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AccueilJurisprudence administrativeN° TA77-2410391

Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2410391

mardi 10 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2410391
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation8ème chambre
Avocat requérantCABINET ASLOR

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une ordonnance du 21 août 2024, enregistrée le même jour au greffe du tribunal, le vice-président délégué du tribunal administratif de Cergy-Pontoise a transmis au tribunal, en application de l'article R. 351-3 du code de justice administrative, la requête présentée pour Mme D

Par cette requête, enregistrée au greffe du tribunal de Cergy-Pontoise le 15 août 2024, et des mémoires enregistrés le 27 août et le 4 septembre 2024, Mme A, représentée par le cabinet D, agissant par Me E, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 27 juin 2024, notifié le 28, par lequel le ministre de l'intérieur et des outre-mer a pris à son encontre des mesures individuelles de contrôle administratif et de surveillance (MICAS) consistant, notamment, en une interdiction de se déplacer à l'extérieur du territoire de la commune de Maisons-Alfort (94) et en une obligation de se présenter une fois par jour, à 9 heures, au commissariat de police de cette commune, même les dimanches et jours fériés ou chômés, sauf le 21 juillet, pendant une durée de trois mois à compter de la notification de l'arrêté, ainsi qu'en une interdiction de paraître dans le périmètre défini tout au long du passage de la flamme olympique à Maisons-Alfort le 21 juillet 2024 ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 3 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Mme A soutient que l'arrêté attaqué est entaché :

- d'incompétence ;

- d'inexactitude matérielle des faits, d'une erreur d'appréciation et d'une méconnaissance de l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure ;

- de méconnaissance de l'exigence que les mesures soient nécessaires, adaptées et proportionnées ;

- d'une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale garanti par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, à la liberté d'aller et venir et à la liberté d'entreprendre.

Par un mémoire en défense enregistré le 6 septembre 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête en faisant valoir que les moyens soulevés dans la requête ne sont pas fondés.

Par un mémoire enregistré le 31 août 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer a produit une copie de l'original de l'arrêté attaqué. Il n'a pas été communiqué au requérant en application de l'article L. 773-9 du code de justice administrative.

Par une ordonnance du 6 septembre 2024, la clôture de l'instruction, qui devait intervenir trois jours francs avant l'audience, a été reportée et fixée au 9 septembre à 12 heures.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de la sécurité intérieure, ainsi que les décisions du Conseil constitutionnel

n° 2017-691 QPC du 16 février 2018, n° 2017-695 QPC du 29 mars 2018 et n° 2021-822 DC du 30 juillet 2021 ;

- le code de justice administrative.

Inscrite au rôle de l'audience du 3 septembre 2024, dont les parties ont été régulièrement averties le 22 août, l'affaire a été renvoyée, à la demande expresse de l'avocat de la requérante, à l'audience suivante, du 10 septembre 2024, dont les parties ont été régulièrement averties le

27 août.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. B ;

- les conclusions de Mme C, rapporteure publique ;

- les observations de Me E, représentant Mme A ;

- et les observations de Mme D

Considérant ce qui suit :

Le droit applicable :

1. D'une part, en application des articles L. 228-2, L. 228-4 et L. 228-5 du code de la sécurité intérieure, le ministre de l'intérieur peut ordonner à une personne de se conformer à une ou plusieurs des obligations et interdictions prévues au titre des mesures individuelles de contrôle administratif et de surveillance, lorsque son comportement constitue une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics en lien avec le risque de commission d'un acte de terrorisme.

2. D'autre part, en vertu de l'article L. 228-1 du même code, une mesure individuelle de contrôle administratif et de surveillance ne peut être prononcée qu'aux fins de prévenir la commission d'un acte de terrorisme. En outre, deux conditions cumulatives doivent être réunies. D'une part, il appartient au ministre de l'intérieur d'établir " qu'il existe des raisons sérieuses de penser " que le comportement de la personne visée par la mesure " constitue une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics ". Cette menace doit nécessairement être en lien avec le risque de commission d'un acte de terrorisme. D'autre part, il lui appartient également de prouver soit que cette personne " entre en relation de manière habituelle avec des personnes ou des organisations incitant, facilitant ou participant à des actes de terrorisme ", soit qu'elle

" soutient, diffuse, lorsque cette diffusion s'accompagne d'une manifestation d'adhésion à l'idéologie exprimée, ou adhère à des thèses incitant à la commission d'actes de terrorisme ou faisant l'apologie de tels actes ".

