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AccueilJurisprudence administrativeN° TA77-2307163

Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2307163

mardi 24 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2307163
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation7ème chambre
Avocat requérantCARLES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, respectivement enregistrés les 10 juillet 2023 et 8 décembre 2023, Mme A C, représentée par Me Carles, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 17 février 2023 par lequel la préfète du Val-de-Marne a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;

2°) d'enjoindre à la préfète du Val-de-Marne de lui délivrer une carte de séjour temporaire mention " vie privée et familiale " dans un délai d'un mois ou, à défaut, de réexaminer sa demande dans le délai d'un mois et de lui délivrer dans l'attente un récépissé de demande de titre de séjour l'autorisant à travailler ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 au titre des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

Sur la légalité de la décision lui refusant la délivrance d'un titre de séjour :

- la décision a été prise par une autorité incompétente, faute pour l'administration de justifier de la délégation de signature consentie à l'auteur de l'acte en litige ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation ;

- elle est entachée d'un vice de procédure, en l'absence de saisine de la commission de titre de séjour ;

- la préfète du Val-de-Marne s'est estimée à tort liée par l'avis rendu par le collège des médecins du service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration ;

- la décision lui refusant la délivrance d'un titre de séjour a été édictée en méconnaissance des dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; c'est à tort que la préfète a estimé que le défaut de prise en charge n'entrainerait pas des conséquences d'une exceptionnelle gravité et que son état de santé nécessite des soins dont elle ne pourrait bénéficier au Congo ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Sur la légalité de la décision lui faisant obligation de quitter le territoire français :

- elle est illégale du fait de l'illégalité de la décision portant refus de délivrance d'un titre de séjour ;

- pour les mêmes motifs que précédemment, elle est entachée d'incompétence de l'auteur de l'acte ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Sur la légalité de la décision fixant le pays de destination :

- elle est illégale du fait de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

Par un mémoire en défense, enregistré le 18 juillet 2023, la préfète du Val-de-Marne conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que :

- la requête est tardive ;

- aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Mme C a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 17 mai 2023 du bureau d'aide juridictionnelle du tribunal administratif de Melun.

Par une ordonnance du 13 juin 2024, la clôture de l'instruction a été fixée au 5 juillet 2024 à midi.

En réponse à une demande du greffe, présentée sur le fondement de l'article R. 613-1-1 du code de justice administrative, la préfète du Val-de-Marne a produit une pièce le 29 juillet 2024 qui a été communiquée.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Prissette,

- et les observations de Mme C.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A C, ressortissante congolaise, est entrée sur le territoire français le 28 février 2012 selon ses déclarations. Elle a sollicité la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 17 février 2023, la préfète du Val-de-Marne a refusé de lui délivrer un titre de séjour, a assorti ce refus d'une obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement. Mme C demande au tribunal d'annuler cet arrêté.

Sur la fin de non-recevoir opposée en défense :

2. Aux termes de l'article L. 614-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français peut, dans les conditions et délais prévus au présent chapitre, demander au tribunal administratif l'annulation de cette décision, ainsi que l'annulation de la décision relative au séjour, de la décision relative au délai de départ volontaire et de la décision d'interdiction de retour sur le territoire français qui l'accompagnent le cas échéant. Les dispositions du présent chapitre sont applicables au jugement de la décision fixant le pays de renvoi contestée en application de l'article L. 721-5 () ". En outre, selon l'article L. 614-4 du même code : " Lorsque la décision portant obligation de quitter le territoire français prise en application des 3°, 5° ou 6° de l'article L. 611-1 est assortie d'un délai de départ volontaire, le tribunal administratif est saisi dans le délai de trente jours suivant la notification de la décision. L'étranger peut demander le bénéfice de l'aide juridictionnelle au plus tard lors de l'introduction de sa requête en annulation. Le tribunal administratif statue dans un délai de trois mois à compter de sa saisine ".

3. Il ressort des pièces du dossier que l'arrêté du 17 février 2023 attaqué, qui comporte une décision portant obligation de quitter le territoire français prise en application du 3° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, a été notifié à Mme C le 3 mars 2023. Le 21 mars suivant, la requérante a saisi le bureau d'aide juridictionnelle d'une demande d'aide juridictionnelle. Cette demande, présentée dans le délai de recours contentieux de trente jours, a eu pour effet d'interrompre ce délai. Dès lors que la date de notification de la décision d'aide juridictionnelle du 17 mai 2023 ne ressort d'aucune pièce du dossier et n'est pas connue, la requête enregistrée le 10 juillet 2023 ne peut être regardée comme tardive. Par suite, la fin de non-recevoir opposée par la préfète du Val-de-Marne ne peut qu'être écartée.

