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AccueilJurisprudence administrativeN° TA77-2305401

Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2305401

vendredi 9 juin 2023

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2305401
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantCISSE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 31 mai 2023 sous le n° 2305401, M. D E, demeurant 21 rue Léon Blum au Kremlin-Bicêtre (94270), représenté par Me Cisse, demande au juge des référés :

1°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de la décision par laquelle le préfet du Val-de-Marne a rejeté implicitement sa demande de regroupement familial au profit de son épouse,

Mme B A, née le 20 juin 1998, de nationalité algérienne, et de sa fille C E, née le 26 avril 2023 en Algérie ;

2°) d'enjoindre au préfet de réexaminer sans délai ladite demande de regroupement familial sous astreinte de 100 euros par jour ;

3°) de mettre à la charge de l'administration la somme de 1 200 euros à lui verser au titre des frais exposés pour sa défense, en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

M. E soutient que :

- sa demande de regroupement familiale a été déposée le 9 juin 2022 mais ce n'est que le

15 novembre 2022 qu'il a reçu l'attestation de dépôt prévue à l'article R. 434-12 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; une décision implicite de rejet est donc née le

15 mai 2023, c'est-à-dire six mois après la réception de l'attestation de dépôt ;

- la condition d'urgence de l'article L. 521-1 du code de justice administrative est satisfaite dès lors que cela fait presque un an que sa demande de regroupement familial n'a pas été traitée après son dépôt le 09 juin 2022 ; cela débouche sur une longue séparation avec son épouse, portant gravement atteinte au droit dont dispose toute personne de mener une vie familiale normale ; de même, il apparait qu'en raison de ses contraintes professionnelles, il ne pourrait se rendre que très difficilement en Algérie ; enfin, son épouse se trouve, depuis leur mariage, dans une situation d'isolement et de précarité grave en Algérie ;

- il existe un doute sérieux quant à la légalité de la décision contestée dès lors que, d'une part, elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation puisqu'il remplit les conditions fixées aux articles R. 434-1, R. 434-2, R. 434-4 et R. 434-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pour bénéficier du regroupement familial au profit de son épouse et de sa fille ; d'autre part, elle porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale ; de plus, elle viole l'article R. 434-12 du même code aux termes duquel le traitement des demandes de regroupement familial dans un délai de 6 mois à compter de la réception de l'attestation de dépôt ; de même, une atteinte est portée au paragraphe 4 de l'article 5 de la directive 2003/86/CE relative au droit au regroupement familial qui exige le traitement d'un dossier de regroupement familial dans un délai de 9 mois maximum.

Par un mémoire en défense, enregistré le 7 juin 2023, la sous-préfète de L'Haÿ-les-Roses conclut au non-lieu à statuer et au rejet des conclusions relatives aux frais irrépétibles en faisant valoir que la demande de M. E est toujours en cours d'instruction auprès des services de l'OFII, seuls compétents à mener les enquêtes nécessaires.

Par un mémoire en réplique, enregistré le 7 juin 2023, M. E conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens en insistant sur le fait que la décision implicite de rejet de sa demande de regroupement familial est née le 15 mai 2023 c'est-à-dire six mois après la réception de l'attestation de dépôt de sa demande.

Vu :

- l'attestation de dépôt en date du 15 novembre 2022 ;

- la requête à fin d'annulation de la décision implicite litigieuse enregistrée sous le n° 2305394 ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la directive 2003/86/CE du 22 septembre relative au droit au regroupement familial ;

- l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 modifié ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Freydefont, premier conseiller, pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique tenue le 8 juin 2023 en présence de Mme Do Novo, greffière d'audience, M. Freydefont a lu son rapport.

Ni M. E, requérant, ni la préfète du Val-de-Marne, défendeur, ne sont présents ou représentés.

L'instruction a été close à l'issue de l'audience à 14 heures 40.

Considérant ce qui suit :

Sur l'office du juge des référés suspension :

1. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. " ; aux termes de l'article L. 522-3 dudit code : " Lorsque la demande ne présente pas un caractère d'urgence ou lorsqu'il apparaît manifeste, au vu de la demande, que celle-ci ne relève pas de la compétence de la juridiction administrative, qu'elle est irrecevable ou qu'elle est mal fondée, le juge des référés peut la rejeter par une ordonnance motivée sans qu'il y ait lieu d'appliquer les deux premiers alinéas de l'article L. 522-1. "

Sur les dispositions législatives et réglementaires applicables au litige :

2. D'une part, aux termes de l'article R. 434-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger fait sa demande auprès des services de l'Office français de l'immigration et de l'intégration. Le préfet territorialement compétent ou, à Paris, le préfet de police en est immédiatement informé. " ; aux termes de l'article R. 434-12 du même code : " Au vu du dossier complet de demande de regroupement familial, les services de l'Office français de l'immigration et de l'intégration délivrent sans délai une attestation de dépôt de dossier qui fait courir le délai de six mois dont bénéficie l'autorité administrative pour statuer. " ; enfin, aux termes de l'article R. 434-26 dudit code : " L'autorité compétente pour délivrer l'autorisation d'entrer en France dans le cadre du regroupement familial est le préfet et, à Paris, le préfet de police. Cette autorité statue sur la demande de regroupement familial dans un délai de six mois à compter du dépôt par l'étranger du dossier complet de cette demande. L'absence de décision dans ce délai vaut rejet de la demande de regroupement familial. "

3. Il résulte des dispositions précédentes que seule la délivrance par les services de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII), auxquels l'étranger doit avoir adressé sa demande de regroupement familial en application de l'article R. 434-7 précité du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile de l'attestation de dépôt d'un dossier complet de regroupement familial prévue à l'article R. 434-12 fait courir le délai de 6 mois de l'article R. 434-26 au-delà duquel le silence gardé par l'autorité administrative, à savoir le préfet de département, fait naître une décision implicite de rejet de la demande de regroupement familial.

