en procédure dite " Dublin " et une demande de prise en charge a été adressée aux autorités néerlandaises, qui ont donné leur accord exprès le 22 février 2022 pour la réadmission de M. A. Par un arrêté du 2 mars 2022, le préfet de Seine-et-Marne a décidé de procéder au transfert de l'intéressé aux autorités néerlandaises dans les six mois suivant leur accord. Par un courrier électronique du 19 janvier 2023, M. A a demandé par l'intermédiaire de son conseil, l'enregistrement de sa demande d'asile en procédure normale. Par un courriel du 3 février 2023, le préfet de Seine-et-Marne a refusé de faire droit à la demande de M. A au motif que l'intéressé a été déclaré en fuite. M. A demande l'annulation de la décision du 3 février 2023 portant refus d'enregistrement de sa demande d'asile en procédure normale.

Sur la demande d'admission à l'aide juridictionnelle provisoire :

2. M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 19 avril 2023. Par suite, il n'y a plus lieu de statuer sur ses conclusions à fin d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. Aux termes de l'article 29 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Le transfert du demandeur ou d'une autre personne visée à l'article 18, paragraphe 1, point c) ou d), de l'État membre requérant vers l'État membre responsable s'effectue conformément au droit national de l'État membre requérant, après concertation entre les États membres concernés, dès qu'il est matériellement possible et, au plus tard, dans un délai de six mois à compter de l'acceptation par un autre État membre de la requête aux fins de prise en charge ou de reprise en charge de la personne concernée ou de la décision définitive sur le recours ou la révision lorsque l'effet suspensif est accordé conformément à l'article 27, paragraphe 3. / () / 2. Si le transfert n'est pas exécuté dans le délai de six mois, l'État membre responsable est libéré de son obligation de prendre en charge ou de reprendre en charge la personne concernée et la responsabilité est alors transférée à l'État membre requérant. Ce délai peut être porté à un an au maximum s'il n'a pas pu être procédé au transfert en raison d'un emprisonnement de la personne concernée ou à dix-huit mois au maximum si la personne concernée prend la fuite. / () ". Aux termes du paragraphe 2 de l'article 9 du règlement (CE) n° 1560/2003 du 2 septembre 2003 modifié : " Il incombe à l'État membre qui, pour un des motifs visés à l'article 29, paragraphe 2, du règlement (UE) n° 604/2013, ne peut procéder au transfert dans le délai normal de six mois à compter de la date de l'acceptation de la requête aux fins de prise en charge ou de reprise en charge de la personne concernée, ou de la décision finale sur le recours ou le réexamen en cas d'effet suspensif, d'informer l'État responsable avant l'expiration de ce délai. À défaut, la responsabilité du traitement de la demande de protection internationale et les autres obligations découlant du règlement (UE) n° 604/2013 incombent à cet État membre conformément aux dispositions de l'article 29, paragraphe 2, dudit règlement ".

4. Il résulte des dispositions citées au point précédent que le transfert d'un demandeur d'asile peut avoir lieu pendant une période de six mois à compter de l'acceptation de la demande de prise ou de reprise en charge. Cette période est susceptible d'être portée à dix-huit mois si l'intéressé " prend la fuite ". L'État membre requérant est toutefois tenu d'informer l'État membre responsable de cette prolongation avant l'expiration du délai initial de six mois, à défaut de quoi la responsabilité du traitement de la demande d'asile lui incombe. Par ailleurs, et pour l'application de ces dispositions, la notion de fuite doit s'entendre comme visant le cas où un demandeur d'asile se serait soustrait de façon intentionnelle et systématique au contrôle de l'autorité administrative en vue de faire obstacle à une mesure d'éloignement le concernant. Dans l'hypothèse où le transfert du demandeur d'asile s'effectue sous la forme d'un départ contrôlé, il appartient, dans tous les cas, à l'État responsable de ce transfert d'en assurer effectivement l'organisation matérielle et d'accompagner le demandeur d'asile jusqu'à l'embarquement vers son lieu de destination. Une telle obligation recouvre la prise en charge du titre de transport permettant de rejoindre l'État responsable de l'examen de la demande d'asile depuis le territoire français ainsi que, le cas échéant et si nécessaire, celle du préacheminement du lieu de résidence du demandeur au lieu d'embarquement. Dans l'hypothèse où le demandeur d'asile se soustrait intentionnellement à l'exécution de son transfert ainsi organisé, il doit être regardé comme en fuite au sens des dispositions précitées de l'article 29 du règlement (UE) n°604/2013 du 26 juin 2013.

