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AccueilJurisprudence administrativeN° TA77-2409628

Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2409628

vendredi 23 août 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2409628
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantRAULT

Résumé IA

Le Tribunal administratif de Melun, statuant en référé, a rejeté la demande de suspension de la décision du 25 juin 2024 par laquelle le président du conseil départemental de Seine-et-Marne a refusé à M. B, un jeune majeur, le renouvellement de son contrat jeune majeur. Le juge a estimé que la condition d'urgence n'était pas remplie, M. B ayant obtenu un titre professionnel, constitué une épargne et trouvé un emploi, même en période d'essai, ce qui lui permettait de relever du droit commun plutôt que d'un accompagnement social exceptionnel. La requête a été rejetée sur le fondement des articles L. 521-1 du code de justice administrative et du code de l'action sociale et des familles.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 1er août 2024, M. A B, représenté par Me Desenlis, demande au juge des référés, sur le fondement des dispositions de l'article

L. 521-1 du code de justice administrative :

1°) de suspendre les effets de la décision du 25 juin 2024 par laquelle le président du conseil départemental de Seine-et-Marne a rejeté sa demande de contrat jeune majeur ;

2°) d'enjoindre au département de Seine-et-Marne de lui assurer une solution d'hébergement comportant le logement dans une structure adaptée à sa situation et la prise en charge de ses besoins alimentaires quotidiens, et de mettre en place une prise en charge éducative lui permettant d'accéder à un emploi ou une formation, dans un délai de 24 heures à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir et sous astreinte de 200 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge du département de Seine-et-Marne une somme de

1 500 euros, à verser à son conseil en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la condition d'urgence est remplie dès lors que sa prise en charge par l'aide sociale à l'enfance prend fin le 24 juillet 2024, qu'il n'est pas scolarisé et ne dispose pas d'emploi ;

- il dispose d'un simple récépissé de demande de titre de séjour, sans ressources ni solution d'hébergement ;

- la décision en litige est entachée d'une erreur de fait et ne tient pas compte de sa situation personnelle ;

- elle le prive de la possibilité d'obtenir la régularisation de son séjour, alors que son récépissé ne sera vraisemblablement pas renouvelé en l'absence d'une adresse à communiquer aux services de la préfecture ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation, alors qu'elle porte atteinte à son droit à l'hébergement d'urgence, à son droit à l'éducation et à la protection de sa santé, ainsi qu'aux principes d'égalité et de non-discrimination ;

- elle a pour conséquence de le placer en situation précaire, alors qu'il est en demande d'accompagnement pour ses démarches administratives qu'il ne peut pas réaliser seul.

Par un mémoire en défense, enregistré le 14 août 2024, le département de Seine-et-Marne, représenté par Me Rault, conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- M. B ne démontre pas l'urgence de sa demande alors qu'il a obtenu un titre professionnel d'agent de restauration le 12 avril 2024 et peut désormais rechercher un emploi, qu'il s'est constitué une épargne de 5 000 euros, qu'il a été accompagné dans la constitution de dossiers de logement et d'une demande de titre de séjour ;

- le requérant ne justifie de la réalisation d'aucune démarche pour obtenir le bénéfice des aides de droit commun ;

- la décision en litige a été prise après un examen individuel de la situation de

M. B et expose les considérations de droit et de fait qui la fondent ;

- M. B a été accompagné pendant plus de deux années, au cours desquelles il a bénéficié d'une prise en charge globale et qui lui ont permis de devenir autonome, par conséquent il ne relève plus du dispositif exceptionnel mais du régime de droit commun.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'action sociale et des familles ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Letort, première conseillère, pour statuer sur les demandes de référés, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique tenue le 22 août 2024 à 11h00 en présence de

Mme Schilder, greffière d'audience, ont été entendus :

- le rapport de Mme Letort ;