Sur les conclusions à fin de suspension présentées sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

4. Il résulte de l'instruction que M. D E, ressortissant algérien né le

18 juillet 1981 à Oran et titulaire d'un certificat de résidence algérien de 10 ans valable jusqu'au

1er novembre 2029, a souhaité, au titre du regroupement familial, faire venir en France à ses côtés son épouse, Mme B A, née le 20 juin 1998, de nationalité algérienne, ainsi que sa fille, C E, née le 26 avril 2023 en Algérie. Il a déposé sa demande le 9 juin 2022 et

l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) lui a adressé l'attestation de dépôt de l'article R. 434-12 précité du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile le

15 novembre 2022. En application de l'article R. 434-26 du même code, le silence gardé par l'administration pendant plus de 6 mois a fait naître une décision implicite de rejet dont

M. E demande au juge des référés la suspension de l'exécution sur le fondement de l'article L. 521-1 précité du code de justice administrative.

En ce qui concerne le non-lieu à statuer soulevé en défense :

5. En défense, la sous-préfète de L'Haÿ-les-Roses conclut au non-lieu à statuer en faisant valoir que la demande de M. E est toujours en cours d'instruction auprès des services de l'OFII, seuls compétents à mener les enquêtes nécessaires. Toutefois, ainsi qu'il a été dit au point précédent, une décision implicite de refus de regroupement familial est bien née du silence gardé par l'autorité préfectorale pendant plus de 6 mois à compter de l'attestation de dépôt remis par l'OFII. Par suite, quand bien même les services de la sous-préfecture continuent d'instruire le dossier de M. E, celui-ci est bien fondé à demander la suspension de cette décision implicite ; il s'en déduit que ces conclusions à fin de suspension ne sont pas devenues sans objet ; il y a donc toujours lieu d'y statuer.

En ce qui concerne la condition d'urgence :

6. Il résulte des dispositions précitées des articles L. 521-1 et R. 522-1 du code de justice administrative que la condition d'urgence à laquelle est subordonné le prononcé d'une mesure de suspension doit être regardée comme remplie lorsque la décision contestée préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande tendant à la suspension d'une telle décision, d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de celle-ci sur la situation de ce dernier ou le cas échéant, des personnes concernées, sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence doit s'apprécier objectivement et globalement. Enfin, la condition d'urgence s'apprécie à la date de la présente ordonnance.

7. Au cas d'espèce, la condition d'urgence est caractérisée par le fait que la demande initiale de M. E date du 9 juin 2022, il y a donc un an, et que le refus implicite de regroupement familial préjudicie de manière grave et immédiate à sa situation puisqu'elle porte atteinte à son droit à mener une vie privée et familiale normale.

En ce qui concerne le doute sérieux quant à la légalité de la décision contestée :

Sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête :

8. M. E soutient qu'il remplit toutes les conditions requises aux articles R. 434-1 à R. 434-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pour pouvoir bénéficier du regroupement familial au profit de son épouse et de sa fille, qu'il s'agisse de la condition de ressources ou de celle relative à la superficie de son logement, et il joint à cette fin des éléments relatifs à ses revenus et à son logement. Ces éléments ne sont pas utilement contredits par l'autorité préfectorale en défense. Par suite, c'est à bon droit que M. E soutient que la décision implicite de refus de regroupement familial viole les dispositions des articles R. 434-1 à R. 434-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

9. Il résulte de ce qui précède que, sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête, il existe un doute sérieux quant à la légalité de la décision contestée. Par suite, les deux conditions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative étant satisfaites, il convient de prononcer la suspension de l'exécution de la décision implicite litigieuse.

Sur les conclusions accessoires :

10. En premier lieu, aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution. " Compte tenu du caractère provisoire des mesures du juge des référés, la suspension de l'exécution de la décision litigieuse prononcée au point précédent implique seulement qu'il soit enjoint à la préfète du Val-de-Marne de procéder au réexamen de la demande de M. E dans un délai d'un mois à compter de la notification de la présente ordonnance ; dans les circonstances de l'espèce, il n'est pas nécessaire d'assortir cette injonction d'une astreinte.

11. En second lieu, aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation. " Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de faire application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice en mettant à la charge de l'Etat la somme de 800 euros à verser à M. E au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

O R D O N N E

Article 1er : L'exécution de la décision implicite de rejet de la demande de regroupement familial de M. E au bénéfice de son épouse et de sa fille est suspendue.

Article 2 : Il est enjoint à la préfète du Val-de-Marne de procéder au réexamen de la demande de M. E dans un délai d'un mois à compter de la notification de la présente ordonnance.

Article 3 : L'Etat versera à M. E la somme de 800 euros au titre des frais exposés en non compris dans les dépens en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à M. D E et au ministre de l'Intérieur et des Outre-mer.

Copie en sera adressée à la préfète du Val-de-Marne et à la sous-préfète de L'Haÿ-les-Roses.

Fait à Melun, le 9 juin 2023.

Le juge des référés,

Signé : C. FreydefontLa greffière,

Signé : M. Do Novo

La République mande et ordonne au ministre de l'Intérieur et des Outre-mer, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

N°2305401

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