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AccueilJurisprudence administrativeN° TA77-2309280

Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2309280

jeudi 19 octobre 2023

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2309280
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantSELARL JOVE - LANGAGNE - BOISSAVY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 30 août 2023, M. B A C D ou A Hadi demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 10 août 2023 par lequel la préfète du Val-de-Marne l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné d'office et l'a interdit de retour pour une durée de trois ans.

M. A C D ou A Hadi soutient que les décisions litigieuses :

- sont entachées d'incompétence ;

- sont insuffisamment motivées et entachées d'un défaut d'examen sérieux et particulier de sa situation personnelle ;

- sont entachées d'une erreur de droit et d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- sont entachées d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de la menace à l'ordre public que constituerait son comportement ;

- méconnaissent le droit d'être entendu préalablement garanti par l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- sont illégales car il n'a pas été informé des principaux éléments de la décision " et/ou " que le délai de recours est de " 48 ".

Par un mémoire complémentaire et des pièces, enregistrés les 4, 6 et 11 octobre 2023, M. B A C D ou A Hadi, représenté par Me Langagne, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 10 août 2023 par lequel la préfète du Val-de-Marne l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné d'office et l'a interdit de retour pour une durée de trois ans ;

2°) d'enjoindre à la préfète du Val-de-Marne ou au préfet territorialement compétent de procéder à un réexamen de sa situation dans un délai de trois mois à compter de la notification du jugement à intervenir et de lui délivrer dans cette attente une autorisation provisoire de séjour ;

3°) d'enjoindre à la préfète du Val-de-Marne de procéder à l'effacement de son signalement du fichier système d'information Schengen.

M. A C soutient que :

- les décisions portant obligation de quitter le territoire français sans délai et portant interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée de trois ans sont entachées d'incompétence ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français :

* est entachée d'un défaut de motivation ;

* est entachée d'un défaut examen sérieux de sa situation ;

* est entachée d'une erreur de droit ;

* méconnaît le droit à être entendu et le caractère contradictoire de la procédure préalable garantie par le paragraphe 2 de l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

* est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article 8 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- la décision refusant un délai de départ volontaire :

* est entachée d'un défaut de motivation ;

* est entachée d'un défaut examen sérieux de sa situation ;

* est entachée d'une erreur de droit ;

* méconnaît le droit à être entendu et le caractère contradictoire de la procédure préalable garantie par le paragraphe 2 de l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

* est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article 8 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

* est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;

* est entachée d'un défaut de motivation ;

* est entachée d'un défaut examen sérieux de sa situation ;

* est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article 8 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant.

La requête a été communiquée à la préfète du Val-de-Marne, représentée par le cabinet Actis avocats, qui n'a pas présenté de mémoire en défense mais qui a communiqué des pièces enregistrées le 7 octobre 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la directive n° 2008/115/CE du Parlement européen et du Conseil du 16 décembre 2008 relative aux normes et procédures communes applicables dans les États membres au retour des ressortissants de pays tiers en séjour irrégulier ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente du Tribunal a désigné M. Girard-Ratrenaharimanga, premier conseiller, pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue aux articles R. 776-13-1 et suivants, R. 776-15, R. 777-1 et suivants, R. 777-2 et suivants et R. 777-3 et suivants du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Girard-Ratrenaharimanga ;

- les observations de Me Langagne, représentant M. A C D ou A Hadi, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens tout en abandonnant le moyen tiré de l'incompétence ;

- et les observations de Me Rahmouni, représentant la préfète du Val-de-Marne, qui conclut, à titre principal, à l'irrecevabilité de la requête pour tardiveté et, à titre subsidiaire, au rejet de la requête, aucun des moyens n'étant fondé.

Après avoir prononcé la clôture d'instruction à l'issue de l'audience publique à 12h13.

Considérant ce qui suit :

1. M. A C D ou A Hadi, ressortissant tunisien, né le 28 octobre 1985 à Kalâa Kebira (République tunisienne) est entré en France en juin 2018 selon ses déclarations. Par arrêté du 10 août 2023, la préfète du Val-de-Marne a obligé l'intéressé à quitter le territoire français sans délai en application textuellement du 1° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné d'office et a prononcé une interdiction de retour pour une durée de trois ans. M. A C D ou

A Hadi demande au tribunal d'annuler les décisions contenues dans cet arrêté du 10 août 2023.

