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AccueilJurisprudence administrativeN° TA77-2306175

Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2306175

vendredi 7 février 2025

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2306175
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation4ème chambre
Avocat requérantPIERRE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et deux mémoires enregistrés le 19 juin 2023, le 11 juin 2024 et le 29 novembre 2024, Mme C D, représentée par Me Pierre, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 6 mars 2023 par lequel la préfète du Val-de-Marne a refusé de lui délivrer le titre de séjour qu'elle sollicitait, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle est susceptible d'être éloignée ;

2°) d'enjoindre à la préfète du Val-de-Marne de lui délivrer un titre de séjour mention " vie privée et familiale " dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir ou à défaut, de réexaminer sa situation dans le même délai ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 500 euros sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Mme D soutient que :

- sa requête est recevable ;

- en l'absence de production de l'avis du collège des médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration par la préfète, il n'est pas établi que celui-ci comporte les mentions prévues à l'article 6 de l'arrêté du 27 décembre 2016 ;

- il n'est pas établi que le médecin ayant rédigé le rapport médical n'a pas siégé au sein du collège ayant émis l'avis ;

- il n'est pas établi que l'avis a été adopté après une délibération tenue en formation collégiale ;

- il n'est pas établi que l'avis comporte la signature authentifiée, conformément aux dispositions de l'article L. 212-3 du code des relations entre le public et l'administration et du paragraphe I de l'article 9 de l'ordonnance n° 2005-1516 du 8 décembre 2005, des médecins du collège ;

- l'arrêté est entaché d'une erreur de droit dès lors que la préfète s'est crue en situation de compétence liée ;

- l'arrêté méconnait les dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation ;

S'agissant de la décision fixant le pays de renvoi :

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense enregistré le 31 octobre 2024, la préfète du Val-de-Marne, représentée par Me Termeau, conclut à l'irrecevabilité de la requête et à son rejet au fond.

Elle fait valoir que :

- la requête a été introduite tardivement ;

- les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Par une lettre du 9 novembre 2023, les parties ont été informées, en application de l'article R. 611-11-1 du code de justice administrative, de la période à laquelle il était envisagé d'appeler l'affaire à une audience et que l'instruction pourrait être close à partir du 2 janvier 2024 sans information préalable.

La clôture immédiate de l'instruction est intervenue, en application du dernier alinéa de l'article R. 613-2 du code de justice administrative, à l'émission de l'avis d'audience le 24 décembre 2024.

Par une décision du bureau d'aide juridictionnelle en date du 17 mai 2023, Mme D a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Senichault de Izaguirre conseillère,

- et les observations de Me Rouvet, substituant Me Pierre, représentant la requérante, et de Me Rahmouni, représentant la préfète du Val-de-Marne.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D, ressortissante camerounaise, est entrée en France en 2021 selon ses déclarations et a sollicité un titre de séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 6 mars 2023, la préfète du Val-de-Marne a refusé de lui délivrer le titre de séjour sollicité, l'a obligée à quitter le territoire dans le délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle sera éloignée. Par la présente requête, elle demande l'annulation de cet arrêté.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

