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AccueilJurisprudence administrativeN° TA77-2406365

Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2406365

mardi 30 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2406365
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantSELARL JOVE - LANGAGNE - BOISSAVY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 17 mai 2024 Mme F D, représentée par le cabinet Jove - Langagne - Boissavy, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 3 mai 2024 par lequel la préfète du Val-de-Marne a prononcé son transfert aux autorités suisses responsables de l'examen de sa demande d'asile ;

2°) d'effacer le signalement la concernant dans le fichier européen de non-admission ;

3°) de lui accorder l'aide juridictionnelle ;

4°) de lui désigner un conseil commis d'office ;

5°) de lui désigner un interprète en langue tamoule.

Mme D soutient que :

* son père était un membre à part entière des LTTE et a participé de manière conséquente à la lutte armée. En raison de son militantisme, son père et sa famille ont été persécutés par les autorités sri lankaises ;

* en raison de ses démarches pour faire libérer son père enlevé en octobre 2017 et emprisonné, et également en raison de son propre militantisme au profit de la cause tamoule, elle a été arrêtée et détenue pendant un mois dans des conditions dégradantes et torturée. C'est en sortant de cette détention qu'elle a quitté le Sri Lanka en novembre 2023 ;

* elle a en France des membres de sa famille qui peuvent l'aider à effectuer des démarches et elle est convaincue que la France peut lui octroyer plus de droit que la Suisse en matière d'asile ;

* lors d'un contrôle de papier d'identité, elle a été interpellée par les autorités policières qui lui ont délivré une obligation de quitter le territoire français ;

* la pratique des autorités suisses à l'égard des personnes requérantes d'asile sri lankaises est redevenue plus restrictive depuis 2016 ;

* la notification de la décision prise à son encontre est irrégulière ;

* la décision attaquée est entachée d'incompétence ;

* elle est insuffisamment motivée et entachée d'un défaut d'examen sérieux ;

* elle est entachée d'une erreur de droit ;

* elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

* elle méconnait le principe du respect des droits de la défense ;

* elle porte une atteinte excessive au droit de mener une vie privée et familiale.

La requête a été communiquée à la préfète du Val-de-Marne, représentée par le cabinet Actis avocats, qui n'a pas présenté de mémoire en défense mais qui a communiqué des pièces enregistrées le 2 juillet 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la Constitution ;

- la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la Convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- la convention d'application de l'accord Schengen du 14 juin 1985, signée à Schengen le 19 juin 1990 ;

- la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- la directive 2008/115/CE du 16 décembre 2008 relative aux normes et procédures communes applicables dans les États membres au retour des ressortissants de pays tiers en séjour irrégulier ;

- le règlement (UE) n° 603/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 relatif à la création d'Eurodac pour la comparaison des empreintes digitales aux fins de l'application efficace du règlement (UE) n° 604/2013 ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 établissant les critères et mécanismes de détermination de l'État membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des États membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride ;

- le règlement d'exécution (UE) n° 118/2014 de la Commission du 30 janvier 2014 modifiant le règlement (CE) n° 1560/2003 portant modalités d'application du règlement (CE) n° 343/2003 du Conseil établissant les critères et mécanismes de détermination de l'État membre responsable de l'examen d'une demande d'asile présentée dans l'un des États membres par un ressortissant d'un pays tiers ;

- le règlement (UE) 2016/399 du Parlement européen et du Conseil du 9 mars 2016 concernant un code de l'Union relatif au régime de franchissement des frontières par les personnes (code frontières Schengen) ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

La présidente du Tribunal a désigné M. Pradalié, premier conseiller, pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue aux articles R. 776-13-1 et suivants, R. 776-15, R. 777-1 et suivants, R. 777-2 et suivants et R. 777-3 et suivants du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Pradalié, qui a informé les parties, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement est susceptible d'être fondé sur le moyen relevé d'office tiré de la tardiveté de la requête ;

- le rapport de M. Pradalié, qui a informé les parties, en application des dispositions de l'article R. 611-7-3 du code de justice administrative, de ce que la juridiction est susceptible de prononcer d'office une mesure d'injonction, assortie le cas échéant d'une astreinte, tendant, en cas d'annulation, à enjoindre à l'autorité préfectorale de réexaminer la situation de Mme D et de lui renouveler dans l'attente son attestation de demande d'asile ;

