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AccueilJurisprudence administrativeN° TA77-2313961

Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2313961

lundi 11 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2313961
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantSELARL NEGREVERGNE-FONTAINE-DESENLIS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 29 décembre 2023, Mme B A, représentée par Me Desenlis, demande au juge des référés, statuant sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

1°) d'ordonner la suspension de l'exécution de la décision du président du conseil départemental de Seine-et-Marne en date du 8 décembre 2023 de mettre fin à sa prise en charge par le service de l'aide sociale à l'enfance de ce département après le 1er janvier 2024 ;

2°) d'enjoindre, sous astreinte de 200 euros par jour de retard, au président du conseil départemental de Seine-et-Marne, d'une part, de réexaminer, dans un délai de sept jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, sa demande de prise en charge par le service de l'aide sociale à l'enfance de ce département au-delà de sa majorité dans le cadre d'un contrat " jeune majeur ", d'autre part, de lui procurer, dans un délai de quarante-huit heures, une solution d'hébergement et une prise en charge de ses besoins alimentaires, sanitaires et médicaux ;

3°) de mettre à la charge du département de Seine-et-Marne le versement à Me Desenlis de la somme de 1 500 euros au titre du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Elle soutient que :

-la condition d'urgence prévue à l'article L. 521-1 du code de justice administrative est remplie, dès lors que : elle ne dispose d'aucune place dans un foyer pour jeunes travailleurs ou au sein d'un service intégré d'accueil et d'orientation (SIAO) ; elle est seule sur le territoire français ; sans hébergement ni accompagnement, elle risque de se trouver en danger ; elle ne dispose d'aucune ressource ;

-il existe un doute sérieux quant à la légalité de la décision en litige, dès lors que

celle-ci est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation et méconnaît les dispositions des articles L. 221-1 et L. 222-5 du code de l'action sociale et des familles.

La requête a été communiquée au département de Seine-et-Marne qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Vu :

-le recours administratif préalable obligatoire formé par la requérante contre la décision dont la suspension de l'exécution est demandée ;

-les autres pièces du dossier.

Vu :

-le code de l'action sociale et des familles ;

-la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

-la loi n° 2022-140 du 7 février 2022 ;

-le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

-le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative, désigné M. Zanella, premier conseiller, pour statuer sur les référés présentés sur le fondement des dispositions du livre V du même code.

Les parties ont été régulièrement informées de la date et de l'heure de l'audience publique.

Au cours de cette audience, tenue le 23 janvier 2024 à 14h00 en présence de Mme Do Novo, greffière d'audience, ont été entendus :

-le rapport de M. Zanella, juge des référés ;

-et les observations de Me Robin El Khadraoui, substituant Me Desenlis, représentant Mme A, absente, qui a conclu aux mêmes fins que la requête, par les mêmes moyens.

La clôture de l'instruction est intervenue à l'issue de l'audience en application de l'article 522-8 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. Aux termes du premier alinéa de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. ".

2. Mme A, ressortissante malienne née le 1er janvier 2006, a été confiée au service de l'aide sociale à l'enfance de Seine-et-Marne du 28 juin 2022 jusqu'à sa majorité, soit jusqu'au 1er janvier 2024. Par une lettre datée du 2 novembre 2023, elle a demandé la poursuite temporaire de sa prise en charge par le même service au-delà de cette date dans le cadre d'un contrat " jeune majeur ". Sa requête tend, à titre principal, à la suspension de l'exécution, sur le fondement des dispositions citées au point précédent, de la décision du 8 décembre 2023 par laquelle le président du conseil départemental de Seine-et-Marne a refusé de faire droit à cette demande.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

3. Aux termes du premier alinéa de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. ". Aux termes de l'article 61 du décret du 28 décembre 2020 portant application de la même loi et relatif à l'aide juridictionnelle et à l'aide à l'intervention de l'avocat dans les procédures non juridictionnelles : " L'admission provisoire peut être accordée dans une situation d'urgence, notamment lorsque la procédure met en péril les conditions essentielles de vie de l'intéressé ou en cas d'exécution forcée emportant saisie de biens ou expulsion []. / L'admission provisoire est accordée par [] le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué. ".

4. En application de ces dispositions, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de prononcer l'admission provisoire de Mme A au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

5. D'une part, l'urgence justifie que soit prononcée la suspension de l'exécution d'une décision administrative lorsque l'exécution de celle-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts que celui-ci entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande tendant à la suspension de l'exécution d'une telle décision, d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de celle-ci sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence doit être appréciée objectivement, compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'affaire.

6. Il résulte de l'instruction et n'est au demeurant pas contesté, le département de

Seine-et-Marne n'ayant pas produit de mémoire en défense et ne s'étant pas fait représenter à l'audience publique, que, depuis la fin de sa prise en charge par le service de l'aide sociale à l'enfance de ce département, Mme A, qui est dépourvue de tout soutien familial en France et sans emploi, de sorte qu'elle ne dispose d'aucune ressource autre que l'épargne qu'elle a constituée pour un montant s'élevant à 4 500 euros, ne bénéficie plus d'aucune solution d'hébergement stable et n'a pas de perspective sérieuse d'en trouver une rapidement. Elle se trouve ainsi dans une situation qui, dans les circonstances de l'espèce, doit être regardée comme étant de nature à caractériser l'urgence requise pour la mise en œuvre des pouvoirs que le juge des référés tient des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative.

