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AccueilJurisprudence administrativeN° TA77-2307066

Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2307066

mardi 25 juillet 2023

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2307066
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantKADIMA KANDE JEAN-MARIE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 30 juin 2023, Mme A B demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 20 juin 2023 par lequel la préfète du Val-de-Marne a prononcé son transfert aux autorités italiennes, responsables de l'examen de sa demande d'asile.

La requête a été communiquée à la préfète du Val-de-Marne, représentée par Me Kerkeni ( Actis Avocat), qui n'a pas présenté de mémoire en défense mais qui a communiqué des pièces enregistrées le 20 juillet 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la Constitution ;

-la Convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 établissant les critères et mécanismes de détermination de l'État membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des États membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente du Tribunal a désigné Mme Bourdin, première conseillère, pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue aux articles R. 776-13-1 et suivants, R. 776-15, R. 777-1 et suivants, R. 777-2 et suivants et R. 777-3 et suivants du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Bourdin ;

- et les observations de Me Kadima Kande, représentant Mme B, qui conclut aux mêmes fins que la requête en demande en outre qu'il soit fait injonction à la préfète du Val-de-Marne d'enregistrer sa demande d'asile en procédure normale et soutient, également, que la décision attaquée méconnaît les dispositions des articles 3 paragraphe 2 et 17 du règlement n°604/2013 du 26 juin 2013 ainsi que l'article 3-1 de la convention internationale sur les droits de l'enfant;

- et Me Kerkeni (Actis Avocat), représentant la préfète du Val-de-Marne, absente, qui conclut au rejet de la requête, aucun des moyens soulevés n'étant fondé.

Après avoir prononcé la clôture d'instruction à l'issue de l'audience publique à 14 h 46.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A B, ressortissante ivoirienne, née le 19 mai 2003 à Samatiguila (Côte d'Ivoire), a déposé une demande d'asile et a été mise en possession de l'attestation correspondante le 29 mars 2023, renouvelée le 28 avril 2023. À l'issue de la procédure de détermination de l'État membre responsable de cette demande d'asile, par l'arrêté susvisé du 20 juin 2023, la Préfète du Val-de-Marne a prononcé le transfert de Mme B aux autorités italiennes. Mme B demande au tribunal d'annuler cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 571-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'autorité administrative estime que l'examen d'une demande d'asile relève de la compétence d'un autre État qu'elle entend requérir, en application du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013, il est procédé à l'enregistrement de la demande selon les modalités prévues au chapitre I du titre II. / Une attestation de demande d'asile est délivrée au demandeur selon les modalités prévues à l'article L. 521-7. Elle mentionne la procédure dont il fait l'objet. Elle est renouvelable durant la procédure de détermination de l'État responsable et, le cas échéant, jusqu'à son transfert effectif à destination de cet État. / Le présent article ne fait pas obstacle au droit souverain de l'État d'accorder l'asile à toute personne dont l'examen de la demande relève de la compétence d'un autre État. ". Selon l'article L. 572-1 de ce code : " Sous réserve du troisième alinéa de l'article L. 571-1, l'étranger dont l'examen de la demande d'asile relève de la responsabilité d'un autre État peut faire l'objet d'un transfert vers l'État responsable de cet examen. / Toute décision de transfert fait l'objet d'une décision écrite motivée prise par l'autorité administrative. / Cette décision est notifiée à l'intéressé. Elle mentionne les voies et délais de recours ainsi que le droit d'avertir ou de faire avertir son consulat, un conseil ou toute personne de son choix. Lorsque l'intéressé n'est pas assisté d'un conseil, les principaux éléments de la décision lui sont communiqués dans une langue qu'il comprend ou dont il est raisonnable de penser qu'il la comprend. ".

3. Aux termes du paragraphe 2 de l'article 3 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 susvisé : " () Lorsqu'il est impossible de transférer un demandeur vers l'État membre initialement désigné comme responsable parce qu'il y a de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, l'État membre procédant à la détermination de l'État membre responsable poursuit l'examen des critères énoncés au chapitre III afin d'établir si un autre État membre peut être désigné comme responsable. () ". Aux termes de l'article 17 de ce règlement : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement (). ".

4. La Cour de justice de l'Union européenne a précisé dans son arrêt C-578/16 PPU du 16 février 2017 que le pouvoir d'appréciation que la " clause discrétionnaire " prévue à l'article 17 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 reconnaît aux États membres fait partie intégrante du système de détermination de l'État membre responsable élaboré par le législateur de l'Union. La cour européenne des droits de l'homme, dont la Cour de justice de l'Union européenne s'inspire de la jurisprudence ainsi qu'il a été dit dans l'affaire C-661/17 du 23 janvier 2019 notamment au regard tant de l'article 6 du Traité sur l'Union européenne que de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, a relevé, dans son arrêt du 4 novembre 2014 (Affaire Tarakhel c. Suisse, requête n° 29217/12), que les capacités d'accueil de la République italienne étaient alors localement défaillantes, sans qu'il s'agisse pour autant d'une défaillance systémique. La cour a considéré que cette situation n'empêchait pas l'adoption de décisions de transfert, mais obligeait l'État qui envisageait une procédure de remise (reprise ou prise en charge), lorsqu'elle porte sur une personne particulièrement vulnérable, de s'assurer au préalable, avant toute exécution matérielle, auprès des autorités italiennes qu'à leur arrivée en République italienne, les personnes concernées seront notamment accueillies dans des structures et dans des conditions adaptées. À cet égard, la Cour a également précisé qu'il " convient de garder à l'esprit que la situation d'extrême vulnérabilité de l'enfant est déterminante et prédomine sur la qualité d'étranger en séjour illégal " (Cour européenne des droits de l'homme, 19 janvier 2012, Affaire Popov c. France, requête nos 39472/07 et 39474/07, §91), position régulièrement rappelée par la Cour (en dernier lieu Cour européenne des droits de l'homme,

28 février 2019, Affaire Khan c. France, requête n° 12267/16, §74). Par ailleurs, depuis les faits qui ont fait l'objet de l'arrêt précité du 4 novembre 2014, il est constant que, ainsi que cela ressort de plusieurs documents publics, la République italienne fait toujours face à un afflux important de migrants et de demandeurs d'asile, cette circonstance ne pouvant, en elle-même, être constitutive d'une défaillance systémique au sens du paragraphe 2 de l'article 3 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013.

