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AccueilJurisprudence administrativeN° TA77-2313207

Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2313207

jeudi 11 janvier 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2313207
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantHENRY-WEISSGERBER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 11 décembre 2023 à 16h02, Mme E D demande au tribunal :

1°) d'annuler pour excès de pouvoir l'arrêté du 10 décembre 2023 par lequel le préfet de la Seine-Saint-Denis l'a obligée à quitter sans délai le territoire français et l'espace Schengen, a fixé le pays à destination duquel elle sera renvoyée en cas d'exécution d'office de cette obligation et a assorti celle-ci d'une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Saint-Denis de faire supprimer son signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen.

Elle soutient que :

-l'arrêté attaqué a été signé par une autorité incompétente ;

-il est intervenu au terme d'une procédure irrégulière, dès lors que le principe du contradictoire garanti par le paragraphe 2 de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne a été méconnu ;

-il est insuffisamment motivé ;

-il est entaché d'un défaut d'examen sérieux et particulier de sa situation personnelle ;

-il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

-il est entaché d'une erreur de droit ;

-il méconnaît les conventions de Genève de 1949 ;

-il méconnaît les stipulations des articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

-il méconnaît les stipulations de l'article 3, paragraphe 1, de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 11 janvier 2024, le préfet de la Seine-Saint-Denis, représenté par la SELARL Centaure Avocats, conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens soulevés par Mme D n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

-la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

-la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

-le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

-le code de justice administrative.

La présidente du tribunal administratif de Melun a désigné M. Zanella, premier conseiller, pour statuer selon la procédure applicable aux recours en annulation dirigés contre les décisions mentionnées à l'article R. 776-1 du code de justice administrative en cas de placement en rétention ou d'assignation à résidence.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

-le rapport de M. Zanella ;

-les observations de Me Henry-Weissgerber, représentant Mme D, qui a conclu aux mêmes fins que la requête, en soutenant que : en ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français : la requérante est d'accord pour quitter le territoire mais, étant titulaire d'un titre de séjour allemand valable jusqu'au 28 mai 2024, elle ne peut légalement être obligée de quitter l'espace Schengen sur le fondement de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; en ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français : cette décision implique un signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen alors que la requérante est titulaire d'un titre de séjour allemand en cours de validité ; en ce qui concerne le refus de délai de départ volontaire : cette décision méconnaît les dispositions de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors que la requérante n'avait pas précédemment fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français à l'exécution de laquelle elle se serait soustraite, que son comportement ne constitue pas une menace pour l'ordre public et qu'elle justifie d'un hébergement chez son beau-frère, ainsi que celui-ci en a attesté ;

-les observations de Mme D, qui, assistée par M. B, interprète assermenté en langue arabe, a répondu aux questions posées dans le cadre de l'instruction en indiquant que : elle est arrivée en France le 8 décembre 2023 après avoir séjourné de janvier à mars 2023 en Espagne, où elle était entrée sous couvert d'un visa de court séjour, puis de mars à novembre de la même année, en Allemagne, où elle a demandé l'asile parce qu'elle a des problèmes avec son mari et ses parents ; elle n'a pas d'enfant ; elle a des attaches familiales dans son pays d'origine ainsi qu'en Espagne et en France, où réside sa sœur.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D, ressortissante algérienne née le 2 novembre 1992, a fait l'objet, le 10 décembre 2023, d'un arrêté par lequel le préfet de la Seine-Saint-Denis l'a obligée à quitter sans délai le territoire français et l'espace Schengen en fixant le pays à destination duquel elle sera renvoyée en cas d'exécution d'office de cette obligation et en assortissant celle-ci d'une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an. Sa requête tend, à titre principal, à l'annulation de cet arrêté.

Sur l'obligation de quitter l'espace Schengen :

2. Si les dispositions de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile permettent à l'autorité administrative, dans les cas qu'elles prévoient, d'obliger un étranger à quitter le territoire français, elles ne lui permettent pas, en revanche, non plus d'ailleurs qu'aucune autre disposition législative ou réglementaire du même code, de prendre une décision portant obligation de quitter l'espace Schengen. Mme D est par suite fondée à soutenir que le préfet de la Seine-Saint-Denis a commis une erreur de droit en l'obligeant à quitter cet espace sur leur fondement.

Sur l'obligation de quitter le territoire français et les autres décisions contenues dans l'arrêté attaqué :

3. En premier lieu, l'arrêté attaqué a été signé, le dimanche 10 décembre 2023, par Mme C A, cheffe du bureau de l'asile, qui avait reçu délégation à l'effet de signer l'ensemble des décisions qu'il contient dans le cadre des " astreintes éloignement de soirées, de fins de semaine et les jours fériés " par un arrêté du préfet de la Seine-Saint-Denis pris le 23 août 2023 et publié le même jour au bulletin d'informations administratives de la préfecture. Le moyen tiré de l'incompétence de sa signataire manque par suite en fait.

4. En deuxième lieu, si l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne dispose que " toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions, organes et organismes de l'Union " et que " ce droit comporte notamment : / a) le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre []. ", il résulte toutefois de la jurisprudence de la Cour de Justice de l'Union européenne que ces dispositions ne s'adressent pas aux États membres mais uniquement aux institutions, organes et organismes de l'Union européenne. Le moyen tiré de leur violation par une autorité d'un État membre est ainsi inopérant.

5. En troisième lieu, l'arrêté attaqué comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de chacune des décisions qu'il contient. Le moyen tiré de l'insuffisance de sa motivation manque par suite en fait.

