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AccueilJurisprudence administrativeN° TA77-2410883

Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2410883

lundi 23 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2410883
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationChambre Reconduite à la frontière 12
Avocat requérantDEBAZAC

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 3 et 20 septembre 2024,

M. B A, représenté par Me Debazac, retenu au centre de rétention administrative du Mesnil-Amelot n° 2, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'ordonner à l'administration la production de son entier dossier ;

3°) d'annuler l'arrêté du 2 septembre 2024 par lequel le préfet du Val-d'Oise l'a maintenu en rétention le temps de l'examen de sa demande d'asile par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ;

4°) d'enjoindre au préfet du Val-d'Oise, sans délai et sous astreinte, de lui délivrer une attestation de demande d'asile jusqu'à la décision de la Cour nationale du droit d'asile, de lui fournir les droits prévus par la directive n° 2013/33/UE du 26 juin 2013, un lieu susceptible de l'accueillir ainsi qu'une allocation journalière et de lui restituer son passeport ainsi que ses effets personnels ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros à verser à son conseil, sous réserve pour ce dernier de renoncer au bénéfice de la part contributive de l'Etat, sur le fondement des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision attaquée a été prise par une autorité incompétente ;

- elle n'est pas motivée ;

- elle méconnaît son droit d'être entendu tel qu'il est garanti par les stipulations de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ainsi que le principe du contradictoire ;

- elle méconnaît le droit au recours effectif devant la Cour nationale du droit d'asile ;

- elle est entachée d'un vice de procédure tiré de la méconnaissance de l'article R 521-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est fondée sur des faits matériellement inexacts ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 754-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'erreur d'appréciation dès lors que sa demande d'asile n'est pas dilatoire.

Par un mémoire en défense, enregistré le 22 septembre 2024, le préfet du Val-d'Oise conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Le centre de rétention administrative du Mesnil-Amelot n° 2 a produit des pièces, enregistrées les 17 et 19 septembre 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

La présidente du tribunal a désigné M. Bourgau en application des articles L. 922-1 à

L.922-3 et R. 922-17 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Bourgau, magistrat désigné ;

- les observations de Me Debazac, représentant M. A, présent, qui conclut aux mêmes fins que la requête ; elle reprend les moyens soulevés dans ses écritures, qu'elle développe ;

- et les observations de M. A, qui répond aux questions du tribunal ;

- le préfet du Val-d'Oise n'étant ni présent, ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant haïtien né le 23 mars 2005 à Pétion-Ville (Haïti), est entré en France en 2010. Placé en détention le 19 mai 2024, il a été condamné par le tribunal correctionnel de Pontoise à une peine de 5 mois d'emprisonnement pour violence suivie d'incapacité n'excédant pas huit jours par personne étant ou ayant été conjoint, concubin ou partenaire relié par un pacte civil de solidarité. Par un arrêté du 22 mai 2024, le préfet du Val-d'Oise lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a fait interdiction de revenir sur le territoire français pour une durée de trois ans. Après avoir été libéré le 29 août 2024 au bénéfice d'une remise de peine de 70 jours, M. A a été placé en rétention administrative pour une durée de quatre jours par un arrêté du préfet du Val-d'Oise du 29 août 2024. Par un arrêté du 2 septembre 2024, dont le requérant demande l'annulation, le préfet du Val-d'Oise l'a maintenu en rétention durant l'examen par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) de sa demande d'asile, présentée postérieurement à son placement en rétention.

Sur la communication du dossier administratif du requérant :

2. Aux termes du deuxième alinéa de l'article L. 922-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger peut demander au président du tribunal administratif ou au magistrat désigné à cette fin () la communication du dossier contenant les pièces sur la base desquelles la décision contestée a été prise ". L'affaire est en état d'être jugée, le principe du contradictoire a été respecté et il n'apparaît donc pas nécessaire, dans les circonstances de l'espèce, d'ordonner la communication de l'entier dossier de M. A détenu par l'administration.

Sur les conclusions tendant au bénéficie de l'aide juridictionnelle à titre provisoire :

3. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. / () ".

4. Eu égard aux circonstances de l'espèce, il y a lieu, en application des dispositions précitées, d'admettre provisoirement M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

5. Aux termes de l'article L. 754-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la France est l'État responsable de l'examen de la demande d'asile et si l'autorité administrative estime, sur le fondement de critères objectifs, que cette demande est présentée dans le seul but de faire échec à l'exécution de la décision d'éloignement, elle peut prendre une décision de maintien en rétention de l'étranger pendant le temps strictement nécessaire à l'examen de sa demande d'asile par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides et, en cas de décision de rejet ou d'irrecevabilité de celle-ci, dans l'attente de son départ. / () ". Il résulte de ces dispositions que l'autorité administrative ne peut ordonner le maintien en rétention administrative d'un ressortissant étranger ayant présenté une demande d'asile durant cette rétention que si elle estime, sur le fondement de critères objectifs, que cette demande est présentée dans le seul but de faire échec à l'exécution de la mesure d'éloignement préalablement prise à son encontre. La circonstance qu'un étranger présente une demande d'asile postérieurement à son placement en rétention administrative ne saurait, à elle seule et sans une appréciation au cas par cas, permettre de présumer que cette demande n'a été introduite qu'en vue de faire échec à son éloignement.