5. Mme B invoque à l'audience la grande vulnérabilité de son état de santé tant physique que psychologique et que l'Italie ne serait pas en mesure de lui assurer une prise en charge adaptée à son état de santé. Il ressort des pièces du dossier, et notamment du certificat médical de grossesse établi le 8 mars 2023 que Mme B était enceinte de 6 mois et demi au 20 juin 2023, date de l'arrêté en litige. Il ressort des différents compte-rendu de consultation à l'hôpital du Kremlin-Bicêtre entre le 8 mars et le 28 juin 2023 ainsi que le certificat médical établi le 13 juillet 2023 par la psychologue du service de gynécologie-obstétrique de l'hôpital du Kremlin-Bicêtre qu'un suivi psychologique a été mis en place la demande de l'équipe médicale suivant sa grossesse et que ce suivi psychologique a révélé un syndrôme post-traumatique particulièrement important. Ces documents médicaux, qui bien que pour certains sont postérieurs à la date de la décision attaquée, rendent compte de la situation de Mme B à la date de l'arrêté en litige. Ils font, en effet, état d'un parcours migratoire particulièrement traumatique au cours duquel Mme B et son compagnon ont perdu leur petite fille âgée de dix mois lors de leur traversée en bateau de la Méditerranée et qui met la requérante en difficulté pour investir sa seconde grossesse dont le terme est fixé au 7 septembre 2023 et qui requiert un suivi psychologique régulier. Mme B justifie de sa présence aux rendez-vous de suivi de sa grossesse qui lui ont été fixés jusqu'à présent ainsi que d'autres rendez-vous prévus jusque-là fin août 2023. Le déroulé de l'audience ne permet pas de mettre en doute les éléments relatés dans les certificats médicaux produits. Par ailleurs, si lors de l'entretien individuel devant les services de la préfecture qui s'est déroulé le 29 mars 2023 alors que la requérante était enceinte de près de quatre mois et que celle-ci a fait état de sa grossesse, la demande de prise en charge en charge aux autorités italiennes ne fait pas état de cet état de grossesse. De même, l'arrêté en litige ne porte aucune indication à cet égard alors qu'en outre les autorités italiennes n'ont pas accepté explicitement la demande de prise en charge qui leur a été adressée. Dans ces conditions, compte de tenu de l'état de particulière vulnérabilité de Mme B eten l'absence de tout élément permettant de s'assurer que les autorités italiennes ont pris en compte l'extrême vulnérabilité de Mme B et donc qu'elles garantissent une prise en charge adaptée de cette dernière, la Préfecture du Val-de-Marne, en ne mettant pas en œuvre la clause discrétionnaire prévue par l'article 17 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 et en refusant ainsi d'instruire en France la demande d'asile de Mme B, a méconnu les dispositions de l'article 17 du règlement du 26 juin 2023 précité et a entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation.

6. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que Mme B est fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 20 juin 2023 par lequel la préfète du Val-de-Marne a prononcé son transfert aux autorités italiennes.

Sur les conclusions à fin d'injonction:

6. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution. / La juridiction peut également prescrire d'office cette mesure. ". Aux termes de l'article L. 911-2 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne à nouveau une décision après une nouvelle instruction, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision juridictionnelle, que cette nouvelle décision doit intervenir dans un délai déterminé. ". Il appartient au juge, saisi de conclusions sur le fondement des dispositions précitées, de statuer sur ces conclusions, en tenant compte, le cas échéant après une mesure d'instruction, de la situation de droit et de fait existant à la date de sa décision.

7. Eu égard aux motifs du présent jugement, il y a lieu d'enjoindre la préfète du Val-de-Marne, ou à tout autre préfet territorialement compétent, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement, d'enregistrer la demande d'asile de Mme B en procédure normale et de lui délivrer l'attestation de demande d'asile afférente prévue par l'article R. 521-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ainsi que l'imprimé mentionné à l'article R. 531-3 du même code lui permettant de saisir l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra).

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 20 juin 2023 par lequel la préfète du Val-de-Marne a prononcé le transfert de Mme B aux autorités italiennes est annulé.

Article 2 : Il est enjoint à la préfète du Val-de-Marne, ou à tout autre préfet territorialement compétent, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement, d'enregistrer la demande d'asile de Mme B en procédure normale et de lui délivrer l'attestation de demande d'asile afférente prévue par l'article R. 521-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ainsi que l'imprimé mentionné à l'article R. 531-3 du même code lui permettant de saisir l'Office français de protection des réfugiés et apatrides.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme B est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme B et à la préfète du Val-de-Marne.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 25 juillet 2023.

La magistrate désignée,

Signé : S. BOURDIN

La greffière,

Signé : S. AÏT MOUSSA

La République mande et ordonne à la préfète du Val-de-Marne en ce qui la concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

S. AÏT MOUSSA

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