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AccueilJurisprudence administrativeN° TA77-2402174

Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2402174

mercredi 17 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2402174
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantBOUJNAH

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 21 février 2024, M. C A demande au Tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 5 février 2024 par lequel le préfet de Seine-et-Marne a prononcé son transfert aux autorités croates ;

2°) d'enjoindre à l'autorité administrative d'enregistrer sa demande d'asile en procédure normale sous astreinte de 155 euros par jour de retard.

Il soutient que l'arrêté litigieux est insuffisamment motivé, entaché d'incompétence et a été pris en méconnaissance des articles 4 et 5 du règlement n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013, 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 du Parlement européen et du Conseil, établissant les critères et mécanismes de détermination de l'Etat membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des Etats membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride ;

- le règlement (UE) n° 603/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 relatif à la création d'Eurodac pour la comparaison des empreintes digitales aux fins de l'application efficace du règlement (UE) n° 604/2013 ;

- le règlement d'exécution (UE) n° 118/2014 de la commission du 30 janvier 2014 modifiant le règlement (CE) n° 1560/2003 portant modalités d'application du règlement (CE)

n° 343/2003 du Conseil établissant les critères et mécanismes de détermination de l'État membre responsable de l'examen d'une demande d'asile présentée dans l'un des États membres par un ressortissant d'un pays tiers ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente du Tribunal a désigné M. Dellevedove pour exercer les fonctions prévues par les dispositions des 1° et 3° de l'article L. 222-2-1 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus, au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Dellevedove ;

- et les observations de Me Boujnah, représentant M. A, assisté de Mme B, interprète, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens et qui soutient, en outre, que l'arrêté litigieux est entaché d'un défaut d'examen particulier de sa situation personnelle, d'une erreur de fait, d'un défaut de base légale, d'une erreur manifeste d'appréciation et a été pris en méconnaissance des articles 23 et 25 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 susvisé.

Le préfet de Seine-et-Marne n'était ni présent ni représenté.

Après avoir prononcé la clôture de l'instruction à l'issue de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant turc né le 19 octobre 1994, a déposé une demande d'asile et a été mis en possession de l'attestation correspondante le 3 janvier 2024. À l'issue de la procédure de détermination de l'État membre responsable de cette demande d'asile, par l'arrêté susvisé du 5 février 2024, le préfet de Seine-et-Marne a prononcé le transfert de M. A aux autorités croates. M. A demande au Tribunal d'annuler cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

Sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête :

2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Tout étranger présent sur le territoire français et souhaitant demander l'asile se présente en personne à l'autorité administrative compétente qui enregistre sa demande et procède, dans des conditions fixées par décret en Conseil d'Etat, à la détermination de l'Etat responsable en application du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil, du 26 juin 2013, établissant les critères et mécanismes de détermination de l'Etat membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des Etats membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, ou en application d'engagements identiques à ceux prévus par le même règlement. ". Aux termes de l'article L. 571-1 de ce code : " Lorsque l'autorité administrative estime que l'examen d'une demande d'asile relève de la compétence d'un autre Etat qu'elle entend requérir, en application du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013, il est procédé à l'enregistrement de la demande selon les modalités prévues au chapitre I du titre II. / Une attestation de demande d'asile est délivrée au demandeur selon les modalités prévues à l'article L. 521-7. Elle mentionne la procédure dont il fait l'objet. Elle est renouvelable durant la procédure de détermination de l'Etat responsable et, le cas échéant, jusqu'à son transfert effectif à destination de cet Etat. / Le présent article ne fait pas obstacle au droit souverain de l'Etat d'accorder l'asile à toute personne dont l'examen de la demande relève de la compétence d'un autre Etat. ". Aux termes de l'article L. 573-1 du même code : " L'étranger pour lequel l'autorité administrative estime que l'examen de la demande d'asile relève de la compétence d'un autre Etat bénéficie du droit de se maintenir sur le territoire français jusqu'à la fin de la procédure de détermination de l'Etat responsable de l'examen de sa demande et, le cas échéant, jusqu'à son transfert effectif à destination de cet Etat. "

