Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 18 novembre 2025, M. B. B..., représenté par Me K..., demande au tribunal :
1°) de lui accorder le bénéfice de l’aide juridictionnelle provisoire ;
2°) d’annuler l’arrêté du 11 septembre 2025, notifié le 18, par lequel le ministre de l’intérieur a pris à son encontre des mesures individuelles de contrôle administratif et de surveillance (MICAS) consistant, notamment, en une interdiction de se déplacer à l'extérieur du territoire de la commune de Créteil (94) et en une obligation de se présenter une fois par jour, à 18 heures, au commissariat de police de Créteil, même les dimanches et jours fériés ou chômés, pendant trois mois à compter de la notification de l’arrêté, ainsi qu’en une interdiction de se trouver en relation directe ou indirecte avec Mme B... M...et avec M. B....., pendant six mois ;
3°) de mettre à la charge de l’Etat le versement à Me K... de la somme de 1500 euros en application de l’article L. 761-1 du code de justice administrative et de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
M. B... soutient que l’arrêté attaqué est entaché :
- d’un défaut de motivation ;
- d’une méconnaissance des articles L. 228-1 et L. 228-2 du code de la sécurité intérieure, dès lors qu'il n'est pas établi qu’il constituerait une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics, ni qu’il entrerait en relation de manière habituelle avec des personnes radicalisées ou qu’il soutiendrait, diffuserait ou adhèrerait à des thèses incitant à la commission d’actes de terrorisme ou faisant l’apologie de tels actes ;
- d’atteintes disproportionnées à la liberté d’aller et venir, à la liberté d’entreprendre, au droit au respect de sa vie privée et familiale garanti par l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales, dès lors qu’il « est actuellement en recherche d’emploi et [qu’]une telle restriction complique grandement ses recherches », qu’il « se retrouve de facto dans l’obligation de se maintenir dans la commune de Créteil, de sorte que ses déplacements sont restreints à cet unique périmètre » et qu’il « se voit dans l’obligation de justifier de ses attaches familiales en dehors de Créteil afin de pouvoir maintenir un lien avec ses proches » qui « résident hors de Créteil ».
Par un mémoire en défense enregistré le 20 novembre 2025, communiqué à M. B... le 21 novembre à 9 h 43, le ministre de l'intérieur conclut :
- à titre principal, au rejet de la requête comme irrecevable, en faisant valoir que l'arrêté attaqué a été abrogé par un arrêté du 27 octobre 2025, régulièrement notifié au requérant le 29 octobre suivant, de sorte que la requête tendant à l'annulation de l'arrêté du 11 septembre 2025 était dépourvue d'objet lors de son enregistrement le 18 novembre 2025 ;
- à titre subsidiaire, au non-lieu à statuer sur la requête, par le même moyen ;
- à titre très subsidiaire, au rejet de la requête, en faisant valoir que l’ensemble des moyens soulevés dans la requête ne sont pas fondés.
Par une ordonnance du 21 novembre 2025, prise en application des dispositions combinées du premier alinéa de l’article R. 773-50 et du premier alinéa de l’article R. 613-1 du code de justice administrative, et communiquée aux parties le 21 novembre à 9 h 43, la clôture d’instruction a été fixée au 24 novembre 2025 à 9 heures.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- le code de la sécurité intérieure, ainsi que les décisions du Conseil constitutionnel n° 2017-691 QPC du 16 février 2018, n° 2017-695 QPC du 29 mars 2018 et n° 2021-822 DC du 30 juillet 2021 ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative, et notamment son article R. 611-8-6.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de M. D..., président-rapporteur,
- les conclusions de Mme F..., rapporteure publique.
Considérant ce qui suit :
Le droit applicable aux MICAS :
1. En application des articles L. 228-2, L. 228-4 et L. 228-5 du code de la sécurité intérieure, le ministre de l'intérieur peut, sous certaines conditions, ordonner à une personne de se conformer à une ou plusieurs des obligations et interdictions prévues au titre des mesures individuelles de contrôle administratif et de surveillance.
