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AccueilJurisprudence administrativeN° TA77-2311869

Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2311869

jeudi 23 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2311869
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantCABINET KOSZCZANSKI & BERDUGO

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 3 novembre 2023 au greffe du tribunal administratif de Rennes, et le 8 novembre 2023 au greffe du présent tribunal, complétée le 21 mars 2024, M. C B, représenté par Me Berdugo, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'obligation de quitter le territoire français sans délai prise par le préfet du Loiret le 3 novembre 2023 fixant le pays de destination et la décision d'interdiction de retour sur le territoire du même jour ;

2°) d'enjoindre au préfet de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour avec autorisation de travail, de réexaminer sa situation administrative et de prendre une nouvelle décision dans le délai de deux mois suivant la notification de la décision à intervenir sous astreinte de 150 euros par jour de retard sur le fondement des dispositions des articles L. 911-1 et L. 911-2 du code de justice administrative et de procéder à l'effacement du signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen pour la durée de l'interdiction de retour ;

3°) de mettre à charge de l'Etat la somme de 1.500 euros au titre des frais irrépétibles engagés et non compris dans les dépens sur le fondement de l'article L.761-1 du code de justice administrative.

Il soutient, dans le dernier état de ses écritures, que la décision en cause a été signée par une personne ne disposant pas d'une délégation régulière, qu'elle a été prise sans qu'il ait été entendu, qu'elle est insuffisamment motivée, qu'elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que celles de l'article 3 §1 de la Convention internationale sur les droits de l'enfant, qu'elle est entachée aussi d'une erreur de droit car il est parent d'un enfant mineur de nationalité française et que la condition de la menace à l'ordre public ne peut lui être opposée et qu'en tout état de cause cette menace n'est pas établie car les mentions au fichier automatisé des empreintes digitales qui le concernent n'ont fait l'objet d'aucune poursuite.

Par un mémoire en défense enregistré le 22 mars 2024, le préfet du Loiret, représenté par Me Termeau, conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens ne sont pas fondés.

Vu :

- l'arrêté attaqué ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale des droits de l'enfant signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

-le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

-l'ordonnance de la magistrate désignée du tribunal administratif de Rennes du 8 novembre 2023 transmettant au tribunal administratif de Melun la requête de M. A au motif de la résidence déclarée de l'intéressé à Nemours (Seine-et-Marne) ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Aymard, vice-président, pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en application des dispositions de l'article R. 776-13-1 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Après avoir, au cours de l'audience publique du 26 mars 2024, tenue en présence de Mme Adelon, greffière d'audience, présenté son rapport et entendu les observations de Me Berdugo, représentant M. B, requérant, présent, qui maintient que ses mentions au fichier automatisé des empreintes digitales ne révèlent aucune suite pénale, que le préfet ne fait état d'aucune saisine de l'autorité judiciaire, qui rappelle qu'il est entré en France à l'âge de seize ans et a été placé à l'aide sociale à l'enfance, que sa situation familiale a évolué depuis 2021 car il a eu un enfant avec une ressortissante française avec qui il vit et qui maintient que la décision en cause porte atteinte à sa vie privée et familiale.

Le préfet du Loiret, dûment convoqué, n'était ni présent ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. M. C B, ressortissant camerounais né le 8 août 2001 à Yaoundé, est entré irrégulièrement en France le 15 novembre 2017, selon ses déclarations, alors qu'il était mineur. Il a été placé à l'aide sociale à l'enfance du département du Loiret par le juge des enfants du tribunal d'Orléans jusqu'à sa majorité. Devenu majeur, il a sollicité son admission exceptionnelle au séjour sur le fondement de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 14 décembre 2021, notifié le 9 mars 2022, la préfète du Loiret a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination. Le recours formé contre cet arrêté a été rejeté par un jugement du tribunal administratif d'Orléans du 9 mai 2023. Le 9 juillet 2023, il est devenu père d'un enfant né à Fontainebleau (Seine-et-Marne) de sa relation avec une ressortissante française, le couple résidant à Nemours (Seine-et-Marne). Le 2 novembre 2023, il a été interpellé à Orléans (Loiret) pour des faits d'offre et de cession de produits stupéfiants. Par une décision du 3 novembre 2023, le préfet du Loiret lui a fait obligation de quitter sans délai le territoire français et a prononcé à son encontre une interdiction de retour pour une durée de un an. Placé au centre de rétention administrative de Rennes, il en a été libéré par une ordonnance du juge des libertés et de la détention du tribunal judicaire de Rennes du 4 novembre 2023. La requête formée le 3 novembre 2023 par M. B a été transmise au présent tribunal au motif de la résidence de l'intéressé à Nemours.

2. Aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ; ( ) 3° L'étranger s'est vu refuser la délivrance d'un titre de séjour, le renouvellement du titre de séjour, du document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour ou de l'autorisation provisoire de séjour qui lui avait été délivré ou s'est vu retirer un de ces documents ; () 5° Le comportement de l'étranger qui ne réside pas régulièrement en France depuis plus de trois mois constitue une menace pour l'ordre public () ". Aux termes de l'article L. 612-1 du même code : " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision. () ". Aux termes de l'article L. 612-2 du même code : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : () 5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement ; () ; ".

Sur les conclusions aux fins d'annulation

3. Aux termes d'une part de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

4. Le prononcé des décisions de retour ne saurait avoir un caractère automatique, alors qu'il appartient à l'autorité administrative de se livrer à un examen de la situation personnelle et familiale de l'étranger et de prendre en compte les éventuelles circonstances faisant obstacle à l'adoption d'une mesure d'éloignement à son encontre.

5. Aux termes d'autre part de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " 1. Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Il résulte de ces stipulations de l'article 3 § 1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant, qui peuvent être utilement invoquées à l'appui d'un recours pour excès de pouvoir, que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.

6. Enfin aux termes de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa rédaction applicable : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français : () 5° L'étranger qui est père ou mère d'un enfant français mineur résidant en France, à condition qu'il établisse contribuer effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant dans les conditions prévues par l'article 371-2 du code civil depuis la naissance de celui-ci ou depuis au moins deux ans ; () ".

7. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que M. B, qui réside en France depuis au moins novembre 2017, est le père d'un enfant né en juillet 2023 de sa relation avec une ressortissante française, âgée de 22 ans, avec qui il vit depuis au moins deux ans, dont il justifie participer à l'entretien et à l'éducation, et que sa situation familiale a été détaillée lors de son audition par les forces de police.

8. Si le préfet du Loiret soutient que la présence du requérant sur le territoire français constituerait une menace pour l'ordre public en raison du grand nombre d'occurrences de son nom sur le fichier automatisé des empreintes digitales ou sur celui du traitement des antécédents judiciaires, il ne fait état d'aucune condamnation de l'intéressé par l'autorité judiciaire résultant de ces signalements, y compris d'ailleurs pour les faits ayant motivé la décision contestée du 3 novembre 2023.

9. Par suite, l'arrêté attaqué doit être regardé à la fois comme étant entaché d'une erreur de droit au regard des dispositions applicables de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et comme ayant méconnu les stipulations précitées de l'article 8 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 3 § 1 de la Convention internationale relative aux droits de l'enfant.

10. Il résulte de ce qui précède que, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, M. B est fondé à demander l'annulation de la décision du 3 novembre 2023 par lequel le préfet du Loiret l'a obligé à quitter sans délai le territoire français et a prononcé à son encontre une interdiction de retour pour une durée de trois ans.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

11. Aux termes d'une part de l'article L. 911-2 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne à nouveau une décision après une nouvelle instruction, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision juridictionnelle, que cette nouvelle décision doit intervenir dans un délai déterminé. La juridiction peut également prescrire d'office l'intervention de cette nouvelle décision ".

12. Aux termes d'autre part de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision portant obligation de quitter le territoire français est annulée, il est immédiatement mis fin aux mesures de surveillance prévues aux articles L. 721-6, L. 721-7, L. 731-1, L. 731-3, L. 741-1 et L. 743-13, et l'étranger est muni d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que l'autorité administrative ait à nouveau statué sur son cas ".

13. Il y a lieu, en raison de l'annulation prononcée par le présent jugement, d'enjoindre au préfet de Seine-et-Marne, territorialement compétent en raison du domicile du l'intéressé à Nemours, 38 rue de Paris, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement, qui sera valable et renouvelée sans discontinuité jusqu'à ce qu'il ait expressément statué sur son cas.

14. Le préfet du Loiret procèdera par ailleurs sans délai à l'effacement du signalement de l'intéressé aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen.

Sur les frais du litige :

15. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat (préfet du Loiret) une somme de 1.500 euros qui sera versée à M. B en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 3 novembre 2023 par lequel le préfet du Loiret a fait obligation à M. C B de quitter sans délai le territoire français et a prononcé à son encontre une interdiction de retour pour une durée de un an est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de Seine-et-Marne de délivrer à M. C B une autorisation provisoire de séjour dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement, qui sera valable et renouvelée sans discontinuité jusqu'à ce qu'il ait expressément statué sur son cas.

Article 3 : Il est enjoint au préfet du Loiret de procéder sans délai à l'effacement du signalement de M. B aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen.

Article 4 : L'Etat (préfet du Loiret) versera une somme de 1.500 euros à M. B en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : La présente décision sera notifiée à M. C B, au préfet du Loiret et au préfet de Seine-et-Marne.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 mai 2024.

Le magistrat désigné,

Signé : M. Aymard

La greffière,

Signé : MD. Adelon La République mande et ordonne au préfet du Loiret et au préfet de Seine-et-Marne en ce qui les concernent ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière,

MD. Adelon

2311869

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