Sur la fin de non-recevoir soulevée en défense par la préfète du Val-de-Marne :

2. Aux termes du II de l'article R. 776-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Conformément aux dispositions de l'article L. 614-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la notification par voie administrative d'une obligation de quitter sans délai le territoire français fait courir un délai de quarante-huit heures pour contester cette obligation et les décisions relatives au séjour, à la suppression du délai de départ volontaire, au pays de renvoi et à l'interdiction de retour ou à l'interdiction de circulation notifiées simultanément. (). ". Selon le II de l'article R. 776-5 du code précité : " Les délais de quarante-huit heures mentionnés aux articles R. 776-2 et R. 776-4 et les délais de quinze jours mentionnés aux articles R. 776-2 et R. 776-3 ne sont susceptibles d'aucune prorogation. / Lorsque le délai est de quarante-huit heures ou de quinze jours, le second alinéa de l'article R. 411-1 n'est pas applicable et l'expiration du délai n'interdit pas au requérant de soulever des moyens nouveaux, quelle que soit la cause juridique à laquelle ils se rattachent. / Le requérant qui, dans le délai de quarante-huit heures ou de quinze jours selon les cas, a demandé l'annulation de l'une des décisions qui lui ont été notifiées simultanément peut, jusqu'à la clôture de l'instruction, former des conclusions dirigées contre toute autre de ces décisions. ".

3. En défense, la préfète du Val-de-Marne soutient que la requête de

M. A C D ou A Hadi est irrecevable pour tardiveté dès lors que l'arrêté querellé a été notifié à l'intéressé le 18 juillet 2023. Toutefois, il ressort des pièces produites par le requérant, notamment de son courrier adressé au point d'accès au droit de la maison d'arrêt de Fresnes daté du 19 juillet 2023 indiquant son souhait de déposer un recours contre l'arrêté en litige, de l'attestation de la coordinatrice du point d'accès au droit datée du 30 août 2023 indiquant qu'au moment du dépôt de cette demande les services étaient fermés du 12 au 27 août 2023 inclus, et du justificatif d'extraction pour raisons médicales du requérant le 29 août 2023, que la demande formée par M. A C D ou A Hadi de pouvoir exercer son droit à un recours juridictionnel contre l'arrêté attaqué doit être considéré comme formé dès le 19 août 2023 et n'a pas pu être traitée avant le 30 août par les services d'aide juridique de l'établissement pénitentiaire. En application des dispositions du code de procédure pénale, un détenu ne peut déposer seul un recours juridictionnel et doit suivre une procédure spécifique à sa condition de détenu et notamment le recours doit suivre un cheminement administratif interne avant qu'il ne soit déposé devant une juridiction, en son nom, en l'espèce par le point d'accès au droit de l'établissement pénitentiaire soit, en l'espèce le 30 août 2023. Dans le cas particulier des détenus, il est de jurisprudence constante que la date du recours doit être considérée comme la date à laquelle, lorsqu'elle est démontrée, le détenu a fait connaître à l'administration pénitentiaire sa volonté de déposer un recours. En l'espèce, ladite volonté a été clairement manifestée, ainsi qu'il a été dit, le 19 août 2023 soit dans le délai de quarante-huit après la notification de l'arrêté attaqué soit dans les délais prévus par les dispositions citées au point précédent. Dans ces conditions, la requête ne peut être que recevable et, par suite, la fin de non-recevoir doit être rejetée.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. Aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ; / () 5° Le comportement de l'étranger qui ne réside pas régulièrement en France depuis plus de trois mois constitue une menace pour l'ordre public ; () ". Le premier alinéa de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit que : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée. ".