- les observations de Me Langagne, représentant Mme D assistée de Mme E, interprète assermentée en langue tamoule, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens et soutient, en outre, que la décision méconnait l'article 17 du règlement Dublin III, car la requérante justifie de membres de sa famille sur le territoire français et notamment la présence de sa grand-mère paternelle, de son oncle et de sa tante qui ont un titre de séjour en qualité de réfugiés. Elle n'a pas les documents à cet égard. Elle les a demandés aux membres de sa famille mais ils ont eu peur de les lui communiquer. M. D est isolée en Suisse mais a des attaches familiales en France. Elle a obtenu la semaine dernière le justificatif de l'assurance maladie lui permettant de bénéficier d'une prise en charge psychologique et également physique, comme elle l'a indiqué dans son entretien. Elle a été victime d'actes graves au Sri Lanka. Par ailleurs sa demande d'asile aurait été rejetée par les autorités suisses le 14 février 2024. Cela sera communiqué en cours de délibéré. Une décision de rejet aurait été prise par les autorités suisses. Donc en cas de remise vers les autorités suisses il y a un risque qu'elle soit renvoyée vers le Sri-Lanka. Elle soulève donc le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Malgré le rejet des autorités suisses en février 2024 les autorités suisses auraient accepté d'examiner la demande d'asile par une décision de mars 2024,

- Mme D assistée de Mme E, interprète assermentée en langue tamoule, qui indique qu'elle ne peut pas aller en suisse car elle n'y connait personne ;

- et les observations de Me Kerkeni, représentant la préfète du Val-de-Marne, absente, qui conclut au rejet de la requête, aucun des moyens soulevés n'étant fondé, et soutient en outre que la préfecture n'a pas d'élément pour savoir si les autorités suisses ont déjà répondu à la demande d'aile de la requérante. Dans l'entretien individuel il est indiqué qu'elle n'a pas sollicité l'asile dans un autre pays. Elle indique également qu'elle n'a pas de famille en France. Nous n'avons pas de pièce concernant sa situation familiale en France ni concernant son état de santé, ou encore qu'elle ne pourrait bénéficier d'une prise en charge adaptée en Suisse.

Après avoir prononcé la clôture d'instruction à l'issue de l'audience publique à 11h13.

Une note en délibéré présentée pour Mme D a été enregistrée le 16 juillet 2020 à 16H55 et n'a pas été communiquée.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D, ressortissante srilankaise née le 6 juin 2001 à Jaffna (Sri Lanka) a déposé une demande d'asile et a été mise en possession de l'attestation correspondante le 4 mars 2024. À l'issue de la procédure de détermination de l'État membre responsable de cette demande d'asile, par l'arrêté susvisé du 3 mai 2024, la préfète du Val-de-Marne a prononcé le transfert de Mme D aux autorités suisses. Mme D demande au tribunal d'annuler cet arrêté.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 susvisée : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. ". Mme D a bénéficié à l'audience de l'assistance d'un avocat commis d'office. Il n'y a donc pas lieu de prononcer l'admission provisoire de l'intéressé(e) à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. En premier lieu, par un arrêté n° 2022/08671 du 25 juillet 2022, régulièrement publié au recueil des actes administratifs n° 23 de la préfecture du Val-de-Marne, la préfète du Val-de-Marne a donné délégation à M. C A, adjoint à la directrice des migrations et de l'intégration, délégation pour signer notamment les décisions litigieuses en cas d'absence ou d'empêchement de Madame B, directrice des migrations et de l'intégration. Il n'est en l'espèce ni établi ni même allégué que Madame B n'aurait, à la date de l'arrêté attaqué, pas été absente ou empêchée. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteure de l'arrêté attaqué doit être écarté.

4. En deuxième lieu, Il ressort des pièces du dossier que l'arrêté attaqué de la préfète du Val-de-Marne a été régulièrement notifié à la requérante par un agent de la préfecture le 6 mai 2024 à 09H57 par l'intermédiaire d'un interprète en langue tamoule. Par suite le moyen tiré de l'irrégularité de la notification de la décision prise à l'encontre du requérant doit être écarté.

5. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 571-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'autorité administrative estime que l'examen d'une demande d'asile relève de la compétence d'un autre État qu'elle entend requérir, en application du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013, il est procédé à l'enregistrement de la demande selon les modalités prévues au chapitre I du titre II. / Une attestation de demande d'asile est délivrée au demandeur selon les modalités prévues à l'article L. 521-7. Elle mentionne la procédure dont il fait l'objet. Elle est renouvelable durant la procédure de détermination de l'État responsable et, le cas échéant, jusqu'à son transfert effectif à destination de cet État. / Le présent article ne fait pas obstacle au droit souverain de l'État d'accorder l'asile à toute personne dont l'examen de la demande relève de la compétence d'un autre État. ". Selon l'article L. 572-1 de ce code : " Sous réserve du troisième alinéa de l'article L. 571-1, l'étranger dont l'examen de la demande d'asile relève de la responsabilité d'un autre État peut faire l'objet d'un transfert vers l'État responsable de cet examen. / Toute décision de transfert fait l'objet d'une décision écrite motivée prise par l'autorité administrative. / Cette décision est notifiée à l'intéressé. Elle mentionne les voies et délais de recours ainsi que le droit d'avertir ou de faire avertir son consulat, un conseil ou toute personne de son choix. Lorsque l'intéressé n'est pas assisté d'un conseil, les principaux éléments de la décision lui sont communiqués dans une langue qu'il comprend ou dont il est raisonnable de penser qu'il la comprend. ".

