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AccueilJurisprudence administrativeN° TA77-2403991

Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2403991

mardi 16 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2403991
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantMARNEAU

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, une régularisation et un " mémoire 2 ", enregistrés les 30 mars, 25 avril et 11 juillet 2024, M. D B, assigné à résidence, représenté par Me Marneau, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler les décisions du 26 mars 2024 par lesquelles le préfet de Seine-et-Marne l'a obligé à quitter le territoire français sans délai et l'a interdit de retour pour une durée de trois ans ;

2°) d'annuler l'arrêté du 28 mars 2024 par lequel le préfet de Seine-et-Marne l'a assigné à résidence ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

M. B soutient, dans le dernier état de ses écritures, que :

- la décision portant obligation de quitter le territoire français :

* est entachée d'incompétence ;

* méconnaît le droit d'être entendu et le principe du contradictoire ;

* est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant aux conséquences sur sa situation personnelle ;

* porte une atteinte disproportionnée au droit au respect de la vie famille en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision portant assignation à résidence est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français.

Par un mémoire en défense, enregistré le 9 juillet 2024, le préfet de Seine-et-Marne conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens soulevés par M. B n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la directive n° 2008/115/CE du Parlement européen et du Conseil du 16 décembre 2008 relative aux normes et procédures communes applicables dans les États membres au retour des ressortissants de pays tiers en séjour irrégulier ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente du Tribunal a désigné M. Girard-Ratrenaharimanga, premier conseiller, pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue aux articles R. 776-13-1 et suivants, R. 776-15, R. 777-1 et suivants, R. 777-2 et suivants et R. 777-3 et suivants du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Girard-Ratrenaharimanga, qui a informé les parties, en application des dispositions de l'article R. 611-7-3 du code de justice administrative, de ce que la juridiction est susceptible de prononcer d'office une mesure d'injonction tendant à enjoindre à l'autorité préfectorale de réexaminer la situation de M. B et de lui délivrer dans l'attente une autorisation provisoire de séjour et de prendre toute mesure propre à mettre fin au signalement de M. B dans le système d'information Schengen ;

- les observations de Me Marneau, représentant M. B assisté de M. A, interprète assermenté en langue anglaise, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens ;

- Mme C B, épouse du requérant, dont l'identité a été publiquement vérifiée à l'audience ;

- et M. B, assisté de M. A, interprète assermenté en langue anglaise.

Le préfet de Seine-et-Marne n'était ni présent ni représenté.

Après avoir prononcé la clôture d'instruction à l'issue de l'audience publique à 15h05.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant britannique, né le 12 septembre 1951 à Manchester (Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d'Irlande du Nord), est entré en France à l'été 2009 selon ses déclarations. L'intéressé a été condamné le 18 décembre 2023 par le tribunal judiciaire de Meaux à une peine de huit mois d'emprisonnement dont quatre avec sursis probatoire durant deux ans, les quatre mois fermes étant aménagés ab initio sous le régime de la semi-liberté, pour des faits de violence suivie d'incapacité n'excédant pas huit jours par une personne étant ou ayant été conjoint, concubin ou partenaire lié à la victime par un pacte civil de solidarité aggravé par une circonstance, en récidive, et a été écroué au centre pénitentiaire de Meaux-Chauconin-Neufmontiers. Par arrêté du 26 mars 2024 notifié le surlendemain, le préfet de Seine-et-Marne a obligé l'intéressé à quitter le territoire français sans délai en application du 2° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné d'office et a prononcé une interdiction de retour pour une durée de trois ans. Par arrêté du 28mars 2024 notifié le même jour, la même autorité l'a assigné à résidence en application de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. M. B demande au tribunal d'annuler les décisions portant obligation de quitter le territoire français et interdiction de retour sur le territoire français contenues dans cet arrêté du 26 mars 2024 et l'arrêté du 28 mars 2024.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / () 2° L'étranger, entré sur le territoire français sous couvert d'un visa désormais expiré ou, n'étant pas soumis à l'obligation du visa, entré en France plus de trois mois auparavant, s'est maintenu sur le territoire français sans être titulaire d'un titre de séjour ou, le cas échéant, sans demander le renouvellement du titre de séjour temporaire ou pluriannuel qui lui a été délivré ; / () 5° Le comportement de l'étranger qui ne réside pas régulièrement en France depuis plus de trois mois constitue une menace pour l'ordre public ; (). ".