2. En vertu de l'article L. 228-1, une mesure individuelle de contrôle administratif et de surveillance ne peut être prononcée qu'aux fins de prévenir la commission d'un acte de terrorisme. En outre, deux conditions cumulatives doivent être réunies. D'une part, il appartient au ministre de l'intérieur d'établir « qu’il existe des raisons sérieuses de penser » que le comportement de la personne visée par la mesure « constitue une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics ». Ainsi que l’a énoncé le Conseil constitutionnel au point 15 de sa décision n° 2017-691 QPC du 16 février 2018, au point 46 de sa décision n° 2017-695 QPC du 29 mars 2018 et au point 15 de sa décision n° 2021-822 DC du 30 juillet 2021, cette menace doit nécessairement être en lien avec le risque de commission d'un acte de terrorisme. D'autre part, il lui appartient également de prouver soit que cette personne « entre en relation de manière habituelle avec des personnes ou des organisations incitant, facilitant ou participant à des actes de terrorisme », soit qu'elle « soutient, diffuse, lorsque cette diffusion s'accompagne d'une manifestation d'adhésion à l'idéologie exprimée, ou adhère à des thèses incitant à la commission d'actes de terrorisme ou faisant l'apologie de tels actes ».
3. Sous les conditions énoncées à l’article L. 228-1 précité, les dispositions du 1°, du 2° et du 3° (deuxième, troisième et quatrième alinéa) de l’article L. 228-2 permettent en particulier au ministre de l'intérieur d'interdire à la personne de se déplacer à l'extérieur d'un périmètre géographique déterminé et de lui faire obligation de se présenter périodiquement aux services de police ou aux unités de gendarmerie et de déclarer son lieu d'habitation et tout changement de ce lieu. Le 1° précise que la délimitation du périmètre au-delà duquel il est interdit de se déplacer « permet à l'intéressé de poursuivre une vie familiale et professionnelle et s'étend, le cas échéant, aux territoires d'autres communes ou d'autres départements que ceux de son lieu habituel de résidence ». S’agissant des « obligations prévues aux 1° à 3° », le sixième alinéa précise qu’elles sont prononcées « pour une durée maximale de trois mois à compter de la notification de la décision du ministre », sauf renouvellements prononcés sous certaines conditions, qu’« Au-delà d'une durée cumulée de six mois, chaque renouvellement est subordonné à l'existence d'éléments nouveaux ou complémentaires », dans la limite totale de douze mois, et que « Les mesures sont levées dès que les conditions prévues à l'article L. 228-1 ne sont plus satisfaites ».
4. Aux mêmes fins de prévention des actes de terrorisme, le premier alinéa de l’article L. 228-5 permet au ministre de l'intérieur d'interdire à la personne répondant aux conditions énoncées à l’article L. 228-1, même lorsqu'il est fait application de l’article L. 228-2, de « se trouver en relation directe ou indirecte avec certaines personnes, nommément désignées, dont il existe des raisons sérieuses de penser que leur comportement constitue une menace pour la sécurité publique ». Ainsi que l’a énoncé le Conseil constitutionnel au point 50 de sa décision n° 2017-695 QPC du 29 mars 2018, « la menace présentée par les personnes nommément désignées, dont la fréquentation est interdite, doit être en lien avec le risque de commission d'actes de terrorisme ». La dernière phrase du premier alinéa précise que cette interdiction « tient compte de la vie familiale de la personne concernée », et le deuxième alinéa, qu’elle est prononcée « pour une durée maximale de six mois à compter de la notification de la décision du ministre » et qu’« Au-delà d'une durée cumulée de six mois, le renouvellement est subordonné à l'existence d'éléments nouveaux ou complémentaires », dans la limite totale de douze mois.