2. En premier lieu, aux termes de l'article R. 425-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Pour l'application de l'article L. 425-9, le préfet délivre la carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " au vu d'un avis émis par un collège de médecins à compétence nationale de l'Office français de l'immigration et de l'intégration. / L'avis est émis dans les conditions fixées par arrêté du ministre chargé de l'immigration et du ministre chargé de la santé au vu, d'une part, d'un rapport médical établi par un médecin de l'office et, d'autre part, des informations disponibles sur les possibilités de bénéficier effectivement d'un traitement approprié dans le pays d'origine de l'intéressé. () ". Aux termes de l'article R. 425-12 du même code : " Le rapport médical mentionné à l'article R. 425-11 est établi par un médecin de l'Office français de l'immigration et de l'intégration à partir d'un certificat médical établi par le médecin qui suit habituellement le demandeur ou par un médecin praticien hospitalier inscrits au tableau de l'ordre, dans les conditions prévues par l'arrêté mentionné au deuxième alinéa du même article () ". Aux termes de l'article R. 425-13 de ce code : " Le collège à compétence nationale mentionné à l'article R. 425-12 est composé de trois médecins, il émet un avis dans les conditions de l'arrêté mentionné au premier alinéa du même article. La composition du collège et, le cas échéant, de ses formations est fixée par décision du directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration. Le médecin ayant établi le rapport médical ne siège pas au sein du collège () ". Aux termes de l'article 5 de l'arrêté du 27 décembre 2016 relatif aux conditions d'établissement et de transmission des certificats médicaux, rapports médicaux et avis mentionnés aux articles R. 313-22, R. 313-23 et R. 511-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Le collège de médecins à compétence nationale de l'office comprend trois médecins instructeurs des demandes des étrangers malades, à l'exclusions de celui qui a établi le rapport. () ". Et aux termes de l'article 6 de cet arrêté : " Au vu du rapport médical mentionné à l'article 3, un collège de médecins désigné pour chaque dossier dans les conditions prévues à l'article 5 émet un avis, conformément au modèle figurant à l'annexe C du présent arrêté, précisant : / a) si l'état de santé de l'étranger nécessite ou non une prise en charge médicale ; / b) si le défaut de cette prise en charge peut ou non entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité sur son état de santé ; / c) si, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont le ressortissant étranger est originaire, il pourrait ou non y bénéficier effectivement d'un traitement approprié ; / d) la durée prévisible du traitement. / Dans le cas où le ressortissant étranger pourrait bénéficier effectivement d'un traitement approprié, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, le collège indique, au vu des éléments du dossier du demandeur, si l'état de santé de ce dernier lui permet de voyager sans risque vers ce pays. () / L'avis émis à l'issue de la délibération est signé par chacun des trois médecins membres du collège ".

2. L'avis du collège des médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration produit par la préfète du Val-de-Marne en défense a été établi conformément aux dispositions précitées de l'article 6 de l'arrêté du 27 décembre 2023. Il comporte le nom des trois médecins ayant siégé au sein de ce collège le 16 novembre 2022, lesquels se sont prononcés au vu d'un rapport médical établi le 3 octobre 2022 par le docteur A B. Il ressort de l'avis du collège des médecins, qui comporte la signature de l'ensemble des membres de ce collège, que ce docteur ne faisait pas partie de ce collège. Enfin, l'avis comporte les signatures de ses auteurs, apposées sous forme de fac-similés, dont rien ne permet de remettre en doute l'authenticité, qui ne constituent pas des signatures électroniques au sens de l'article L. 212-3 du code des relations entre le public et l'administration, et qui ne relèvent, de ce fait, pas de l'ordonnance du 8 décembre 2005 relative aux échanges électroniques entre les usagers et les autorités administratives et entre les autorités administratives. Par suite, le moyen pris en toutes ses branches et tiré de ce que la décision attaquée aurait été édictée au terme d'une procédure irrégulière doit être écarté.

3. En deuxième lieu, il ne ressort pas davantage des pièces du dossier que la préfète du Val-de-Marne se serait estimée en situation de compétence liée par l'avis du collège des médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration en date du 16 novembre 2022, dont elle s'est approprié les motifs.

4. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qui, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. / () ". Il résulte des dispositions précitées de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile qu'il appartient à l'autorité administrative, lorsqu'elle envisage de refuser la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour à un ressortissant étranger qui en fait la demande au titre de ces dispositions, de vérifier, au vu de l'avis émis par le médecin mentionné à l'article R. 425-11 du même code, que cette décision ne peut avoir de conséquences d'une exceptionnelle gravité sur l'état de santé de l'intéressé et, en particulier, d'apprécier, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, la nature et la gravité des risques qu'entraînerait un défaut de prise en charge médicale dans le pays dont l'étranger est originaire. Lorsque le défaut de prise en charge risque d'avoir des conséquences d'une exceptionnelle gravité sur la santé de l'intéressé, l'autorité administrative ne peut légalement refuser le titre de séjour sollicité que s'il existe des possibilités de traitement approprié de l'affection en cause dans son pays d'origine.