3. Aux termes de l'article 20 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 susvisé : " Le processus de détermination de l'État membre responsable commence dès qu'une demande de protection internationale est introduite pour la première fois auprès d'un État membre () / 5. L'État membre auprès duquel la demande de protection internationale a été introduite pour la première fois est tenu, dans les conditions prévues aux articles 23, 24, 25 et 29, et en vue d'achever le processus de détermination de l'État membre responsable de l'examen de la demande de protection internationale, de reprendre en charge le demandeur qui se trouve dans un autre État membre sans titre de séjour ou qui y introduit une demande de protection internationale après avoir retiré sa première demande présentée dans un autre État membre pendant le processus de détermination de l'État membre responsable () ". Aux termes de l'article 18 de ce règlement : " 1. L'État membre responsable en vertu du présent règlement est tenu de : / a) prendre en charge, dans les conditions prévues aux articles 21, 22 et 29, le demandeur qui a introduit une demande dans un autre État membre ; / b) reprendre en charge, dans les conditions prévues aux articles 23, 24, 25 et 29, le demandeur dont la demande est en cours d'examen et qui a présenté une demande auprès d'un autre État membre ou qui se trouve, sans titre de séjour, sur le territoire d'un autre État membre ; / c) reprendre en charge, dans les conditions prévues aux articles 23, 24, 25 et 29 le ressortissant de pays tiers ou l'apatride qui a retiré sa demande en cours d'examen et qui a présenté une demande dans un autre État membre ou qui se trouve, sans titre de séjour, sur le territoire d'un autre État membre ; / d) reprendre en charge, dans les conditions prévues aux articles 23, 24, 25 et 29, le ressortissant de pays tiers ou l'apatride dont la demande a été rejetée et qui a présenté une demande auprès d'un autre État membre ou qui se trouve, sans titre de séjour, sur le territoire d'un autre État membre () ". Aux termes de l'article 23 du même règlement : " 1. Lorsqu'un État membre auprès duquel une personne visée à l'article 18, paragraphe 1, point b), c) ou d), a introduit une nouvelle demande de protection internationale estime qu'un autre État membre est responsable conformément à l'article 20, paragraphe 5, et à l'article 18, paragraphe 1, point b), c) ou d), il peut requérir cet autre État membre aux fins de reprise en charge de cette personne. / 2. Une requête aux fins de reprise en charge est formulée aussi rapidement que possible et, en tout état de cause, dans un délai de deux mois à compter de la réception du résultat positif Eurodac ("hit"), en vertu de l'article 9, paragraphe 5, du règlement (UE) n°603/2013 () / 3. Lorsque la requête aux fins de reprise en charge n'est pas formulée dans les délais fixés au paragraphe 2, c'est l'État membre auprès duquel la nouvelle demande est introduite qui est responsable de l'examen de la demande de protection internationale ". Aux termes de l'article 25 du règlement n°604/2013 du 26 juin 2013 susvisé : " 1. L'État membre requis procède aux vérifications nécessaires et statue sur la requête aux fins de reprise en charge de la personne concernée aussi rapidement que possible et en tout état de cause dans un délai n'excédant pas un mois à compter de la date de réception de la requête. Lorsque la requête est fondée sur des données obtenues par le système Eurodac, ce délai est réduit à deux semaines. 2. L'absence de réponse à l'expiration du délai d'un mois ou du délai de deux semaines mentionnés au paragraphe 1 équivaut à l'acceptation de la requête, et entraîne l'obligation de reprendre en charge la personne concernée, y compris l'obligation d'assurer une bonne organisation de son arrivée ". Aux termes de l'article 26 du règlement n°604/2013 du 26 juin 2013 susvisé : " 1. Lorsque l'État membre requis accepte la prise en charge ou la reprise en charge d'un demandeur ou d'une autre personne visée à l'article 18, paragraphe 1, point c) ou d), l'État membre requérant notifie à la personne concernée la décision de le transférer vers l'État membre responsable et, le cas échéant, la décision de ne pas examiner sa demande de protection internationale () ".

4. Le droit constitutionnel d'asile, qui a le caractère d'une liberté fondamentale, a pour corollaire le droit de solliciter le statut de réfugié. Il implique que l'étranger qui sollicite la reconnaissance de la qualité de réfugié soit en principe autorisé à demeurer sur le territoire jusqu'à ce qu'il ait été statué sur sa demande, ce droit s'exerce dans les conditions définies par les dispositions précitées des articles L. 521-1 et L. 571-1 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il résulte de l'ensemble des dispositions précitées que, pour pouvoir procéder au transfert d'un demandeur d'asile vers un autre État membre qu'elle estime responsable de sa demande d'asile en application des dispositions du règlement n°604/2013 du 26 juin 2013 susvisé, l'autorité administrative doit avoir achevé le processus de détermination de l'État membre responsable de l'examen de cette demande d'asile et avoir mené à leur terme les procédures correspondantes et notamment celles applicables aux requêtes aux fins de reprise en charge telles qu'elles sont définies aux articles 23 et 25 du règlement, pour les demandeurs dont la situation relève comme en l'espèce de l'article 18.1-d du règlement, jusqu'à l'acceptation, le cas échéant implicite, de l'État membre requis.