5. En ce qui concerne la « durée totale cumulée » des obligations, le Conseil constitutionnel a jugé, sous la forme d’une réserve d’interprétation énoncée au point 17 et rappelée à l’article 2 de sa décision n° 2017-691 QPC du 16 février 2018, qui s’impose « aux pouvoirs publics et à toutes les autorités administratives et juridictionnelle » en vertu de l’article 62 de la Constitution, ainsi que par une déclaration d’inconstitutionnalité prononcée à l’article 1er de sa décision n° 2021-822 DC du 30 juillet 2021 et motivée notamment par le point 21 de cette même décision, que les mesures prévues au 1°, au 2° et au 3° de l’article L. 228-2 ne sauraient, « sans méconnaître » la liberté d'aller et de venir, le droit au respect de la vie privée et le droit de mener une vie familiale normale, « excéder, de manière continue ou non, une durée totale cumulée de douze mois ». En visant le cumul « de manière continue ou non », le Conseil constitutionnel a jugé que la durée maximale de douze mois s’applique non seulement pour une même mesure, continûment renouvelée, mais aussi pour plusieurs mesures, prononcées de manière discontinue. Le Conseil constitutionnel en a jugé de même, sous la forme d’une réserve d’interprétation énoncée au point 52 et rappelée à l’article 3 de sa décision n° 2017-695 QPC du 29 mars 2018, et par la déclaration d’inconstitutionnalité du 30 juillet 2021 précédemment mentionnée, pour l’interdiction de se trouver en relation avec certaines personnes prévue à l’article L. 228-5.
6. En ce qui concerne la « durée cumulée de six mois », au-delà de laquelle chaque renouvellement est, dans la limite totale de douze mois, « subordonné à l'existence d'éléments nouveaux ou complémentaires », les dispositions précitées doivent également être interprétées en ce sens que la durée cumulée de six mois doit s’apprécier « de manière continue ou non » et que l’obligation, pour le ministre, d’établir « l'existence d'éléments nouveaux ou complémentaires » s’applique, au-delà de cette durée, non seulement pour une même mesure, continûment renouvelée, mais aussi pour plusieurs mesures, prononcées de manière discontinue, sans qu’y fasse obstacle la circonstance que la mesure considérée ne présenterait pas, dans cette dernière hypothèse, le caractère d’un « renouvellement ».
7. Les éléments nouveaux ou complémentaires auxquels est subordonnée chaque nouvelle mesure au-delà d'une durée cumulée de six mois en vertu du sixième alinéa de l’article L. 228-2 et du deuxième alinéa de l’article L. 228-5 doivent nécessairement se rapporter à l’une ou l’autre des deux conditions prévues à l'article L. 228-1 précité. En outre, ces éléments doivent être survenus ou révélés après la mesure initiale.
8. Dans tous les cas, la nature, la durée et les modalités des mesures prononcées doivent être justifiées et proportionnées aux raisons qui les motivent et à la situation de la personne dans son ensemble, et notamment à sa vie familiale ou professionnelle. Conformément à la réserve d’interprétation énoncée par le Conseil constitutionnel au point 51 et rappelée à l’article 3 de sa décision n° 2017-695 QPC du 29 mars 2018, il appartient en particulier au ministre de l'intérieur « de tenir compte, dans la détermination des personnes dont la fréquentation est interdite, des liens familiaux de l'intéressé et de s'assurer en particulier que la mesure d'interdiction de fréquentation ne porte pas une atteinte disproportionnée à son droit de mener une vie familiale normale ». Il appartient en outre au ministre de l’intérieur, conformément à l'article L. 228-6 du code de la sécurité intérieure, de tenir compte, dans le respect des principes de nécessité et de proportionnalité, des obligations qui auraient déjà été prescrites par l'autorité judiciaire. Le juge administratif est chargé de s'assurer que la mesure individuelle de contrôle administratif et de surveillance est adaptée, nécessaire et proportionnée à la finalité qu'elle poursuit.
