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AccueilJurisprudence administrativeN° TA77-2408179

Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2408179

mercredi 10 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2408179
TypeOrdonnance
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantBENNOUF

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 4 juillet 2024, M. D C, représenté par

Me Berthier et Me Bennouf, demande au juge des référés, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

1°) de suspendre dans les plus brefs délais l'arrêté du 26 juin 2024 par lequel le ministre de l'intérieur et des outre-mer a pris à son encontre une mesure individuelle de contrôle administratif et de surveillance ;

2°) d'ordonner toutes mesures utiles et nécessaires pour faire cesser l'atteinte grave et manifestement illégale portée par l'arrêté du 26 juin 204 par lequel le ministre de l'intérieur et des outre-mer a pris à son encontre une mesure individuelle de contrôle administratif et de surveillance ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il indique qu'il est ambulancier depuis le 1er mars 2019, qu'il a fait l'objet le 21 mai 2024 d'une décision du juge des libertés et de la détention du tribunal judicaire de Paris ordonnant une mesure de perquisition administrative, que cette perquisition n'a amené à la découverte d'aucun élément en rapport avec les motivations de cette ordonnance, qu'il a interjeté appel contre cette ordonnance, et que, le 1er juillet 2024, il a fait l'objet d'une mesure individuelle de contrôle administratif et de surveillance reprenant les mêmes éléments que ceux ayant motivé la perquisition du 21 mai 2024.

Il soutient que la condition d'urgence est satisfaite car elle est présumée dans le cas des mesures individuelles de contrôle administratif et de surveillance et il ne peut plus travailler et qu'aucun aménagement n'est possible car son planning de travail est préparé la veille pour le lendemain voire le matin même, et que cette mesure porte une atteinte grave et manifestement illégale à sa liberté d'aller et de venir ainsi qu'à sa liberté de travail, ce qui va entraîner sa désinsertion sociale alors qu'il a tout fait pour se réinsérer dans la société à sa sortie de prison, que sa situation d'ancien délinquant ne constitue pas à elle seule une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre public dès lors qu'il n'a plus eu affaire à la justice depuis sa sortie de prison

en 2020, et que la circonstance que deux de ses frères ont adhéré, à un moment, à des thèses incitant à la commission d'actes de terrorisme ne saurait non plus justifier l'édiction de la mesure contestée.

Par un mémoire en défense enregistré le 8 juillet 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens ne sont pas fondés, la condition d'urgence n'étant pas satisfaite.

Vu :

- le code de la sécurité intérieure,

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal administratif de Melun a désigné M. Aymard, vice-président, pour statuer en tant que juge des référés en application de l'article L. 521-2 du code de justice administrative.

Après avoir, au cours de l'audience du 9 juillet 2024, tenue en présence de Mme Dusautois, greffière d'audience, présenté son rapport et entendu les observations de Me Bennouf, représentant M. C, présent, qui relève que le ministre de l'intérieur ne soulève aucun lien entre lui et les Jeux Olympiques, qui rappelle qu'il est sorti de prison en 2018 et qu'il n'a plus commis d'infractions depuis cette date, qu'il travaille depuis six ans comme ambulancier, qu'un aménagement des mesures prises contre lui est impossible, que la perquisition administrative dont il a fait l'objet n'a rien donné alors que c'était la troisième, qu'aucune mesure individuelle de contrôle n'a été prise contre lui à sa sortie de prison alors que, pour ses frères, cela a été fait, que la menace n'est donc pas caractérisée, qu'il lui est imputé des relations qui sont en fait celles de ses frères ou celles faites au cours de son emprisonnement, que le dernier lien relevé date de 2017, qu'il poursuit son insertion professionnelle depuis six ans, que rien n'a jamais été trouvé contre lui ni n'a été mentionné, qu'aucune menace n'est relevée en lien avec son propre comportement, qu'il n'y a aucune preuve, et qui indique qu'il ne travaille plus depuis le 1er juillet et qu'il ne gagne plus d'argent et qu'il risque une désinsertion sociale et que ses obligations professionnelles sont incompatibles avec la mesure contestée.

Le ministre de l'intérieur et des outre-mer, dûment convoqué, n'était ni présent et ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1 Par un arrêté du 26 juin 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer a fait interdiction à M. C de se déplacer en dehors du territoire de la commune de

Nogent-sur-Marne (Val-de-Marne), lui a fait obligation de se présenter une fois par jour, à midi, au commissariat de police de Nogent-sur-Marne, lui a interdit de se déplacer en dehors du territoire de la commune sans disposer d'autorisation écrite préalable et de confirmer et justifier son lieu d'habitation auprès du commissariat de police, ces mesures étant édictées pour une période de

trois mois. Par une requête enregistrée le 5 juillet 2024, M. C demande au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, de suspendre cet arrêté en tant notamment qu'il l'empêche d'exercer son travail d'ambulancier.

Sur les conclusions sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

2 Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. / Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures ".