6. En quatrième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier, eu égard notamment à ce qui a été dit au point précédent, que le préfet de la Seine-Saint-Denis n'aurait pas procédé à un examen sérieux et particulier de la situation personnelle de Mme D avant de l'obliger à quitter le territoire français sans délai, de fixer son pays de renvoi et de lui interdire le retour sur le territoire français durant un an.

7. En cinquième lieu, si Mme D soutient qu'elle est titulaire d'un titre de séjour allemand valable du 29 novembre 2023 au 28 mai 2024, cette circonstance, dont, au demeurant, il ne ressort pas des pièces du dossier, notamment du procès-verbal de son audition du 10 décembre 2023 par les services de police, qu'elle aurait fait état auprès de l'autorité administrative avant l'intervention de l'arrêté attaqué, n'était pas, par elle-même, de nature à faire légalement obstacle à l'édiction de l'obligation de quitter le territoire français contenue dans cet arrêté et des décisions qui assortissent cette obligation, y compris, alors même qu'elle implique un signalement aux fins de non-admission dans les système d'information Schengen, celle portant interdiction de retour sur le territoire français durant un an. Il en va de même de la circonstance que la requérante, qui a pourtant déclaré, lors de l'audition mentionnée ci-dessus, qu'elle voulait rester en France, souhaiterait désormais rejoindre l'Allemagne.

8. En sixième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. "

9. Il ressort des pièces du dossier et de ses propres déclarations lors de l'audience publique que Mme D est entrée en France le 8 décembre 2023, soit deux jours seulement avant l'intervention de l'arrêté attaqué, qu'elle est célibataire sans enfant ou autre personne à charge et qu'elle n'est pas dépourvue d'attaches dans son pays d'origine où résident notamment ses parents, nonobstant la circonstance qu'elle aurait des " problèmes " avec eux, et où elle a elle-même vécu jusqu'à l'âge de 20 ans. Dans ces conditions, le préfet de la Seine-Saint-Denis n'a pas, en édictant l'obligation de quitter le territoire français en litige et les autres décisions assortissant cette obligation, porté une atteinte disproportionnée au droit de la requérante au respect de sa vie privée et familiale et n'a, par suite, pas méconnu les stipulations citées au point précédent de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour les mêmes raisons, il n'a pas davantage commis d'erreur manifeste d'appréciation des conséquences des décisions en cause sur la situation personnelle de l'intéressée.

10. En septième lieu, aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public [] ; / 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. " Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / [] 2° L'étranger s'est maintenu sur le territoire français au-delà de la durée de validité de son visa [], sans avoir sollicité la délivrance d'un titre de séjour [] ; / 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il [] ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale []. "

11. Mme D ne conteste pas qu'elle s'est maintenue sur le territoire français malgré l'expiration du visa de court séjour qui lui avait été délivré par les autorités diplomatiques ou consulaires espagnoles pour la période du 28 décembre 2022 au 19 février 2023, ni qu'elle n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour en France. En outre, elle ne justifie pas, par la production d'une attestation d'hébergement à compter seulement du 15 décembre 2023, d'une résidence effective et permanente en France à la date de l'arrêté attaqué. En l'absence de circonstance particulière dont elle ferait état, le préfet de la Seine-Saint-Denis a dès lors pu estimer, sans commettre d'erreur d'appréciation, qu'il existait un risque qu'elle se soustraie à l'obligation de quitter le territoire français en litige et lui refuser pour ce motif, nonobstant la double circonstance que son comportement ne constituerait pas une menace pour l'ordre public et qu'elle ne s'est pas soustraite à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement, l'octroi d'un délai de départ volontaire. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions citées au point précédent de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.

12. En dernier lieu, à supposer qu'il soit distinct, d'une part, du moyen retenu ci-dessus au point 2, lequel est seulement de nature à justifier l'annulation de l'obligation faite à Mme D de quitter l'espace Schengen, d'autre part, de celui écarté ci-dessus au point 7, le moyen d'erreur de droit soulevé dans la requête n'est assorti d'aucune précision permettant d'en apprécier le bien-fondé et il en va de même de celui tiré de la méconnaissance des conventions de Genève de 1949 ainsi que de ceux tirés de la méconnaissances des stipulations des articles 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et 3, paragraphe 1, de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

13. Il résulte de tout ce qui précède que Mme D n'est fondée à demander l'annulation de l'arrêté attaqué qu'en tant seulement qu'il l'oblige à quitter l'espace Schengen.

14. L'annulation prononcée par le présent jugement n'implique aucune mesure d'exécution. Ne portant pas sur l'interdiction de retour sur le territoire français contenue dans l'arrêté attaqué, elle n'implique notamment pas la suppression du signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen de Mme D. Il s'ensuit que les conclusions à fin d'injonction présentées par celle-ci doivent être rejetées.

D É C I D E :

Article 1er :L'arrêté du préfet de la Seine-Saint-Denis en date du 10 décembre 2023 est annulé en tant qu'il oblige Mme D à quitter l'espace Schengen.

Article 2 :Les conclusions de la requête de Mme D sont rejetées pour le surplus.

Article 3 :Le présent jugement sera notifié à Mme E D et au préfet de la Seine-Saint-Denis.

Lu en audience publique le 11 janvier 2024

Le magistrat désigné,

Signé : P. ZANELLA Le greffier,

Signé : N. RIELLANT

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Saint-Denis en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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