9. Par ailleurs, les « notes blanches » établies par les services de renseignements produites devant le juge administratif doivent être soumises au débat contradictoire et n’ont de valeur probante que si elles relatent des faits précis et circonstanciés et si ceux-ci ne sont pas sérieusement contestés.
10. Enfin, il résulte des dispositions de l’article L. 228-6 que les décisions du ministre prononçant des mesures individuelles de contrôle administratif et de surveillance (MICAS) doivent être motivées.
Sur l’admission à l’aide juridictionnelle provisoire :
11. Aux termes de l’article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l’aide juridique : « Dans les cas d’urgence (…), l’admission provisoire à l’aide juridictionnelle peut être prononcée (…) par la juridiction compétente (…) ». Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, de prononcer l’admission provisoire de M. B... au bénéfice de l’aide juridictionnelle.
Sur le maintien de l’objet de la requête :
12. D’une part, un recours pour excès de pouvoir dirigé contre un acte administratif n'a d'autre objet que d'en faire prononcer l'annulation avec effet rétroactif. Si, à la date à laquelle le juge est saisi, l'administration a abrogé l'acte attaqué, cette circonstance prive d'objet la requête formée à son encontre, à la double condition que cet acte n'ait reçu aucune exécution pendant la période où il était en vigueur et que la décision procédant à son abrogation soit devenue définitive.
13. D’autre part, il résulte des dispositions des articles L. 228-2 et L. 228-5 du code de la sécurité intérieure que le recours formé devant un tribunal administratif par une personne qui a fait l’objet de mesures individuelles de contrôle administratif et de surveillance, tendant à l'annulation des obligations qui lui ont été prescrites sur le fondement des 1° à 3° de l’article L. 228-2 ou du premier alinéa de l’article L. 228-5, présente le caractère d’un recours pour excès de pouvoir. Par suite, la circonstance que les décisions édictant de telles mesures aient produit leurs effets avant la saisine du juge n’est pas de nature à priver d’objet le recours.
14. Il résulte de ce qui précède que la circonstance que l’arrêté du 11 septembre 2025 ait été abrogé – à la suite de l’incarcération de M. B... après sa condamnation le 24 octobre 2025 pour des faits de menaces de mort - par un arrêté du 27 octobre 2025 notifié au requérant le 29 octobre suivant, avant l’introduction de la présente requête le 18 novembre 2025, est sans incidence sur l’objet de celle-ci. La fin de non-recevoir présentée à titre principal, comme les conclusions à fin de non-lieu présentées par le ministre de l’intérieur à titre subsidiaire, ne peuvent dès lors qu’être rejetées.
Sur la légalité externe :
15. L’arrêté attaqué énonce l’ensemble des motifs de fait et de droit qui en constituent le fondement, en des termes qui sont suffisamment circonstanciés. Le moyen tiré du défaut de motivation est ainsi infondé.