3 Aux termes de l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure : " Aux seules fins de prévenir la commission d'actes de terrorisme, toute personne à l'égard de laquelle il existe des raisons sérieuses de penser que son comportement constitue une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics et qui soit entre en relation de manière habituelle avec des personnes ou des organisations incitant, facilitant ou participant à des actes de terrorisme, soit soutient, diffuse, lorsque cette diffusion s'accompagne d'une manifestation d'adhésion à l'idéologie exprimée, ou adhère à des thèses incitant à la commission d'actes de terrorisme ou faisant l'apologie de tels actes peut se voir prescrire par le ministre de l'intérieur les obligations prévues au présent chapitre ". Aux termes de l'article L. 228-2 du même code : " Le ministre de l'intérieur peut, après en avoir informé le procureur de la République antiterroriste et le procureur de la République territorialement compétent, faire obligation à la personne mentionnée à l'article L. 228-1 de : 1° Ne pas se déplacer à l'extérieur d'un périmètre géographique déterminé, qui ne peut être inférieur au territoire de la commune. La délimitation de ce périmètre permet à l'intéressé de poursuivre une vie familiale et professionnelle et s'étend, le cas échéant, aux territoires d'autres communes ou d'autres départements que ceux de son lieu habituel de résidence ; 2° Se présenter périodiquement aux services de police ou aux unités de gendarmerie, dans la limite d'une fois par jour, en précisant si cette obligation s'applique les dimanches et jours fériés ou chômés ; 3° Déclarer et justifier de son lieu d'habitation ainsi que de tout changement de lieu d'habitation. L'obligation prévue au 1° du présent article peut être assortie d'une interdiction de paraître dans un ou plusieurs lieux déterminés se trouvant à l'intérieur du périmètre géographique mentionné au même 1° et dans lesquels se tient un événement exposé, par son ampleur ou ses circonstances particulières, à un risque de menace terroriste. Cette interdiction tient compte de la vie familiale et professionnelle de la personne concernée. Sa durée est strictement limitée à celle de l'événement, dans la limite de trente jours. Sauf urgence dûment justifiée, elle doit être notifiée à la personne concernée au moins

quarante-huit heures avant son entrée en vigueur. Les obligations prévues aux 1° à 3° du présent article sont prononcées pour une durée maximale de trois mois à compter de la notification de la décision du ministre. Elles peuvent être renouvelées par décision motivée, pour une durée maximale de trois mois, lorsque les conditions prévues à l'article L. 228-1 continuent d'être réunies. Au-delà d'une durée cumulée de six mois, chaque renouvellement est subordonné à l'existence d'éléments nouveaux ou complémentaires. La durée totale cumulée des obligations prévues aux 1° à 3° du présent article ne peut excéder douze mois. Les mesures sont levées dès que les conditions prévues à l'article L. 228-1 ne sont plus satisfaites. Toute décision de renouvellement des obligations prévues aux 1° à 3° du présent article est notifiée à la personne concernée au plus tard cinq jours avant son entrée en vigueur. La personne concernée peut demander au président du tribunal administratif ou au magistrat qu'il délègue l'annulation de la décision dans un délai de quarante-huit heures à compter de sa notification. Il est statué sur la légalité de la décision au plus tard dans un délai de soixante-douze heures à compter de la saisine du tribunal. Dans ce cas, la mesure ne peut entrer en vigueur avant que le juge ait statué sur la demande. En cas de saisine d'un tribunal territorialement incompétent, le délai de jugement de soixante-douze heures court à compter de l'enregistrement de la requête par le tribunal auquel celle-ci a été renvoyée. La mesure en cours demeure en vigueur jusqu'à l'expiration de ce délai, pour une durée maximale de sept jours à compter de son terme initial. La décision de renouvellement ne peut entrer en vigueur avant que le juge ait statué sur la demande. L'audience est publique. Elle se déroule sans conclusions du rapporteur public. Lorsque la présence du requérant à l'audience est susceptible de méconnaître les obligations résultant de la mesure de surveillance, le requérant peut solliciter un sauf-conduit pour s'y rendre. Le sauf-conduit n'est pas délivré si le déplacement du requérant constitue une menace pour la sécurité et l'ordre publics. La personne soumise aux obligations prévues aux 1° à 3° du présent article peut, dans un délai de deux mois à compter de la notification de la décision, ou à compter de la notification de chaque renouvellement lorsqu'il n'a pas été fait préalablement usage de la faculté prévue au huitième alinéa, demander au tribunal administratif l'annulation de cette décision. Le tribunal administratif statue dans un délai de quinze jours à compter de sa saisine. Ces recours, dont les modalités sont fixées au chapitre III ter du titre VII du livre VII du code de justice administrative, s'exercent sans préjudice des procédures prévues au huitième alinéa du présent article ainsi qu'aux articles L. 521-1 et L. 521-2 du même code ".

4 Eu égard à son objet et à ses effets, notamment aux restrictions apportées à la liberté d'aller et venir, une décision prise par l'autorité administrative en application des articles L. 228-1 et L. 228-2 du code de la sécurité intérieure, porte, en principe et par elle-même, sauf à ce que l'administration fasse valoir des circonstances particulières, une atteinte grave et immédiate à la situation de cette personne, de nature à créer une situation d'urgence justifiant que le juge administratif des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, puisse prononcer dans de très brefs délais, si les autres conditions posées par cet article sont remplies, une mesure provisoire et conservatoire de sauvegarde.

