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AccueilJurisprudence administrativeN° TA77-2400423

Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2400423

mercredi 31 janvier 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2400423
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantNGUEYEP NOUMO

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des pièces, enregistrées les 12, 26 et 30 janvier 2024, Mme B A, retenue au centre de rétention administrative du Mesnil-Amelot n° 2, demande au tribunal :

1°) d'annuler les décisions du 11 janvier 2024 par lesquelles le préfet du Nord l'a obligée à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel elle pourra être éloignée d'office, l'a interdite de retour pour une durée de deux ans et l'a informée qu'elle faisait l'objet d'un signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen ;

2°) d'ordonner à l'administration la production de son entier dossier.

Mme A soutient que les décisions en litige ;

- sont entachées d'incompétence ;

- sont insuffisamment motivées ;

- sont entachées d'un défaut d'examen sérieux et particulier ;

- sont entachées d'une erreur manifeste d'appréciation quant aux conséquences sur sa situation personnelle ;

- sont entachées d'une erreur de droit ;

- ont été prises en méconnaissance du principe du contradictoire garanti par le paragraphe 2 de l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- violent l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- violent l'article 8 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

La requête a été communiquée au préfet du Nord qui n'a pas présenté de mémoire en défense mais qui a communiqué des pièces enregistrées le 15 janvier 2024.

Le centre de rétention administrative du Mesnil-Amelot n° 2 a communiqué des pièces enregistrées le 29 janvier 2024.

Me Weinberg s'est constituée au profit de Mme A le 31 janvier 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la directive n° 2008/115/CE du Parlement européen et du Conseil du 16 décembre 2008 relative aux normes et procédures communes applicables dans les États membres au retour des ressortissants de pays tiers en séjour irrégulier ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente du Tribunal a désigné M. Girard-Ratrenaharimanga, premier conseiller, pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue aux articles R. 776-13-1 et suivants, R. 776-15, R. 777-1 et suivants, R. 777-2 et suivants et R. 777-3 et suivants du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Girard-Ratrenaharimanga, qui a informé les parties, en application des dispositions de l'article R. 611-7-3 du code de justice administrative, de ce que la juridiction est susceptible de prononcer d'office une mesure d'injonction tendant à enjoindre à l'autorité préfectorale de saisir le collège de médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (Ofii) ;

- les observations de Me Weinberg, représentant Mme A, qui :

* conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens ;

* soutient, en outre, à l'encontre de la décision portant obligation de quitter le territoire français l'erreur de fait et la violation du paragraphe 1 de l'article 3 de la Convention internationale des droits de l'enfant ;

* et précise que les moyens tirés de l'erreur de droit et de l'erreur manifeste d'appréciation à l'encontre de la décision portant obligation de quitter le territoire français doivent s'entendre comme la violation du 9° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- et Mme A qui indique ne pas avoir pu connaître sa première fille restée au pays ce qu'elle ne veut pas revivre pour sa seconde qui est actuellement placée à l'aide sociale à l'enfance, elle ne peut vivre sans elle. Elle ajoute que sa fille, qu'elle vient voir chaque mois, est scolarisée en classe de seconde dans un lycée du Val-d'Oise et que, si elle souhaitait devenir chirurgienne au début, elle envisage maintenant de s'orienter dans un métier du commerce. Elle termine en précisant que le père de son enfant est totalement absent et qu'ils se sont séparés suite à des violences conjugales de la part de ce dernier.

Le préfet du Nord n'était ni présent ni représenté.

Après avoir prononcé la clôture d'instruction à l'issue de l'audience publique à 15h42.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, ressortissante camerounaise, née le 24 novembre 1978 à Yaoundé (République du Cameroun), est entrée en France en 2009 selon ses déclarations. L'intéressée a été interpellée le 10 janvier 2024 lors d'un contrôle d'identité et placée le jour même en retenue administrative pour vérification de son droit au séjour. Par arrêté du 11 janvier 2024, le préfet du Nord a obligé l'intéressée à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel elle pourra être éloignée d'office et a l'a interdite de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans. Par le même arrêté, elle a été placée en rétention administrative en application de l'article L. 741-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, placement prolongé par une ordonnance du juge des libertés et de la détention du tribunal judiciaire de Meaux du 13 janvier 2024. Mme A demande au tribunal d'annuler les décisions contenues dans cet arrêté du 11 janvier 2024 à l'exception de celle la plaçant en rétention administrative.