- les observations de Me Desenlis, représentant M. B, présent, qui soutient en outre qu'il a été mis à la rue le 24 juillet dernier et qu'il bénéficie d'hébergements très ponctuels et précaires par des amis, que la demande pour un logement en foyer de jeunes travailleurs n'a pas pu être présentée en l'absence de titre de séjour, qu'il a récemment trouvé un emploi mais qu'il est encore en période d'essai et que son maintien est exposé au risque de non-renouvellement de son récépissé, qu'il touche un revenu insuffisant à lui garantir un accès à un logement, qu'il a besoin d'un accompagnement afin d'effectuer les demandes d'attribution d'un logement social, dont la préparation est complexe, que l'expiration de son récépissé le 6 septembre prochain le place dans une situation particulièrement précaire et qu'il souhaite obtenir un contrat jeune majeur afin de stabiliser sa situation administrative et lui permettre d'engager les démarches lui permettant de garantir ses conditions de vie et de poursuivre son activité professionnelle dans des conditions pérennes ;

- et les observations de Me Geoffroy, substituant Me Rault, représentant le département de Seine-et-Marne, qui fait valoir en outre que M. B a été accompagné pendant près de deux ans et qu'il a été immédiatement informé du caractère temporaire de cette aide, qu'il dispose d'un récépissé de demande de titre de séjour et indique disposer désormais d'un emploi, qu'un dossier SIAO a été constitué et qu'il dispose de ressources suffisantes.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

Sur les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

1. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision ".

2. M. B, ressortissant malien né le 24 juillet 2006 à Kalamendougou (Mali), a été confié aux services de l'aide sociale à l'enfance du département de Seine-et-Marne par une mesure de placement provisoire du 14 avril 2022, confirmée par une ordonnance en assistance éducative du 25 avril suivant. Par une décision du 25 juin 2024, le président du conseil départemental de Seine-et-Marne a rejeté la demande de contrat jeune majeur présentée par le requérant et l'a informé de la fin de sa prise en charge le 24 juillet 2024.

M. B demande la suspension de l'exécution de cette décision.

En ce qui concerne l'urgence :

3. Il résulte des dispositions précitées que la condition d'urgence à laquelle est subordonné le prononcé d'une mesure de suspension doit être regardée comme remplie lorsque la décision contestée préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande tendant à la suspension d'une telle décision, d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de celle-ci sur la situation de ce dernier ou le cas échéant, des personnes concernées, sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue.

4. Eu égard aux effets particuliers d'une décision refusant de poursuivre la prise en charge, au titre des deux derniers alinéas de l'article L. 222-5 du code de l'action sociale et des familles, d'un jeune jusque-là confié à l'aide sociale à l'enfance, la condition d'urgence doit en principe être constatée lorsqu'il demande la suspension d'une telle décision de refus. Il peut toutefois en aller autrement dans les cas où l'administration justifie de circonstances particulières, qu'il appartient au juge des référés de prendre en considération en procédant à une appréciation globale des circonstances de l'espèce qui lui est soumise.

5. Il résulte de l'instruction qu'en conséquence de la décision en litige, M. B est dépourvu de toute solution d'hébergement depuis le 24 juillet 2024. Si le département de Seine-et-Marne se prévaut de l'accompagnement du requérant pendant près de deux ans jusqu'à l'obtention d'un titre professionnel d'agent de restauration, le 12 avril 2024, il ne conteste pas le caractère particulièrement précaire de la situation de M. B, dont les solutions d'hébergement actuelles dépendent de la bonne volonté de connaissances et alors que le requérant a précisé à l'audience disposer depuis peu d'un emploi en contrat à durée indéterminée, dont la période d'essai est en cours, tandis qu'il est exposé au risque de voir son récépissé de demande de titre non renouvelé au-delà du 6 septembre prochain. Dans un tel contexte, la condition tenant à l'urgence au sens des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative doit être regardée comme satisfaite.

En ce qui concerne l'existence d'un doute sérieux quant à la légalité de la décision litigieuse :

6. Aux termes de l'article L. 111-2 du code de l'action sociale et des familles : " Les personnes de nationalité étrangère bénéficient dans les conditions propres à chacune de ces prestations : / 1° Des prestations d'aide sociale à l'enfance ; () ". Selon l'article L. 221-1 du même code : " Le service de l'aide sociale à l'enfance est un service non personnalisé du département chargé des missions suivantes: 1° Apporter un soutien matériel, éducatif et psychologique tant aux mineurs et à leur famille ou à tout détenteur de l'autorité parentale, confrontés à des difficultés risquant de mettre en danger la santé, la sécurité, la moralité de ces mineurs ou de compromettre gravement leur éducation ou leur développement physique, affectif, intellectuel et social, qu'aux mineurs émancipés et majeurs de moins de vingt et un ans confrontés à des difficultés familiales, sociales et éducatives susceptibles de compromettre gravement leur équilibre () ". Enfin, l'article L. 222-5 de ce code dispose