7. D'autre part, aux termes de l'article L. 222-5 du code de l'action sociale et des familles : " Sont pris en charge par le service de l'aide sociale à l'enfance sur décision du président du conseil départemental : / [] 5° Les majeurs âgés de moins de vingt et un ans et les mineurs émancipés qui ne bénéficient pas de ressources ou d'un soutien familial suffisants, lorsqu'ils ont été confiés à l'aide sociale à l'enfance avant leur majorité, y compris lorsqu'ils ne bénéficient plus d'aucune prise en charge par l'aide sociale à l'enfance au moment de la décision mentionnée au premier alinéa du présent article []. ". Il résulte de ces dispositions que, depuis l'entrée en vigueur de celles du I de l'article 10 de la loi du 7 février 2022 relative à la protection des enfants, dont elles sont issues, les jeunes majeurs de moins de vingt et un an ayant été pris en charge par le service de l'aide sociale à l'enfance d'un département avant leur majorité bénéficient d'un droit à une nouvelle prise en charge à titre temporaire par ce service lorsqu'ils ne disposent pas de ressources ou d'un soutien familial suffisants.

8. Eu égard, notamment, à ce qui a été dit ci-dessus aux points 2 et 6, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 222-5 du code de l'action sociale et des familles est propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision en litige.

9. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens soulevés par la requérante, qu'il y a lieu d'ordonner la suspension de l'exécution de la décision du président du conseil départemental de Seine-et-Marne en date du 8 décembre 2023.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

10. Aux termes de l'article L. 511-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés statue par des mesures qui présentent un caractère provisoire []. ".

11. Dans le cas où les conditions posées par l'article L. 521-1 du code de justice administrative sont remplies, le juge des référés peut non seulement suspendre l'exécution d'une décision administrative, même de rejet, mais aussi assortir cette suspension d'une injonction ou de l'indication des obligations qui en découleront pour l'administration. Toutefois, les mesures qu'il prescrit ainsi, alors qu'il se borne à relever l'existence d'un doute sérieux quant à la légalité de la décision en litige, doivent présenter un caractère provisoire. Il suit de là que le juge des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, ne peut, sans excéder sa compétence, ordonner une mesure qui aurait des effets en tous points identiques à ceux qui résulteraient de l'exécution par l'autorité administrative d'un jugement annulant la décision administrative contestée.

12. En l'espèce, il y a lieu d'enjoindre au président du conseil départemental de

Seine-et-Marne, dès lors que la suspension de l'exécution de la décision en litige implique nécessairement que de telles mesures soient prises, d'une part, de statuer à nouveau après nouvelle instruction, dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance, sur la demande de Mme A tendant à la poursuite de la prise en charge de celle-ci au titre de l'aide sociale à l'enfance dans le cadre d'un contrat " jeune majeur ", d'autre part, de procurer en attendant à l'intéressée une solution d'hébergement ainsi qu'une prise en charge des besoins alimentaires, sanitaires et médicaux qu'elle n'est pas en mesure de satisfaire elle-même. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

13. Aux termes du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens, ou qui perd son procès, et non bénéficiaire de l'aide juridictionnelle, à payer à l'avocat pouvant être rétribué, totalement ou partiellement, au titre de l'aide juridictionnelle, une somme qu'il détermine et qui ne saurait être inférieure à la part contributive de l'État majorée de 50 %, au titre des honoraires et frais non compris dans les dépens que le bénéficiaire de l'aide aurait exposés s'il n'avait pas eu cette aide. Les parties peuvent produire les justificatifs des sommes qu'elles demandent et le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation. ".

14. Mme A est admise provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle par la présente ordonnance. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions citées au point précédent. En application de ces dispositions, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du département de Seine-et-Marne le versement d'une somme de 1 200 euros à Me Desenlis au titre des honoraires et frais que la requérante aurait exposés si elle n'avait pas bénéficié de l'aide juridictionnelle.

O R D O N N E :

Article 1er : Mme A est admise, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : L'exécution de la décision du président du conseil départemental de Seine-et-Marne en date du 8 décembre 2023 est suspendue.

Article 3 : Il est enjoint au président du conseil départemental de Seine-et-Marne, d'une part, de statuer à nouveau après nouvelle instruction, dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance, sur la demande de Mme A tendant à la poursuite de la prise en charge de celle-ci au titre de l'aide sociale à l'enfance dans le cadre d'un contrat " jeune majeur ", d'autre part, de procurer en attendant à l'intéressée une solution d'hébergement ainsi qu'une prise en charge des besoins alimentaires, sanitaires et médicaux qu'elle n'est pas en mesure de satisfaire elle-même.

Article 4 : La département de Seine-et-Marne versera une somme de 1 200 euros à Me Desenlis au titre du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Article 5 : Les conclusions de la requête de Mme A sont rejetées pour le surplus.

Article 6 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme B A, au département de

Seine-et-Marne et à Me Desenlis.

Fait à Melun, le 11 mars 2024.

Le juge des référés,La greffière,

Signé : P. ZanellaSigné : M. Do Novo

La République mande et ordonne au préfet de Seine-et-Marne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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