Sur la communication du dossier administratif de la requérante :

2. Aux termes de l'article L. 614-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qui s'est substitué au quatrième alinéa du III de l'article L. 512-1 du même code depuis le 1er mai 2021 soit antérieurement aux décisions attaquées : " L'étranger peut demander au président du tribunal administratif ou au magistrat désigné à cette fin () la communication du dossier contenant les pièces sur la base desquelles la décision contestée a été prise. ". L'affaire est en état d'être jugée, le principe du contradictoire a été respecté et il n'apparaît donc pas nécessaire, dans les circonstances de l'espèce, d'ordonner la communication de l'entier dossier de Mme A détenu par l'administration.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. D'une part, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ; (). ". D'autre part, le 9° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit que ne peut faire l'objet d'une mesure d'éloignement : " L'étranger résidant habituellement en France si son état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et si, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé du pays de renvoi, il ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié. ". Il résulte de ces dispositions qu'il appartient à l'autorité administrative, lorsqu'elle envisage d'éloigner un étranger du territoire national, de vérifier que cette décision ne peut avoir de conséquences exceptionnelles sur l'état de santé de l'intéressé et, en particulier, d'apprécier, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, la nature et la gravité des risques qu'entraînerait une éventuelle interruption des traitements suivis en France. Lorsque cette interruption risque d'avoir des conséquences exceptionnelles sur la santé de l'intéressé, il appartient alors à cette autorité de démontrer qu'il existe des possibilités de traitement approprié de l'affection en cause dans le pays de destination.

4. Il ressort des pièces du dossier et notamment des documents médicaux, d'une part, que Mme A souffre d'une infection chronique par le virus de l'immunodéficience humaine (VIH) et que le traitement dont elle bénéficie actuellement a permis à ce qu'elle ne soit plus, aujourd'hui, atteinte par le syndrome d'immunodéficience acquise (Sida). Il ressort des documents médicaux produits qu'en cas d'arrêt de son traitement, elle serait de nouveau nécessairement, eu égard à la fragilité de ses constantes sanguines, atteinte du Sida. Dans ce contexte, l'état de santé de Mme A nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour elle des conséquences d'une exceptionnelle gravité. D'autre part, il ressort d'un courriel produit au dossier du médecin coordinateur médical national du Comité pour la santé des exilé·e·s (Comede) que le système de santé camerounais n'est manifestement pas en mesure d'assurer la continuité des soins pour les patients souffrant d'affections chroniques et/ou graves comme celles dont est atteinte la requérante notamment en raison de ruptures fréquentes des stocks de médicaments et de réactifs de laboratoire, de l'insuffisance de la maintenance et des procédures-qualité du matériel. À cet égard, il ressort du " Plan Stratégique National de Lutte contre le VIH/Sida et les IST 2021-2023 du Cameroun " établi par le ministère camerounais de la santé publique et de différents articles de presse et de documents de l'Organisation mondiale de la santé, librement accessibles, que si le pays est le l'un des plus touchés par le VIH et le Sida au monde, une réduction des nouvelles infections semble avoir été constatée à hauteur de 48% entre 2010 et 2019 et des décès à hauteur de 37% sur la même période même si, d'après le comité national de lutte contre le sida (CNLS), seuls 42,8 % des moins de 15 ans connaissent leur statut sérologique, contre 92,5% dans la tranche adulte. Toutefois, le plan précité reconnaît que des problèmes financiers persistent pour avancer dans la réduction de ces constats et que le pays fait face à des ressources limitées. D'ailleurs, il ressort de l'ensemble des documents présentés et consultés que si l'accès aux médicaments antirétroviraux, dont ceux prescrits à Mme A, a été facilité par les plans camerounais successifs, le système de santé demeure précaire, le financement des programmes, assuré seulement en partie par des fonds internationaux, n'est pas garanti, la gestion des maladies induites par l'infection au VIH est peu ou pas gérée et que le reste à charge pour l'accès aux médicaments est particulièrement important alors que le droit camerounais ne prévoit aucune assurance maladie permettant la prise en charge de ce restant à charge (voir également par exemple CAA Paris, 11 décembre 2023, n° 23PA01170). Dans ces conditions, et compte tenu de la gravité de l'état de santé de Mme A attestée par les éléments particulièrement circonstanciés figurant au dossier, Mme A doit être regardée comme apportant des éléments suffisants, de nature à démontrer qu'elle ne pourra pas bénéficier effectivement d'un traitement approprié à son état de santé dans son pays d'origine.

5. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que Mme A est fondée à demander l'annulation de la décision du 11 janvier 2024 par laquelle le préfet du Nord l'a obligée à quitter le territoire français ainsi que, par voie de conséquence, l'annulation des autres décisions attaquées, privées de base légale, par lesquelles cette autorité lui a refusé l'octroi d'un délai de départ volontaire, a fixé le pays à destination duquel elle pourra être éloignée d'office et l'a interdite de retour pour une durée de deux ans.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

6. Aux termes de l'article L. 911-2 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne à nouveau une décision après une nouvelle instruction, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision juridictionnelle, que cette nouvelle décision doit intervenir dans un délai déterminé. ". Aux termes de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision portant obligation de quitter le territoire français est annulée, il est immédiatement mis fin aux mesures de surveillance prévues aux articles () L. 741-1 (), et l'étranger est muni d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que l'autorité administrative ait à nouveau statué sur son cas. ". Il appartient au juge, saisi de conclusions sur le fondement des dispositions précitées, de statuer sur ces conclusions, en tenant compte, le cas échéant après une mesure d'instruction, de la situation de droit et de fait existant à la date de sa décision.

7. Les motifs de l'annulation par le présent jugement de la décision portant obligation de quitter le territoire français pour méconnaissance des dispositions du 9° de l'article 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile implique nécessairement que le préfet du Nord saisisse le collège de médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration de la situation de Mme A en lien avec ce dernier. Il y a lieu d'enjoindre au préfet du Nord d'y procéder dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement et de délivrer à l'intéressé, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

8. En deuxième lieu, eu égard aux termes de l'article L. 614-16 précité du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, l'annulation de l'obligation de quitter le territoire français implique nécessairement qu'il soit mis fin aux mesures de surveillance dont Mme A fait l'objet à la date de la notification du dispositif c'est-à-dire à la date de l'audience.

9. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution. / La juridiction peut également prescrire d'office cette mesure. ". Aux termes de l'article L. 613-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger auquel est notifiée une interdiction de retour sur le territoire français est informé qu'il fait l'objet d'un signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen, conformément à l'article 24 du règlement (UE) n° 2018/1861 du Parlement européen et du Conseil du 28 novembre 2018 sur l'établissement, le fonctionnement et l'utilisation du système d'information Schengen (SIS) dans le domaine des vérifications aux frontières, modifiant la convention d'application de l'accord de Schengen et modifiant et abrogeant le règlement (CE) n° 1987/2006. (). ".

10. Le présent jugement, qui annule l'interdiction de retour sur le territoire français prise à l'encontre de Mme A, implique nécessairement que l'administration efface le signalement dont elle fait l'objet dans le système d'information Schengen aux fins de non-admission. Il y a donc lieu d'enjoindre au préfet du Nord de prendre toute mesure propre à mettre fin à ce signalement.

11. Enfin, les annulations prononcées n'impliquent aucune autre injonction.

D E C I D E :

Article 1er : Les décisions du 11 janvier 2024 par lesquelles le préfet du Nord a obligé Mme B A à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel elle pourra être éloignée d'office et l'a interdite de retour pour une durée de deux ans sont annulées.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Nord, ou à tout autre préfet territorialement compétent, de saisir le collège de médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration de la situation de Mme B A dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer dans l'attente une autorisation provisoire de séjour.

Article 3 : Il est enjoint au préfet du Nord, ou à tout autre préfet territorialement compétent, de prendre toute mesure propre à mettre fin au signalement de Mme B A dans le système d'information Schengen procédant de l'interdiction de retour du 11 janvier 2024 ci-dessus annulée.

Article 4 : Il est mis fin aux mesures de surveillance dont fait l'objet Mme B A.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme B A est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A et au préfet du Nord.

Lu en audience publique le 31 janvier 2024 à 16h53.

Le magistrat désigné,

Signé : G. Girard-Ratrenaharimanga

La greffière,

Signé : N. Riellant

La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière,

N. Riellant

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