3. Aux termes de l'article 8 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

4. Si, dans ses décisions des 13 mai 2003 (13 mai 2003, Chandra c. Pays Bas, n°53102/99) et 6 juillet 2006 (6 juillet 2006, Yash Priya c. Danemark, n°13594/03), la Cour européenne des droits de l'homme a estimé que les ressortissants étrangers qui, sans se conformer aux règlements en vigueur, mettent par leur présence sur le territoire d'un État contractant les autorités de ce pays devant un fait accompli, ne peuvent d'une manière générale faire valoir une espérance légitime qu'un droit au séjour leur sera accordé, la Cour a précisé dans sa décision du 21 juin 1988 (21 juin 1988, Berrehab c. Pays-Bas, n° 10730/87,

25 à 29 ; voir également 26 mars 1992, Beldjoubi c. France, n° 12083/86, § 79), que l'ingérence d'un État contractant à la Convention au droit à la vie privée et familiale d'un étranger en situation irrégulière sur son territoire, au sens des stipulations précitées, doit être justifiée par un besoin social impérieux et, notamment, proportionnée au but légitime poursuivi. Ainsi que la Cour l'a précisé (24 janvier 2017, Paradiso et Campanelli c/ Italie, § 181), " pour déterminer si une ingérence est "nécessaire, dans une société démocratique", il y a lieu de tenir compte du fait qu'une marge d'appréciation est laissée aux autorités nationales ", dont la décision demeure soumise aux juridictions nationales, et à la Cour si elle est saisie, compétentes pour en vérifier la conformité aux exigences de la Convention (22 avril 1997, X, Y et Z c. Royaume-Uni, Recueil 1997-II, § 41). Il s'ensuit que le juge doit opérer une appréciation entre l'intérêt individuel du requérant au droit au respect de sa vie privée et familiale et l'intérêt général eu égard notamment aux agissements passés de l'étranger, appréciation parfois dénommée " balance des intérêts ".

5. M. B fait valoir que sa vie privée et familiale se trouve en France dès lors qu'il s'y trouve depuis 2009 où il a travaillé, qu'il est maintenant à la retraite et perçoit une pension, qu'il s'est marié avec une ressortissante française en 2011 avec laquelle il vit sans discontinuer et qu'il n'a plus aucune attache dans son pays d'origine. Il ressort des pièces du dossier que M. B, qui a été en situation régulière sur le territoire français de 2009 au 31 janvier 2020 date de prise d'effet du Brexit, est effectivement mariée à Mme C B depuis l'année 2011 or il ressort de la jurisprudence administrative l'existence d'une présomption de communauté de vie durant le mariage, présomption certes réfragable à la charge de l'autorité administrative. Si le préfet en défense fait valoir que le requérant a été condamné à deux reprises pour des faits de violence conjugale envers son épouse, qu'il ne saurait ainsi utilement se prévaloir de cette relation, les violences conjugales, surtout en récidive, ne pouvant être considérées comme une normalité dans les rapports conjugaux, nonobstant la circonstance qu'il serait retourné vivre chez cette dernière, en sorte que cet élément ne prive pas l'autorité administrative de son pouvoir d'appréciation quant aux risques de récidive de faits de violence, il y a lieu de noter que, sans priver l'appréciation dont dispose effectivement l'autorité administrative, cette dernière doit être réalisée, sous le contrôle du juge, en prenant en compte l'intérêt individuel du requérant au droit au respect de sa vie privée et familiale et l'intérêt général eu égard notamment aux agissements passés de l'étranger selon la méthode décrite au point précédent. À cet égard, s'il est vrai, et ainsi qu'il le reconnaît à l'audience, M. B a été condamné à deux reprises pour des faits de violences conjugales, faits qui demeurent graves, il y a lieu de noter que la peine d'emprisonnement a été soumise à un sursis pour la moitié de cette dernière malgré l'état de récidive, que la première moitié de la peine a été décidé dès le jugement comme devant être exécutée ab initio sous le régime de la semi-liberté, que le requérant a bénéficié d'une réduction de peine, qu'il justifie des mesures de suivi ordonnés par le tribunal correctionnel et d'au moins deux bilans sanguins négatifs à l'alcool. Par ailleurs, à l'audience, son épouse a clairement et publiquement souhaité que son époux reste avec elle et qu'il ne soit pas éloigné, confirmé le sevrage en cours et avoir confiance en son époux et notamment dans sa capacité à ne pas recommencer. En outre, il n'est pas utilement contesté que l'intéressé, qui a divorcé de sa première épouse en 1988 dans son pays d'origine, n'a plus aucun contact avec cette dernière ni avec ses enfants issus de cette première union. Dans ces conditions, et alors que le préfet ne justifie pas avoir procédé à une audition de l'intéressé qui justifie avoir manifestement beaucoup d'éléments à faire valoir (CE, 9 août 2023, n° 455146, B), le préfet de Seine-et-Marne soit être considéré comme ayant méconnu les stipulations de l'article 8 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation quant aux conséquences sur la situation personnelle de M. B, outre la méconnaissance du principe du contradictoire.

6. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. B est fondé à demander l'annulation de la décision du 26 mars 2024 par laquelle le préfet de Seine-et-Marne l'a obligé à quitter le territoire français ainsi que, par voie de conséquence, l'annulation des autres décisions attaquées, privées de base légale, par lesquelles cette autorité lui a refusé l'octroi d'un délai de départ volontaire, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné d'office et l'a interdit de retour pour une durée de trois ans ainsi que l'arrêté du 28 mars 2024 par lequel le préfet de Seine-et-Marne l'a assigné à résidence.

Sur les injonctions :

7. Aux termes de l'article L. 911-2 du même code : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne à nouveau une décision après une nouvelle instruction, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision juridictionnelle, que cette nouvelle décision doit intervenir dans un délai déterminé. ". Aux termes de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision portant obligation de quitter le territoire français est annulée, il est immédiatement mis fin aux mesures de surveillance prévues aux articles () L. 731-1 et (), et l'étranger est muni d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que l'autorité administrative ait à nouveau statué sur son cas. ". Il appartient au juge, saisi de conclusions sur le fondement des dispositions précitées, de statuer sur ces conclusions, en tenant compte, le cas échéant après une mesure d'instruction, de la situation de droit et de fait existant à la date de sa décision.

8. Eu égard aux motifs du présent jugement, l'annulation de l'obligation de quitter le territoire français contestée implique que le préfet de Seine-et-Marne réexamine la situation de M. B et qu'il lui délivre une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce qu'il ait à nouveau statué sur son cas. Il y a lieu de prescrire à cette autorité, ou à tout autre préfet territorialement compétent, d'y procéder dans le délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement.

9. En deuxième lieu, eu égard aux termes de l'article L. 614-16 précité du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, l'annulation de l'obligation de quitter le territoire français implique nécessairement qu'il soit mis fin aux mesures de surveillance dont M. B fait l'objet.

10. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 613-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger auquel est notifiée une interdiction de retour sur le territoire français est informé qu'il fait l'objet d'un signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen, conformément à l'article 24 du règlement (UE) n° 2018/1861 du Parlement européen et du Conseil du 28 novembre 2018 sur l'établissement, le fonctionnement et l'utilisation du système d'information Schengen (SIS) dans le domaine des vérifications aux frontières, modifiant la convention d'application de l'accord de Schengen et modifiant et abrogeant le règlement (CE) n° 1987/2006. (). ".

11. Le présent jugement, qui annule l'interdiction de retour sur le territoire français prise à l'encontre de M. B, implique nécessairement que l'administration efface le signalement dont il fait l'objet dans le système d'information Schengen aux fins de non-admission. Il y a donc lieu d'enjoindre au préfet de Seine-et-Marne de prendre toute mesure propre à mettre fin à ce signalement.

12. Enfin, l'annulation prononcée n'implique aucune autre injonction.

Sur les frais liés au litige :

13. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État, qui est, dans la présente instance, la partie perdante, une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par M. B et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 26 mars 2024 par lequel le préfet de Seine-et-Marne a obligé M. D B à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné d'office et l'a interdit de retour pour une durée de trois ans est annulé.

Article 2 : L'arrêté du 28 mars 2024 par lequel le préfet de Seine-et-Marne a assigné M. D B à résidence est annulé.

Article 3 : Il est enjoint au préfet de Seine-et-Marne, ou à tout autre préfet territorialement compétent, de réexaminer la situation de M. D B dans le délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement, et de lui délivrer dans l'attente une autorisation provisoire de séjour.

Article 4 : Il est enjoint au préfet de Seine-et-Marne, ou à tout autre préfet territorialement compétent, de prendre toute mesure propre à mettre fin au signalement de M. D B dans le système d'information Schengen procédant de l'interdiction de retour du 26 mars 2024 ci-dessus annulée.

Article 5 : Il est mis fin aux mesures de surveillance dont fait l'objet M. D B.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. D B et au préfet de Seine-et-Marne.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 juillet 2024.

Le magistrat désigné,

Signé : G. Girard-Ratrenaharimanga

La greffière,

Signé : MD. Adelon

La République mande et ordonne au préfet de Seine-et-Marne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière,

MD. Adelon

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