6. Pour considérer que la demande d'asile du requérant présentait un caractère dilatoire, le préfet du Val-d'Oise s'est fondé sur les circonstances que le requérant séjourne irrégulièrement en France depuis son arrivée sur le territoire français en 2010, qu'il n'a présenté aucune demande d'asile avant son placement en rétention administrative, y compris durant la période de détention qui l'a précédé, qu'il n'a fait état d'aucun risque ou menace grave en cas de retour dans son pays d'origine, qu'il a déjà fait l'objet d'une mesure d'éloignement à l'exécution de laquelle il s'est soustrait et enfin qu'il ne dispose ni d'un document d'identité ou de voyage en cours de validité, ni d'un lieu de résidence stable.

7. Il ressort des pièces du dossier, d'une part, que le requérant, entré en France à l'âge de cinq ans, n'était pas tenu de solliciter la délivrance d'un titre de séjour avant sa majorité, de sorte qu'il a séjourné régulièrement en France jusqu'à sa majorité et, d'autre part, qu'il justifie être titulaire d'un passeport haïtien en cours de validité, lequel a été remis aux autorités de police, et être hébergé par sa mère au domicile familial à Aulnay-sous-Bois, de sorte que l'arrêté en litige est entaché d'erreur de fait sur ces points. Par ailleurs, le requérant produit une pré-demande de titre de séjour en date du 18 janvier 2024 ainsi qu'une convocation en préfecture le 13 juin 2024 pour l'examen de sa demande de titre de séjour, justifiant ainsi avoir entrepris durant l'année suivant son dix-huitième anniversaire, conformément à l'article L. 423-21 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, les démarches en vue de la délivrance d'un titre de séjour en qualité d'étranger résidant en France depuis l'âge de treize ans. De plus, M. A, qui a été placé en détention puis incarcéré du 19 mai au 29 août 2024, ne peut de ce fait être regardé comme s'étant soustrait à l'exécution de l'arrêté du 22 mai 2024 portant obligation de quitter le territoire français. En outre, M. A soutient sans être contredit n'avoir pu présenter de demande d'asile durant sa détention du 19 mai au 29 août 2024, faute d'y avoir été informé de ses droits. Il justifie ainsi l'absence de demande d'asile entre le 23 mars 2023, date de son dix-huitième anniversaire, et sa libération le 29 août 2024. Enfin, si le préfet soutient que M. A n'a fait part d'aucun risque ou menace grave en cas de retour dans son pays d'origine, il est constant, comme le rappelle le requérant, que la Cour nationale du droit d'asile (CNDA), par une décision n° 23035187 du 5 décembre 2023, a jugé que " les affrontements opposant en Haïti les groupes criminels armés rivaux entre eux et ces groupes à la Police nationale haïtienne, voire aux groupes d'autodéfense, doivent, eu égard au niveau d'organisation de ces groupes criminels, à la durée du conflit, à l'étendue géographique de la situation de violence et à l'agression intentionnelle des civils, être regardés comme caractérisant un conflit armé interne, ayant, au demeurant, vocation à s'internationaliser par l'intervention étrangère à venir, au sens et pour l'application du 3° de l'article L. 512-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. / Si au vu de la situation sécuritaire analysée aux points précédents, la totalité du territoire haïtien subit une situation de violence aveugle résultant d'un conflit armé interne, cette violence atteint à Port-au-Prince ainsi que dans les départements de l'Ouest et de l'Artibonite, qui concentrent le plus grand nombre d'affrontements, d'incidents sécuritaires et de victimes, un niveau d'intensité exceptionnelle. ". Et il ressort des pièces du dossier que M. A est originaire de Pétion-Ville, commune située dans le département de l'Ouest, et que la fiche de routing prévoit un retour en Haïti par l'aéroport de Port-au-Prince. Dans ces conditions, M. A justifie, en cas de retour dans son pays d'origine et plus précisément à Pétion-Ville via l'aéroport de

Port-au-Prince, qu'il serait exposé, du seul fait de sa présence, à un risque réel et personnel de subir une menace grave et individuelle au sens du 3° de l'article L. 512-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en dépit de la décision du 16 septembre 2024 par laquelle l'OFPRA a rejeté sa demande d'asile présentée en rétention. Dans ces conditions, M. A est fondé à soutenir que l'arrêté contesté est entaché d'erreur de fait et que le préfet du Val-d'Oise a fait une inexacte application de l'article L. 754-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en considérant que sa demande d'asile a été présentée dans le seul but de faire échec à la mesure d'éloignement dont il fait l'objet et présente un caractère dilatoire.

8. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que l'arrêté par lequel le préfet du Val-d'Oise a maintenu M. A en rétention durant l'examen de sa demande d'asile par l'OFPRA doit être annulé.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

9. D'une part, aux termes du dernier alinéa de l'article L. 754-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " En cas d'annulation de la décision de maintien en rétention, il est immédiatement mis fin à la rétention et l'autorité administrative compétente délivre à l'intéressé l'attestation mentionnée à l'article L. 521-7. () ". Aux termes de l'article L. 521-7 du même code : " Lorsque l'enregistrement de sa demande d'asile a été effectué, l'étranger se voit remettre une attestation de demande d'asile dont les conditions de délivrance et de renouvellement sont fixées par décret en Conseil d'Etat. La durée de validité de l'attestation est fixée par arrêté du ministre chargé de l'asile. / () ". Aux termes de l'article R. 521-8 de ce code : " Après qu'il a satisfait aux obligations prévues aux articles R. 521-5 à R. 521-6, si l'examen de la demande relève de la compétence de la France et sans préjudice des dispositions de l'article R. 521-10, l'étranger est mis en possession de l'attestation de demande d'asile mentionnée à l'article

L. 521-7. / () ". Aux termes de l'article R. 521-14 dudit code : " Il est remis au demandeur d'asile dont l'examen de la demande relève de la compétence de la France le formulaire mentionné à l'article R. 531-3 lui permettant d'introduire sa demande auprès de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides selon la procédure prévue au premier alinéa du même article. ".

10. D'autre part, aux termes de l'article L. 814-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative compétente, les services de police et les unités de gendarmerie sont habilités à retenir le passeport ou le document de voyage des personnes de nationalité étrangère en situation irrégulière. / Ils leur remettent en échange un récépissé valant justification de leur identité et sur lequel sont mentionnées la date de retenue et les modalités de restitution du document retenu. ". Et aux termes de l'article R. 814-4 du même code : " L'autorité administrative habilitée à retenir le passeport ou le document de voyage d'un étranger en situation irrégulière en application de l'article L. 814-1 est le préfet de département et, à Paris, le préfet de police. ".

11. Eu égard au motif qui en constitue le fondement, l'annulation prononcée par le présent jugement n'implique pas nécessairement qu'il soit enjoint au préfet du Val-d'Oise d'accorder au requérant le bénéfice des conditions matérielles d'accueil, lesquelles font l'objet d'une décision de l'office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) après évaluation de la vulnérabilité du demandeur d'asile. En revanche, elle implique nécessairement l'enregistrement de la demande d'asile de M. A en procédure normale, la délivrance d'une attestation de demande d'asile et du formulaire lui permettant de saisir l'OFPRA ainsi que la restitution de son passeport, la délivrance d'une attestation de demande d'asile plaçant M. A en situation régulière pour la durée nécessaire à l'instruction de sa demande. Il y a lieu d'enjoindre au préfet du Val-d'Oise ou à tout autre préfet territorialement compétent d'y procéder dans un délai de sept jours à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais de l'instance :

12. M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et

L. 761-1 du code de justice administrative. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Debazac, avocate du requérant, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'Etat, partie perdante, le versement à Me Debazac d'une somme de 900 euros sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : M. A est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : L'arrêté du 2 septembre 2024 par lequel le préfet du Val-d'Oise a maintenu M. A en rétention le temps de l'examen de sa demande d'asile par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides est annulé.

Article 3 : Il est enjoint au préfet du Val-d'Oise ou à tout autre préfet territorialement compétent, dans un délai de sept jours à compter de la notification du présent jugement, d'enregistrer la demande d'asile de M. A en procédure normale, de lui délivrer l'attestation de demande d'asile afférente prévue par l'article R. 521-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ainsi que l'imprimé mentionné à l'article R. 531-3 du même code lui permettant de saisir l'Office français de protection des réfugiés et apatrides et de lui restituer son passeport.

Article 4 : L'Etat versera à Me Debazac, sous réserve pour cette dernière de renoncer au bénéfice de la part contributive de l'Etat, une somme de 900 euros sur le fondement des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à Me Debazac et au préfet du Val-d'Oise.

Lu en audience publique le 23 septembre 2024.

Le magistrat,

T. BOURGAULa greffière,

C. MAHIEU

La République mande et ordonne au préfet du Val-d'Oise, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

No 2410883

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