5. Il ressort des pièces du dossier que la préfète du Val-de-Marne indique que M. E D ou A Hadi " a fait l'objet d'une condamnation à une peine d'emprisonnement de 12 mois pour des faits () de violence sur conjoint () " tout en affirmant que ce dernier est " célibataire, sans charge de famille ". Ces deux affirmations sont manifestement contradictoires sans précisions supplémentaires dès lors qu'il ne peut être célibataire et avoir fait l'objet d'une condamnation pour violences conjugales. Par ailleurs, il est constant que l'intéressé a des enfants qu'il cherche à revoir ainsi qu'en attestent les deux demandes formulées en ce sens dont une enregistrée au tribunal judiciaire de Créteil. Ces éléments figurent dans l'audition de l'intéressé, produite au dossier et datée du 19 août 2023 soit 9 jours après l'édiction de la décision en litige elle-même notifiée la veille de ladite audition en sorte que l'irrégularité tirée de l'absence de contradictoire aurait pu amener l'autorité préfectorale à prendre une décision différente. Dans ces conditions, en prenant à l'encontre de M. A C D ou A Hadi, la préfète du Val-de-Marne a entaché sa décision d'un défaut de motivation et du défaut d'examen de la situation particulière du requérant. Par suite, les moyens tirés du défaut de motivation et du défaut d'examen sérieux doivent être accueillis.

6. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. A C D ou A Hadi est fondé à demander l'annulation de la décision du 10 août 2023 par laquelle la préfète du Val-de-Marne l'a obligé à quitter le territoire français ainsi que, par voie de conséquence, l'annulation des autres décisions attaquées, privées de base légale, par lesquelles cette autorité lui a refusé l'octroi d'un délai de départ volontaire, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné d'office et l'a interdit de retour pour une durée de trois ans.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

7. En premier lieu, aux termes de l'article L. 911-2 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne à nouveau une décision après une nouvelle instruction, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision juridictionnelle, que cette nouvelle décision doit intervenir dans un délai déterminé. ".

8. Eu égard aux motifs du présent jugement, l'annulation de l'obligation de quitter le territoire français contestée implique que la préfète du Val-de-Marne réexamine la situation de M. A C D ou A Hadi et qu'elle lui délivre une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce qu'elle ait à nouveau statué sur son cas. Il y a lieu de prescrire à cette autorité, ou à tout autre préfet territorialement compétent, d'y procéder dans le délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement.

9. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution. / La juridiction peut également prescrire d'office cette mesure. ". Aux termes de l'article L. 613-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger auquel est notifiée une interdiction de retour sur le territoire français est informé qu'il fait l'objet d'un signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen, conformément à l'article 24 du règlement (UE) n° 2018/1861 du Parlement européen et du Conseil du 28 novembre 2018 sur l'établissement, le fonctionnement et l'utilisation du système d'information Schengen (SIS) dans le domaine des vérifications aux frontières, modifiant la convention d'application de l'accord de Schengen et modifiant et abrogeant le règlement (CE) n° 1987/2006. (). ".

10. Le présent jugement, qui annule l'interdiction de retour sur le territoire français prise à l'encontre de M. A C D ou A Hadi, implique nécessairement que l'administration efface le signalement dont il fait l'objet dans le système d'information Schengen aux fins de non-admission. Il y a donc lieu d'enjoindre à la préfète du Val-de-Marne de prendre toute mesure propre à mettre fin à ce signalement.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 10 août 2023 par lequel la préfète du Val-de-Marne a obligé

M. A C D ou A Hadi à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné d'office et l'a interdit de retour pour une durée de trois ans est annulé.

Article 2 : Il est enjoint à la préfète du Val-de-Marne, ou à tout autre préfet territorialement compétent, de réexaminer la situation de M. A C D ou A Hadi dans le délai de

trois mois à compter de la notification du présent jugement, et de lui délivrer dans l'attente une autorisation provisoire de séjour.

Article 3 : Il est enjoint à la préfète du Val-de-Marne, ou à tout autre préfet territorialement compétent, de prendre toute mesure propre à mettre fin au signalement de M. A C D ou A Hadi dans le système d'information Schengen procédant de l'interdiction de retour du

10 août 2023 ci-dessus annulée.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B A C D ou A Hadi et à la préfète du Val-de-Marne.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 octobre 2023.

Le magistrat désigné,

Signé : G. Girard-RatrenaharimangaLa greffière,

Signé : O. Dusautois

La République mande et ordonne à la préfète du Val-de-Marne en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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