Sur la légalité interne :
En ce qui concerne l’existence de raisons sérieuses de penser que le comportement de M. B... constitue une menace d’une particulière gravité :
16. Le ministre de l’intérieur fait valoir, selon les termes de l’arrêté attaqué « que l'intéressé est un délinquant multirécidiviste, connu notamment pour des faits de violences, vols avec violences, infractions à la législation sur les stupéfiants, dont le trafic, menace de mort et menace contre une personne chargée d'une mission de service public ; qu'il a été condamné en septembre 2019 à une peine de quatre ans d'emprisonnement pour extorsion, menace de mort réitérée, provocation directe de mineur de plus de quinze ans à transporter, détenir, offrir ou céder des stupéfiants (récidive) et détention non autorisée d'arme (récidive), entraînant la révocation de son sursis avec mise à l'épreuve d'un an octroyé en décembre 2012 ; qu'à plusieurs reprises entre 2019 et 2020, il a manifesté un comportement violent en détention, menaçant par exemple de tuer un détenu si celui-ci ne lui donnait pas du tabac ou de s'en prendre par la torture à son conseiller pénitentiaire d'insertion et de probation et à sa famille ; qu'en juin 2021, il a menacé au téléphone une association de « faire péter [son] icrs! » au motif qu'elle défend les homosexuels, en ponctuant cette menace par le cri « Allah Akbar ! » ; qu'il a été sanctionné de cinq jours de cellule disciplinaire ; qu'une semaine après sa libération, en septembre 2022, il a été mis en cause pour des faits d'apologie publique d'un acte de terrorisme après avoir tenté d'agresser une de ses connaissances à son domicile avec un couteau et en répétant les propos suivants : « je suis un islamiste, je suis un vrai musulman, Allah Akbar. » ; qu'en novembre 2022, une plainte a été déposée à son encontre pour menaces de dégradations et de violences à l'encontre du personnel d'une association de réinsertion sociale ; qu'il a été condamné, le 8 septembre 2023 à un quantum de peine de trois mois avec maintien en détention ; qu'en novembre et décembre 2022, il n'a pas respecté le périmètre fixé par la mesure individuelle de contrôle administratif et de surveillance dont il faisait l'objet ; que pour ces faits, il a été condamné le 7 novembre 2022 à quatre mois d'emprisonnement ferme sans mandat de dépôt pour la première infraction et à huit mois d'emprisonnement le 26 mai 2023 pour la seconde infraction ; qu'en janvier 2023, lors d'un échange téléphonique avec le service pénitentiaire d'insertion et de probation, il a menacé de poser des bonbonnes de gaz et de ne pas partir seul s'il devait mourir ; qu'à la suite de ce fait, il a été condamné le 16 janvier 2023 à six mois d'emprisonnement, à la révocation de son sursis avec mise à l'épreuve à hauteur de six mois avec aménagement ab initio sous forme de semi-liberté pour des faits de menaces de destruction dangereuse pour les personnes, appels téléphoniques malveillants réitérés et menace de délit contre les personnes ; que son aménagement de peine lui a été retiré le 21 décembre 2023 eu égard à trois nouvelles condamnations pour des faits de droit commun ; que lors de sa dernière période d'incarcération, il s'est montré particulièrement impulsif et colérique ; qu'ainsi, le 19 mars 2025, il a menacé de commettre « un acte de barbarie » ; qu'il a, par conséquent, fait l'objet de vingt jours de placement en cellule disciplinaire dont dix avec sursis pendant six mois ; que plus récemment, le 11 juillet 2025, il a menacé une surveillante pénitentiaire ».
17. M. B... ne conteste expressément la matérialité d’aucun de ces faits. S’agissant des faits d’apologie du terrorisme datant de septembre 2022, qu’il évoque en particulier, il se borne à relever qu’il n’a pas été « précisé si ces faits ont donné lieu à une reconnaissance de culpabilité et une condamnation ».
18. M. B... relève, pour l’essentiel, qu’aucune de « ses nombreuses condamnations pour des faits de droit commun » n’est « liée à des faits de terrorisme ». Toutefois, des atteintes volontaires à l’intégrité des personnes, et notamment des menaces de mort, peuvent, selon les circonstances, être prises en considération pour établir « qu’il existe des raisons sérieuses de penser » que le comportement de la personne visée par la mesure « constitue une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics », à la condition que le ministre fasse valoir des éléments qui permettent de justifier d’un lien entre la menace considérée et « le risque de commission d'un acte de terrorisme », conformément à ce qu’a jugé le Conseil constitutionnel au point 15 de sa décision n° 2017-691 QPC du 16 février 2018, au point 46 de sa décision n° 2017-695 QPC du 29 mars 2018 et au point 15 de sa décision n° 2021-822 DC du 30 juillet 2021. Or, il ressort de l’ensemble des circonstances que fait valoir le ministre, non seulement que le comportement de M. B... constitue une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics, mais aussi que cette menace présente un lien avec le risque de commission d'un acte de terrorisme.