Les motifs que fait valoir le ministre :

3. En l'espèce, outre le contexte général de menace terroriste, le ministre de l'intérieur et des outre-mer fait valoir, selon les termes de l'arrêté attaqué, que " Mme A, née le 8 août 1989 à Créteil (94) de nationalité française, () a été la compagne d'un détenu islamiste décédé à la maison d'arrêt de Fresnes (94) le 11 janvier 2022 lequel a joui d'une certaine aura auprès de ses codétenus en leur tenant des propos anti-institutionnels, plaçant les règles doctrinales, sociales et culturelles édictées par le Coran au-dessus de celles de la République ; que son ancien compagnon a développé une vision rigoriste de l'islam, acquise notamment en prison notamment au contact de deux détenus condamnés à des peines de cinq et neuf ans d'emprisonnement pour des faits de terrorisme ; que l'intéressée et son ancien compagnon ont également été en contact avec des membres de la mouvance prodjihadiste dont deux individus interpellés en septembre 2020 dans le cadre d'une tentative de départ sur une zone de djihad ; que l'intéressée est considérée comme la référente religieuse féminine de l'ancien codétenu de son ancien compagnon ; que cet individu est un violeur multirécidiviste ayant justifié les viols commis par le fait que ses victimes étaient mécréantes, a effectué de nombreuses années de détention pour différents faits dont treize ans de prison pour un double viol commis avec actes de barbarie, et a été remarqué en détention pour sa radicalisation religieuse son prosélytisme et son adhésion aux thèses pro-jihadistes ; que ce détenu a chargé Mme A d'être la tutrice de ses futures épouses afin que celles-ci respectent scrupuleusement la tradition ultra-rigoriste du mariage religieux musulman ; qu'à la fin de l'année 2022, elle s'est déplacée dans la région du Havre (76) chez une femme acquise à la cause islamiste, seconde épousé religieuse de son ancien compagnon ".

4. La " note blanche " établie par les services de renseignements, versée au débat contradictoire, précise l'identité des différentes personnes mentionnées précédemment et les faits qu'ils ont commis, précisions que le mémoire présenté pour le ministre devant le tribunal réitère et développe, en indiquant aussi que M. B, violeur multirécidiviste, a encore été " incarcéré pour ces faits depuis le mois de septembre 2023 au centre pénitentiaire de Paris La Santé ". La note ajoute, en le soulignant à deux reprises, que Mme A " soutient ouvertement les actions violentes commises au nom de l'islam radical ", termes que le ministre ne s'est pas expressément approprié dans les motifs de l'arrêté attaqué ni dans le mémoire présenté devant le tribunal, où il affirme que Mme A " adhère " à " l'islam radical ", et " prône une vision rigoriste de l'islam ", et " évolue dans un relationnel profondément ancré dans l'islam radical ".

Sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête :

5. D'une part, l'allégation du rôle de " référente religieuse féminine de l'ancien codétenu de son ancien compagnon ", M. B, et notamment de cette charge de " tutrice " des " futures épouses " de ce même codétenu, qui est d'ailleurs formellement contestée par la requérante, n'est assortie d'aucune précision permettant d'en vérifier l'exactitude matérielle ni même d'en apprécier la portée. La référence au " respect[] scrupuleu[x] " de " la tradition

ultra-rigoriste du mariage religieux musulman " ne saurait au demeurant, en soi, être regardée comme révélant " une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics ", " en lien avec le risque de commission d'un acte de terrorisme ".

6. D'autre part, ni le fait d'avoir été la compagne de M. C, décédé le

11 janvier 2022, ni les relations qu'elle aurait eues avec des codétenus de M. C, ni la rencontre qu'elle reconnaît avoir eue avec M. A à la demande de son compagnon, en

août 2019, en soulignant que c'est " bien après, en septembre 2020, [qu'il] a eu la volonté de partir en Syrie avec Mme A une compagne rencontrée ultérieurement ", et que la DGSI en est informée puisqu'elle l'a déjà interrogée sur cette rencontre passée et analysé son téléphone portable sans trouver d'éléments à charge, ni la relation amicale qu'elle entretient avec

Mme A, qui habite au Havre, et que le ministre présente comme " acquise à la cause islamiste ", mais dont il n'est ni établi ni alléguée qu'elle inciterait à des actes terroristes, ne sont suffisants, même considérés dans leur ensemble, pour établir, en l'absence de toute précision circonstanciée venant au soutien du motif cité au point précédent, qu'il existerait " des raisons sérieuses de penser " que son comportement constituerait " une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics ", " en lien avec le risque de commission d'un acte de terrorisme ".

7. Il suit de là que les éléments que valoir le ministre dans les motifs de l'arrêté attaqué et devant le tribunal ne permettent pas d'établir, ainsi qu'il lui incombe, des " raisons sérieuses de penser " que le comportement de Mme A constituerait " une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics " en lien avec le risque de commission d'un acte de terrorisme, même dans le contexte des Jeux olympiques et des circonstances internationales actuelles. La requérante est par suite fondée à soutenir, par ce seul moyen, que le ministre de l'intérieur et des outre-mer s'est livré à une inexacte application des dispositions de l'article

L. 228-1 du code de sécurité intérieure et à demander l'annulation de l'ensemble des MICAS qui ont été prononcées à son égard par l'arrêté attaqué du 27 juin 2024, ainsi que le versement à son profit d'une somme de 1 500 euros en dédommagement des frais qu'elle a dû exposer dans la présente instance, en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du ministre de l'intérieur et des outre-mer du 27 juin 2024 est annulé en toutes ses dispositions.

Article 2 : L'Etat versera à Mme A la somme de 1500 euros au titre de l'article

L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme A et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 10 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

M. C, président-rapporteur,

Mme K, conseillère,

Mme L, conseillère,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 septembre 2024.

Le président-rapporteur,

M. B

L'assesseure la plus ancienne,

Mme KLa greffière,

Mme M

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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