5. D'une part, M. A soutient sans être contesté par le préfet de Seine-et-Marne, qui n'a produit aucun mémoire en défense dans le cadre de la présente instance, que les autorités françaises n'ont pas informé les autorités néerlandaises qu'elles ne pouvaient procéder à l'exécution de son transfert pour l'un des motifs visés à l'article 29, paragraphe 2, du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 avant l'expiration du délai de six mois prévu par ces mêmes dispositions. Aucun élément au dossier ne permet d'étayer l'existence et la date d'une telle information. Par suite, le requérant est fondé à soutenir qu'en application des dispositions précitées, la France est devenue responsable de l'examen de sa demande d'asile à l'expiration du délai de six mois courant à compter de la notification au préfet de Seine-et-Marne du jugement n° 2202457 du 22 avril 2022 par lequel le magistrat désigné par la présidente du présent tribunal a rejeté son recours à l'encontre de l'arrêté de transfert du 2 mars 2022, et que la décision de refus d'enregistrement de sa demande d'asile en procédure normale qui lui a été opposée le 3 février 2023 méconnaît les dispositions de l'article 9, paragraphe 2, du règlement (CE) n° 1560/2003 du 2 septembre 2003 modifié. Le moyen soulevé en ce sens doit, dès lors, être accueilli.

6. D'autre part, M. A, qui conteste qu'il ait pu être regardé comme étant en fuite au sens des dispositions de l'article 29, paragraphe 2, du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, reconnaît seulement qu'il n'a pas honoré une seule des convocations lui ayant été adressées, à savoir celle du 9 mars 2022. Aucun élément du dossier ne permet toutefois d'établir que cette convocation était adressée en vue d'un départ contrôlé et, par suite, que cette seule non-présentation suffit à le regarder comme étant en fuite en vertu des principes rappelés au point 4. Le préfet de Seine-et-Marne, qui s'est abstenu de produire tout mémoire en défense dans ce dossier, n'apporte pas davantage d'éléments de nature à établir les diligences de l'administration en vue de procéder à l'exécution du transfert et la soustraction intentionnelle et systématique de M. A à ces dernières. Dès lors, M. A est fondé à soutenir qu'il ne pouvait pas être regardé comme étant en fuite et le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article 29, paragraphe 2, du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 doit également être accueilli.

7. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête, que M. A est fondé à demander l'annulation de la décision de refus d'enregistrement de sa demande d'asile en procédure normale.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

8. Compte tenu des motifs d'annulation retenus ci-dessus, il y a lieu d'enjoindre au préfet de Seine-et-Marne, ou à tout autre préfet territorialement compétent, sous réserve que cela n'ait pas déjà été fait en cours d'instance, de procéder à l'enregistrement de la demande d'asile de M. A en procédure normale, de lui délivrer une attestation de demande d'asile à ce titre et de lui remettre le formulaire lui permettant d'introduire sa demande auprès de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, dans un délai de trois jours à compter de la notification du présent jugement. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu en revanche d'assortir cette injonction de l'astreinte demandée par M. A.

Sur les frais liés au litige :

9. M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y donc lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que son conseil renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'État le versement à Me Jaslet de la somme de 1 200 euros.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a plus lieu de statuer sur la demande d'admission de M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : La décision du 3 février 2023 par laquelle le préfet de Seine-et-Marne a refusé d'enregistrer la demande d'asile de M. A en procédure normale est annulée.

Article 3 : Il est enjoint au préfet de Seine-et-Marne, ou à tout autre préfet territorialement compétent, sous réserve que cela ait déjà été fait en cours d'instance, de procéder à l'enregistrement de la demande d'asile de M. A en procédure normale, de lui délivrer une attestation de demande d'asile à ce titre et de lui remettre le formulaire lui permettant d'introduire sa demande auprès de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, dans un délai de trois jours à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : L'État versera la somme de 1 200 euros à Me Jaslet, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que cette dernière renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à Me Jaslet et au préfet de Seine-et-Marne.

Délibéré après l'audience du 17 janvier 2025, à laquelle siégeaient :

Mme Mullié, présidente,

Mme Senichault de Izaguirre, conseillère,

Mme Dutour, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 février 2025.

La rapporteure,

L. DUTOURLa présidente,

N. MULLIE

La greffière,

V. GUILLEMARD

La République mande et ordonne au préfet de Seine-et-Marne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière

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