En ce qui concerne l’« adh[ésion] à des thèses incitant à la commission d'actes de terrorisme ou faisant l'apologie de tels actes » :
19. Le ministre de l’intérieur fait valoir, selon les termes de l’arrêté attaqué « que M. B. B... s'est converti à l'islam en 2014 et s'est rendu plusieurs fois au Yémen pour « apprendre » l'islam dans un centre coranique ; que les différentes périodes d'incarcération dont il a fait l'objet ont été émaillées d'incidents à connotation djihadiste ; qu'ainsi, en mai 2020, alors en détention, il a été observé que l'intéressé ne supportait plus les ordres du personnel féminin ; qu'en juillet 2020, il a fait l'objet d'un signalement pour radicalisation ; qu'en août 2020, il a adopté un comportement prosélyte cherchant à endoctriner des détenus de droit commun ; qu'il a été trouvé en possession de plusieurs ouvrages religieux dont La citadelle du musulman d'AI-Qahtâni, ouvrage apprécié dans la mouvance radicale ; qu'en novembre 2020, lors d'une fouille de sa cellule, un manuscrit signé « Message de Hassan d'al-Qaïda au Yémen » a été découvert contenant des préceptes religieux et des appels au meurtre au nom d'Allah ; que cet écrit dénonce la persécution des musulmans en Europe et les Etats blasphémateurs et demande aux lecteurs de se préparer à un « combat imminent » ; qu'entre la fin de l'année 2020 et début 2022, il a été placé dans des quartiers de prise en charge de la radicalisation de deux établissements pénitentiaires que la synthèse de la dernière évaluation a conclu à la persistance de l'imprégnation idéologique de M. B. B... ; qu'en mars 2023, à l'occasion d'un contrôle de police, il a prétendu avoir été l'époux d'I... Madani, lourdement condamnée pour des faits de terrorisme en juin 2021, démontrant la persistance de sa fascination pour les auteurs d'actes de terrorisme ; qu'à nouveau, lors de sa seconde période d'incarcération entre 2023 et 2025, le personnel pénitentiaire a relevé que l'intéressé avait une fascination pour le terrorisme et notamment I... M…, déclarant « être en couple » avec cette dernière et « avoir été condamné pour financement du terrorisme »; que suite à l'attentat du 22 mars 2024 dans une salle de concert du Crocus City Hall à Moscou (Russie) qui a fait 149 morts et plus de 600 blessés, il s'est réjoui « de ce qu’avaient fait [ses] amis en Russie » ; que le 28 mai 2024, en usant de la rhétorique pro-djihadiste, il a menacé son codétenu précisant « vouloir l'égorger comme un cochon» et a manifesté son souhait de «s'en prendre à un surveillant » s'il n'obtenait pas ce qu'il voulait avant de conclure que « le premier qui l'emmerdait] en cours de promenade il le plant[ait]. » ; que, de nouveau, le 21 janvier 2025, il a proféré des menaces d’égorgement ». Il ressort des pièces du dossier qu’I... M...a été condamnée en appel par la cour d’assises de Paris à trente ans de réclusion criminelle pour des faits d’assassinat terroriste et de participation à une association de malfaiteurs en vue de la préparation d’un crime d’atteinte aux personnes.
20. M. B..., qui se borne à relever que « le dernier élément avancé date de plus de 6 mois avant le prononcé de la mesure » et que « Tous ces éléments ne sont pas précisés par le ministre et ne suffisent pas à établir une quelconque manifestation d’adhésion à des thèses incitant à la commission d’actes de terrorisme ou faisant l’apologie de tels actes », ne conteste pas sérieusement l’exactitude matérielle de tels faits, qui sont circonstanciés, en particulier depuis la fin de l’année 2022, et corroborés par la note établie par les services de renseignement. Or de tels faits sont de nature à établir l’adhésion de M. B... à des thèses incitant à la commission d'actes de terrorisme ou faisant l'apologie de tels actes.