5. Si les actes administratifs doivent être pris selon les formes et conformément aux procédures prévues par les lois et règlements, un vice affectant le déroulement d'une procédure administrative préalable n'est de nature à entacher d'illégalité la décision prise que s'il ressort des pièces du dossier qu'il a été susceptible d'exercer, en l'espèce, une influence sur le sens de la décision prise ou s'il a privé les intéressés d'une garantie.

6. Sous réserve des cas, étrangers au présent litige, où la loi attribue la charge de la preuve à l'une des parties, il appartient au juge administratif, au vu des pièces du dossier et compte tenu, le cas échéant, de l'abstention de l'une des parties à produire les éléments qu'elle est seule en mesure d'apporter et qui ne sauraient être réclamés qu'à elle-même, d'apprécier si l'administration a satisfait aux obligations procédurales qui lui incombent en application des dispositions précitées. Seule l'administration est en mesure d'apporter les éléments relatifs à l'accomplissement des procédures de requête aux fins de reprise en charge susmentionnées.

7. L'administration, qui n'était pas représentée à l'audience, n'a produit aucun mémoire ni aucune pièce à l'instance. L'autorité administrative n'apporte ainsi aucun commencement de preuve, qu'elle est seule en mesure de fournir, de ce qu'elle aurait saisi les autorités croates d'une requête aux fins de reprise en charge de M. A, qui avait présenté selon elle une précédente demande d'asile en Croatie, ni de ce que les autorités croates auraient accepté, même implicitement, cette reprise en charge ni, a fortiori, de ce qu'une telle requête et qu'une telle acceptation seraient intervenues dans les délais prévus par les dispositions précitées des articles 23 et 25 du règlement. Il s'ensuit que l'autorité administrative doit être regardée comme ayant omis à cet égard d'accomplir les obligations procédurales qui découlent des dispositions précitées. Cette omission a constitué la méconnaissance d'une garantie pour M. A et a été susceptible, en l'espèce, d'exercer une influence sur le sens de la décision de transfert dès lors qu'à défaut d'avoir accompli ces formalités dans les délais, les autorités françaises seraient responsables de l'examen de la demande d'asile de l'intéressé en sorte que, dans ces conditions, l'autorité administrative ne pouvait prendre la décision de transfert litigieuse sans commettre également une erreur de droit. Dès lors, l'arrêté susvisé du préfet de Seine-et-Marne portant transfert aux autorités croates de M. A est entaché d'un vice de procédure et d'une erreur de droit de nature à entraîner son annulation.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

8. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public () prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution. / La juridiction peut également prescrire d'office cette mesure. ".

9. Il ressort des termes mêmes de la décision de transfert et il n'est pas contesté que pour saisir les autorités croates d'une requête aux fins de reprise en charge de M. A, le préfet de Seine-et-Marne s'est fondé sur le résultat positif constaté sur le fichier européen Eurodac à partir du relevé des empreintes digitales de l'intéressé effectué au plus tard lors de l'introduction de sa demande d'asile, soit le 3 janvier 2024. En l'absence de toute modification de fait et de droit alléguée depuis la date de la décision contestée et notamment en l'absence de saisine par l'autorité administrative des autorités croates d'une telle requête aux fins de reprise en charge dans le délai de deux mois imparti pour cette saisine par les dispositions susmentionnées de l'article 23 du règlement n°604/2013 du 26 juin 2013 susvisé, à la date du présent jugement, les autorités françaises sont devenues responsables de l'examen de la demande d'asile de M. A sur le fondement de ces mêmes dispositions, en sorte que l'annulation de l'arrêté contesté implique que l'autorité administrative enregistre la demande d'asile de M. A en procédure normale, qu'elle le mette en mesure de voir sa demande d'asile examinée par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides et qu'elle lui délivre dans cette attente une attestation de demande d'asile. Il y a lieu d'enjoindre à l'État (préfet de Seine-et-Marne ou tout autre préfet territorialement compétent) d'y procéder dans le délai de 15 jours à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 5 février 2024 par lequel le préfet de Seine-et-Marne a prononcé le transfert de M. A aux autorités croates est annulé.

Article 2 : Il est enjoint à l'État (préfet de Seine-et-Marne ou tout autre préfet territorialement compétent) d'enregistrer la demande d'asile de M. A en procédure normale, de le mettre en mesure de voir sa demande d'asile examinée par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides dans un délai de 15 jours à compter la notification du présent jugement et de lui remettre dans cette attente une attestation de demande d'asile.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. C A et au préfet de Seine-et-Marne.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 avril 2024.

Le magistrat désigné,

Signé : E. DellevedoveLa greffière,

Signé : S. Aït Moussa

La République mande et ordonne au préfet de Seine-et-Marne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

S. Aït Moussa

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