Sur la légalité de la décision portant refus de délivrance d'un titre de séjour :

4. Aux termes de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger, résidant habituellement en France, dont l'état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et qui, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. / La décision de délivrer cette carte de séjour est prise par l'autorité administrative après avis d'un collège de médecins du service médical de l'Office français de l'immigration et de l'intégration, dans des conditions définies par décret en Conseil d'Etat. / () Si le collège de médecins estime dans son avis que les conditions précitées sont réunies, l'autorité administrative ne peut refuser la délivrance du titre de séjour que par une décision spécialement motivée. () ".

5. La partie qui justifie d'un avis du collège de médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration allant dans le sens de ses dires doit être regardée comme apportant des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence ou l'absence d'un état de santé de nature à justifier la délivrance d'un titre de séjour. Il appartient à l'autre partie, dans le respect des règles relatives au secret médical, de produire tous éléments permettant d'apprécier l'état de santé de l'étranger et, le cas échéant, l'existence ou l'absence d'un traitement approprié dans le pays de renvoi. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si l'état de santé d'un étranger justifie la délivrance d'un titre de séjour dans les conditions ci-dessus rappelées, se détermine au vu de ces échanges contradictoires.

6. En l'espèce, pour refuser la délivrance du titre de séjour en raison de son état de santé sollicité par Mme C, la préfète du Val-de-Marne a relevé, en se fondant sur l'avis du collège de médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration établi le 11 novembre 2022, que si l'état de santé de la requérante nécessite une prise en charge, le défaut d'une telle prise en charge ne devrait pas entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité et que son état de santé lui permet de voyager sans risque vers son pays d'origine.

7. D'une part, il ressort du certificat médical du 24 juillet 2023 émanant du secteur de psychiatrie générale du centre médico-psychologique " Les Murets " de La Queue en Brie, postérieur à l'arrêté attaqué mais révélant un état antérieur, que Mme C est suivie depuis le 20 mai 2014 pour un trouble schizophrénique dysthymique entraînant des hallucinations auditives, un automatisme mental, une anxiété majeure et des troubles cognitifs importants, associé à un syndrome de stress post-traumatique. Ce même certificat relève que ces troubles nécessitent un traitement médical au long court avec des thérapeutiques neuroleptiques et antidépressives et précise que l'intéressée prend quotidiennement un traitement composé de Abilify, Lepticur, Norset et Haldol. Enfin, il ressort des termes de ce certificat que " ce traitement est un traitement à vie ", qu'un retour dans son pays d'origine " mettrait en péril son état mental et physique " et qu'il engendrerait " des conséquences graves portant atteinte à son intégrité physique et psychique ". D'autre part, Mme C produit des échanges de courriers électroniques dont il ressort que ni le Lepticur en dose de 10 milligrammes, ni le Haldol ne sont commercialisés en République du Congo. Or, la préfète du Val-de-Marne n'apporte aucun élément permettant d'établir que les principes actifs de ces médicaments seraient disponibles dans ce pays sous d'autres formes.

8. Dans ces conditions, Mme C est fondée à soutenir que, à la date de la décision attaquée, son état de santé nécessitait une prise en charge médicale dont le défaut pouvait entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité et que, par suite, la décision lui refusant le séjour méconnaît les dispositions de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

9. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que la décision portant refus de délivrance d'un titre de séjour, et par voie de conséquence, les décisions portant obligation de quitter le territoire et fixant le pays de destination, doivent être annulées.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

10. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution. ".

11. Par application de ces dispositions, il y a lieu, sous réserve d'un changement substantiel dans la situation de droit ou de fait de l'intéressée, d'enjoindre à la préfète du Val-de-Marne, ou à tout préfet territorialement compétent, de délivrer à Mme C un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais liés au litige :

12. Mme C a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle. Ainsi, son avocate peut se prévaloir des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Carles, avocate de Mme C, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Carles de la somme de 1 200 euros.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté de la préfète du Val-de-Marne du 17 février 2023 est annulé.

Article 2 : Il est enjoint à la préfète du Val-de-Marne ou à tout autre préfet territorialement compétent, de délivrer à Mme C une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " dans le délai de deux mois à compter de la notification de la présente décision.

Article 3 : L'Etat versera à Mme C une somme de 1 200 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de celles de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Carles renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme A C, à Me Carles et à la préfète du Val-de-Marne.

Copie en sera adressée au ministre de l'Intérieur.

Délibéré après l'audience du 10 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Gougot, présidente,

M. Duhamel, premier conseiller,

Mme Prissette, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 24 septembre 2024.

La rapporteure,

L. PRISSETTE

La présidente,

I. GOUGOTLa greffière,

M. B

La République mande et ordonne à la préfète du Val-de-Marne en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,1

N° 230232121

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