5 En l'espèce, le ministre de l'intérieur et des outre-mer soutient que le comportement de M. C constitue une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre public, car il est en relation de manière habituelle avec des personnes ou des organisations incitant, facilitant ou participant à des actes de terrorisme et que la survenance des Jeux Olympiques de 2024 exige qu'une attention particulière soit apportée aux mesures de sécurité nécessaires à leur bon déroulement, compte tenu de la menace terroriste toujours présente. Il soutient également que la condition d'urgence n'est pas satisfaite car l'intéressé ne démontre pas l'impossibilité pour lui de saisir l'administration pour faire valoir tout motif en vue d'obtenir un aménagement soit ponctuel soit permanent des obligations découlant de la mesure contestée, dès lors qu'il s'agirait de déplacements professionnels précis et planifiés.

6 Toutefois, le requérant fait valoir, sans que ces éléments soient contestés ou contredits, qu'il exerce la profession d'ambulancier depuis 2019, que son planning de travail n'est connu au mieux que la veille pour le lendemain et est même susceptible d'être modifié à la dernière minute, en raison d'urgences ou de désistements, que son entreprise travaille sur l'ensemble de la région parisienne et qu'il n'est donc pas cantonné à un secteur précis de celle-ci et que les difficultés de circulation empêchent de prévoir une heure fixe et habituelle de retour des véhicules dans son entreprise, laquelle est implantée à Champs-sur-Marne (Seine-et-Marne), que donc tout aménagement aboutirait à vider de son sens la mesure individuelle de contrôle administratif et de surveillance et que la mesure contestée l'empêche donc de travailler et de percevoir des revenus et risque de réduire à néant son projet de réinsertion sociale engagé à sa sortie de prison en étroite collaboration avec le service pénitentiaire d'insertion et de probation . Dans ces conditions, M. C doit être regardé comme justifiant d'une situation d'urgence au sens de l'article L. 521-2 du code de justice administrative.

7 Par ailleurs, si le ministre de l'intérieur et des outre-mer soutient également que M. C évolue dans un milieu familial et relationnel acquis à l'islam radical favorable au djihadisme, soit en l'espèce son père et ses frères, et qu'il aurait fréquenté lors de son emprisonnement des personnes connues pour des faits de participation à une entreprise terroriste, il ressort des pièces du dossier, d'une part, que les fréquentations qui lui sont reprochées, et notamment celle de M. A, par ailleurs décrit par le ministre comme ayant un " profil psychologique fragile ", " ont été objectivées jusqu'en 2017 ", soit il y a sept ans, et celle de M. E aurait eu lieu pendant son incarcération pour des affaires de vol et de trafic de stupéfiants et n'est pas documentée par le ministre après la sortie de prison de M. C en février 2020, d'autre part que les perquisitions administratives dont il a fait l'objet au domicile qu'il partage avec son père et ses frères, qui font ou ont fait l'objet de mesures identiques, et notamment la dernière du 21 mai 2024, n'ont donné lieu à aucune suite particulière le concernant ni à aucune rétention notamment d'appareils électroniques en vue de leur exploitation, et enfin que le ministre de l'intérieur ne soutient pas que l'intéressé, depuis sa sortie de prison, ne serait signalé par des actes et des comportements qui permettraient de penser qu'il constituerait " une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics " au sens de l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure, les seules circonstances qu'il revêtirait la tenue traditionnelle lors de la grande prière du vendredi au sein d'une mosquée dont l'imamat a été un temps assuré par son oncle, ancien aumônier du centre pénitentiaire de Fleury-Mérogis (Essonne) dont l'agrément a été suspendu en avril 2017, et qu'il serait " un délinquant multirécidiviste de droit commun ", ne pouvant à elles seules constituer une telle menace.

8 Il résulte de ce qui précède, que faute de caractériser le soutien, la diffusion ou l'adhésion à des thèses incitant à la commission d'actes de terrorisme ou faisant l'apologie de tels actes ou, alternativement, une relation habituelle avec des personnes ou des organisations incitant, facilitant ou participant à des actes de terrorisme, l'arrêté litigieux est entaché d'une illégalité manifeste. Il y a lieu, par suite, d'en suspendre l'exécution.

Sur les frais irrépétibles :

9 Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat (ministre de l'intérieur et des outre-mer) le versement d'une somme de 1 500 euros au titre de l'article

L. 761-1 du code de justice administrative.

O R D O N N E :

Article 1er : L'exécution de l'arrêté du ministre de l'intérieur et des outre-mer du 26 juin 2024 est suspendue.

Article 2 : L'Etat (ministre de l'intérieur et des outre-mer) versera une somme de 1 500 euros à

M. C en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée M. D C et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Copie en sera communiquée à la préfète du Val-de-Marne.

Le juge des référés,La greffière,

B : M. AymardB : O. Dusautois

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

La greffière,

N°2408179

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