6. Est suffisamment motivée une décision de transfert qui mentionne le règlement du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 et comporte l'indication des éléments de fait sur lesquels l'autorité administrative se fonde pour estimer que l'examen de la demande présentée devant elle relève de la responsabilité d'un autre État membre, une telle motivation permettant d'identifier le critère du règlement communautaire dont il est fait application. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que l'arrêté contesté comporte l'énoncé des motifs de fait et de droit qui en constituent le fondement et notamment le visa du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 susvisé et notamment les circonstances que l'intéressée est entrée irrégulièrement sur le territoire français, qu'une attestation de demandeur d'asile en procédure Dublin lui a été remise le 4 mars 2024 et qu'il ressort de la comparaison des empreintes digitales de Mme D au moyen du système " EURODAC ", effectuée conformément au règlement n°603/2013 susvisé, que l'intéressée a sollicité l'asile auprès des autorités suisses le 5 décembre 2023, que les autorités suisses ont été saisies le 20 mars 2024 d'une demande de reprise en charge en application de l'article 18 (1) (b) du règlement UE n° 604/2013, et que les autorités suisses ont fait connaître leur accord le 20 mars 2024 en application de l'article 18 (1) (d) du règlement susvisé. Dès lors, contrairement à ce que soutient Mme D, cet arrêté est suffisamment motivé. En outre, il ne ressort ni des termes de cet arrêté, ni des autres pièces versées au dossier, que la préfète du Val-de-Marne n'aurait pas procédé à un examen particulier de la situation personnelle de l'intéressé.

7. En quatrième lieu, aux termes de l'article 9 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " Si un membre de la famille du demandeur, que la famille ait été ou non préalablement formée dans le pays d'origine, a été admis à résider en tant que bénéficiaire d'une protection internationale dans un État membre, cet État membre est responsable de l'examen de la demande de protection internationale, à condition que les intéressés en aient exprimé le souhait par écrit ". Aux termes de l'article 17 du même règlement : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement () / 2. L'État membre dans lequel une demande de protection internationale est présentée et qui procède à la détermination de l'État membre responsable, ou l'État membre responsable, peut à tout moment, avant qu'une première décision soit prise sur le fond, demander à un autre État membre de prendre un demandeur en charge pour rapprocher tout parent pour des raisons humanitaires fondées, notamment, sur des motifs familiaux ou culturels, même si cet autre État membre n'est pas responsable au titre des critères définis aux articles 8 à 11 et 16. Les personnes concernées doivent exprimer leur consentement par écrit. " En vertu du g de l'article 2 de ce règlement, la notion de " membre de la famille " doit s'entendre, s'agissant comme en l'espèce d'un demandeur majeur, des seuls conjoint ou partenaire et de leurs enfants. Toutefois, même si le cas du demandeur d'asile ne relève pas des articles 9 ou 10 du règlement n°604/2013 du 26 juin 2013 susvisé en raison du caractère restrictif de la notion de " membre de la famille " fixé par le g de l'article 2 de ce règlement, les liens familiaux existant entre lui et les personnes ayant présenté une demande d'asile en France, non nécessairement entendus dans ce sens restrictif, peuvent justifier que soit appliquée par les autorités françaises la clause dérogatoire de l'article 17, paragraphe 1, ou la clause humanitaire définie à l'article 17, paragraphe 2. En outre, la mise en œuvre par les autorités françaises tant du paragraphe 1 que du paragraphe 2 de l'article 17 doit être assurée à la lumière des exigences définies par le second alinéa de l'article 53-1 de la Constitution, aux termes duquel : " les autorités de la République ont toujours le droit de donner asile à tout étranger persécuté en raison de son action en faveur de la liberté ou qui sollicite la protection de la France pour un autre motif. ".

8. Les moyens tirés de ce que la décision attaquée est entachée d'une erreur de droit et d'une erreur manifeste d'appréciation, de ce qu'elle méconnait le principe du respect des droits de la défense, de ce qu'elle porte une atteinte excessive au droit de mener une vie privée et familiale, et de ce que Mme D aurait dû se voir appliquer la clause discrétionnaire prévue à l'article 17 du règlement Dublin précité n'étant pas assortis des précisions permettant d'en apprécier le bien-fondé, ne peuvent qu'être écartés.

9. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de Mme D à fin d'annulation de l'arrêté susvisé du 3 mai 2024 par lequel la préfète du Val-de-Marne a prononcé son transfert aux autorités suisses doivent être rejetées. Par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction ne peuvent qu'être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme D est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme F D et à la préfète du Val-de-Marne.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 juillet 2024.

Le magistrat désigné,

Signé : G. PRADALIE

La greffière,

Signé : MD. ADELON

La République mande et ordonne à la préfète du Val-de-Marne en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière,

MD. ADELON

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