5. Il ressort des pièces du dossier que le collège des médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration a considéré, dans son avis en date du 16 novembre 2022, que l'état de santé de Mme D nécessitait une prise en charge médicale et que ce défaut de prise en charge pouvait entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité, mais que l'intéressée pouvait bénéficier effectivement d'un traitement approprié et voyager sans risque vers son pays d'origine. Il ressort des pièces du dossier que la requérante est atteinte du virus de l'immunodéficience humaine diagnostiqué au Cameroun en 2018 mais qui ne lui a pas été annoncé et qu'en France, elle suit un traitement médicamenteux quotidien depuis le mois de février 2021 et fait l'objet d'un suivi régulier de sa pathologie. Pour contester l'appréciation de la préfète sur la disponibilité du traitement dans son pays d'origine, elle verse au dossier un unique certificat médical du 6 juin 2023, postérieur à la décision attaquée, qui indique que le médicament Juluca n'est pas disponible au Cameroun et que l'accessibilité aux autres traitements n'est pas compatible avec des prises quotidiennes et contrôlées. Elle joint également au dossier la liste nationale des médicaments et autres produits pharmaceutiques essentiels au Cameroun, datée du 30 janvier 2017, qui ne comporte pas ce médicament, ainsi que des articles relatifs à son infection. Toutefois, il ressort du certificat médical du 6 juin 2023 qu'à son arrivée en France, la charge virale de la maladie était indétectable et que, depuis son hospitalisation en 2018 au Cameroun, elle prenait des médicaments sans en connaitre leur indication. Ainsi, les éléments fournis au dossier ne suffisent pas à démontrer l'absence d'accès effectif aux soins rendus nécessaires par l'état de santé de la requérante, à défaut notamment de tout élément de nature à démontrer que ce médicament ne serait pas substituable par des médicaments génériques ou de la même classe thérapeutique. Par suite, la requérante n'est pas fondée à soutenir que la décision attaquée méconnait les dispositions précitées.

6. En quatrième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

7. La requérante fait valoir qu'elle est entrée sur le territoire français en 2020, qu'elle vit chez sa sœur en situation régulière et s'occupe quotidiennement de sa nièce atteinte d'un trouble du spectre autistique. Toutefois, d'une part, la requérante n'apporte aucun élément attestant de sa présence en France avant février 2021 et aucune pièce au titre de l'année 2022. D'autre part, il ressort des pièces du dossier que Mme D a un enfant dans son pays d'origine ainsi que sa mère et qu'elle y a vécu jusqu'à l'âge de 40 ans. Par ailleurs, si sa sœur, en situation régulière à la date de la décision attaquée, atteste l'héberger et indique qu'elle s'occupe de sa fille, il ressort des pièces du dossier que sa nièce, âgée de 7 ans à la date de la décision attaquée, et sa sœur ont vécu jusqu'en 2021 sans l'aide de la requérante. Par suite, les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'erreur manifeste d'appréciation doivent être écartés.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :

8. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

9. La requérante fait valoir qu'en cas de retour dans son pays d'origine, elle serait stigmatisée en raison de sa maladie et serait exposée à des traitements inhumains et dégradants en se prévalant essentiellement du rapport de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides du 11 février 2020 consacré à la discrimination des personnes séropositives au Cameroun. Toutefois, ce rapport, qui dresse, en des termes très généraux, le constat de discriminations dont les personnes séropositives peuvent être victimes au Cameroun dans leur vie privée, leur vie sociale et leur vie professionnelle, ne suffit à lui seul pas à établir qu'en cas de retour dans son pays d'origine, la requérante risquerait d'être soumise personnellement à des traitements inhumains et dégradants, alors que ce rapport rappelle notamment que le taux de prévalence de personnes infectées par le VIH est de 4,5 % de la population au Cameroun. Le moyen précité doit donc être écarté.

10. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de statuer sur la fin de non-recevoir opposée en défense, que la requête de Mme D doit être rejetée, y compris les conclusions aux fins d'injonction et les conclusions présentées sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme D est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme C D, à Me Pierre et au préfet du Val-de-Marne.

Délibéré après l'audience du 17 janvier 2025, à laquelle siégeaient :

Mme Mullié, présidente,

Mme Senichault de Izaguirre, conseillère,

M. Collen-Renaux, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 février 2025.

La rapporteure,

J. SENICHAULT DE IZAGUIRRELa présidente,

N. MULLIE

La greffière,

H. KELI

La République mande et ordonne au préfet du Val-de-Marne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière

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