21. Il résulte de l’ensemble des éléments qui précèdent, et sans qu’il soit besoin, au vu de l’instruction, de se prononcer sur le critère alternatif tiré de relations habituelles avec des personnes « incitant, facilitant ou participant à des actes de terrorisme », que M. B... n’est pas fondé à soutenir que les deux conditions cumulatives posées à l’article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure ne seraient pas satisfaites.
En ce qui concerne la condition, spécifique, tendant à « l'existence d'éléments nouveaux ou complémentaires » survenus ou révélés après la mesure initiale :
22. D’une part, il ressort des pièces du dossier que, par un arrêté du 21 octobre 2022 notifié le 25 octobre suivant et modifié le 12 décembre 2022, le ministre de l'intérieur avait prononcé à l'encontre de M. B... des mesures individuelles de contrôle administratif et de surveillance (MICAS) sur le fondement de l’article L. 228-2 pour une durée de trois mois, et sur le fondement de l’article L. 228-5 pour une durée de six mois, et qu’il a renouvelé les premières pour une durée de trois mois à compter du 25 janvier 2023, tout en confirmant les secondes, par un arrêté du18 janvier 2023. Il s’ensuit que les nouvelles mesures prononcées par l’arrêté attaqué du 11 septembre 2025 sont subordonnées à des « éléments nouveaux ou complémentaires » survenus ou révélés après la mesure initiale du 21 octobre 2022.
23. D’autre part, il ressort des circonstances énoncées aux points 16 et 19 du présent jugement, que le ministre établit l’existence d’éléments nouveaux ou complémentaires qui sont survenus après l’arrêté du 21 octobre 2022 et qui se rapportent à l’une ou l’autre des deux conditions prévues à l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure.
24. Ainsi, et à supposer même que le requérant ait entendu soulever le moyen tiré de l’absence d’éléments nouveaux, alors qu’il s’agit d’une condition distincte des conditions générales posées à l’article L. 228-1, et que l’intéressé est représenté par un avocat, ce moyen est en tout état de cause infondé.
En ce qui concerne l’exigence que les MICAS prescrites soient adaptées, nécessaires et proportionnées :
25. M. B... se borne à soutenir, en termes généraux et imprécis, et dépourvus de tout élément justificatif, qu’il « est actuellement en recherche d’emploi et [qu’]une telle restriction complique grandement ses recherches », qu’il « se retrouve de facto dans l’obligation de se maintenir dans la commune de Créteil, de sorte que ses déplacements sont restreints à cet unique périmètre » et qu’il « se voit dans l’obligation de justifier de ses attaches familiales en dehors de Créteil afin de pouvoir maintenir un lien avec ses proches » qui « résident hors de Créteil ». Eu égard à la particulière gravité de la menace que son comportement représente pour l’ordre et la sécurité publics et au lien qu’elle présente avec le risque de commission d'un acte de terrorisme, M. B... n’est pas fondé à soutenir, par des allégations aussi imprécises, que les mesures attaquées porteraient à la liberté d’aller et venir, à la liberté d’entreprendre et au droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des buts qu’elles poursuivent.
26. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions tendant à l’annulation de l’arrêté du 11 septembre 2025 et les conclusions présentées en application de l’article L. 761-1 du code de justice administrative et de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991doivent être rejetées.
D E C I D E :
Article 1er : M. B... est admis au bénéfice de l’aide juridictionnelle provisoire.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B... est rejeté.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B. B... et au ministère de l'intérieur.
Copie en sera adressée au bureau d’aide juridictionnelle.
Délibéré après l'audience du 25 novembre 2025, à laquelle siégeaient :
M. B... D..., président-rapporteur,
Mme G... H..., conseillère,
Mme X... Y..., conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 décembre 2025.
Le président-rapporteur,
C. D…
L’assesseure la plus ancienne,
G. H...
La greffière,
C. T…
La République mande et ordonne au ministre de l’intérieur en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.
Pour expédition conforme,
La greffière,