que : " Sont pris en charge par le service de l'aide sociale à l'enfance sur décision du président du conseil départemental: () 5° Les majeurs âgés de moins de vingt-et-un ans et les mineurs émancipés qui ne bénéficient pas de ressources ou d'un soutien familial suffisants, lorsqu'ils ont été confiés à l'aide sociale à l'enfance avant leur majorité, y compris lorsqu'ils ne bénéficient plus d'aucune prise en charge par l'aide sociale à l'enfance au moment de la décision mentionnée au premier alinéa du présent article ".

7. Il résulte des dispositions de l'article L. 222-5 du code de l'action sociale et des familles que, depuis l'entrée en vigueur du I de l'article 10 de la loi du 7 février 2022 relative à la protection des enfants, qui a modifié cet article sur ce point, les jeunes majeurs de moins de vingt-et-un ans ayant été pris en charge par le service de l'aide sociale à l'enfance d'un département avant leur majorité bénéficient d'un droit à une nouvelle prise en charge par ce service, lorsqu'ils ne disposent pas de ressources ou d'un soutien familial suffisants.

8. Il résulte de l'instruction que, si M. B se trouve en possession d'un récépissé d'une première demande de titre de séjour, enregistrée le 7 mars 2024, il soutient que l'absence de prolongation de sa prise en charge par les services de l'aide sociale à l'enfance le prive de toute possibilité de régulariser sa situation administrative, alors que l'obtention du titre professionnel d'agent de restauration le 12 avril 2024 a mis fin au contrat d'alternance qu'il avait signé avec la société La Maison H du 24 avril 2023 au 12 avril 2024, et que le nouvel emploi récemment trouvé présente à ce jour un caractère précaire. De plus, la défense ne conteste pas l'absence de tout soutien familial du requérant, alors qu'il ressort des termes du rapport rédigé par l'association Empreintes le 26 janvier 2024 que M. B a été envoyé en Europe par les membres de sa famille afin de devenir leur soutien financier. Dans un tel contexte, la seule circonstance que M. B dispose d'une épargne de 5 000 euros ne suffit pas à le regarder comme disposant de ressources suffisantes au sens des dispositions précitées de l'article L. 222-5 du code de l'action sociale et des familles. Dès lors, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions des articles L. 221-1 et L. 222-5 du code de l'action sociale et des familles est de nature, en l'état de l'instruction, à faire naître un doute sérieux quant à la légalité de la décision du 25 juin 2024 par laquelle le président du conseil départemental de Seine-et-Marne a rejeté la demande de contrat jeune majeur présentée par M. B.

9. Il résulte de ce qui précède que l'exécution de cette décision doit être suspendue.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

10. La suspension prononcée implique nécessairement qu'il soit enjoint au président du conseil départemental de Seine-et-Marne de réexaminer la demande de contrat jeune majeur présentée par M. B et de prendre une nouvelle décision, dans le délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance, et dans l'attente de procurer à ce dernier une solution d'hébergement ainsi qu'une prise en charge de l'ensemble de ses besoins alimentaires, sanitaires et médicaux. Il n'y a pas lieu, en revanche, d'assortir cette injonction de l'astreinte demandée par la requête.

Sur les frais de justice :

11. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

O R D O N N E :

Article 1er : L'exécution de la décision du 25 juin 2024 du président du conseil départemental de Seine-et-Marne est suspendue.

Article 2 : Il est enjoint au département de Seine-et-Marne de réexaminer la demande de contrat jeune majeur présentée par M. B et de prendre une nouvelle décision, dans le délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance, et dans l'attente de procurer à ce dernier une solution d'hébergement ainsi qu'une prise en charge de l'ensemble de ses besoins alimentaires, sanitaires et médicaux.

Article 3 : L'Etat versera à M. B la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à M. A B et au département de Seine-et-Marne.

La juge des référés, La greffière,

C. Letort S. Schilder

La République mande et ordonne au préfet de Seine-et-Marne en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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