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AccueilJurisprudence administrativeN° TA78-2007004

Tribunal Administratif de VERSAILLES — Décision N° TA78-2007004

vendredi 23 septembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de VERSAILLES
SectionTribunal Administratif de VERSAILLES
N° DossierTA78-2007004
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème chambre
Avocat requérantRABBE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 26 octobre 2020, Mme A B, représentée par Me Rabbé, demande au tribunal :

1°) de condamner la commune de Chilly-Mazarin à lui verser la somme de 320 000 euros en réparation des préjudices résultant de l'illégalité de la décision du 21 décembre 2017 qui a procédé à sa réaffectation interne ainsi que de faits de harcèlement moral dont elle est victime ;

2°) de mettre à la charge de la commune de Chilly-Mazarin la somme de 1 950 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, en sus des entiers dépens.

Elle soutient que :

- la commune de Chilly-Mazarin a commis une faute, qui résulte de l'illégalité de la décision du 21 décembre 2017 procédant à sa réaffectation interne ;

- les agissements de la commune, qualifiables de harcèlement, constituent également une faute engageant sa responsabilité ;

- ces fautes ont engendré des préjudices qu'elle évalue à 320 000 euros, correspondant plus précisément à un préjudice moral évalué à 90 000 euros, un préjudice de santé estimé à 100 000 euros, un préjudice de carrière qu'elle chiffre à 100 000 euros ainsi qu'un préjudice financier de 30 000 euros.

Par un mémoire en défense enregistré le 8 novembre 2021, la commune de Chilly-Mazarin conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que :

- les conclusions indemnitaires résultant de son préjudice financier sont irrecevables dès lors qu'elles ont donné lieu à une transaction par laquelle la requérante s'engageait à ne pas intenter d'action juridictionnelle ;

- les autres préjudices allégués ne sont pas établis, ne résultent pas directement de la décision de réaffectation et doivent, en tout état de cause, être réduits à de plus justes proportions.

La clôture de l'instruction a été fixée au 21 mars 2022 par une ordonnance du 28 février 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- la loi n°83-634 du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Geismar, première conseillère

- les conclusions de Mme Ozenne, rapporteure publique,

- et les observations de Me Rabbé, avocat de Mme B.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A B travaille au sein de la ville de Chilly-Mazarin depuis le 1er mai 2008. D'abord recrutée comme agent non titulaire sur un poste de responsable du secteur patrimoine bâti, elle a été recrutée en qualité de stagiaire le 1er juin 2012 sur le grade d'adjoint technique 2e classe, et titularisée le 1er juin 2013, toujours avec les mêmes fonctions. Puis, par une décision du 21 décembre 2017, le maire l'a réaffectée sur un poste d'agent d'office dans la cantine d'une école primaire. Un jugement du 22 février 2019 du tribunal administratif de Versailles devenu définitif a annulé cette décision, estimant qu'il s'agissait d'une sanction déguisée. Mme B demande la condamnation de la commune à lui verser une indemnité de 320 000 euros en raison des préjudices qu'elle estime avoir subis par l'édiction de cette décision illégale ainsi qu'en raison des agissements fautifs de la commune, constitutifs selon elle d'un harcèlement.

Sur l'objet de la requête :

2. Aucune disposition législative ou réglementaire applicable aux agents de la fonction publique territoriale, ni aucun principe général du droit, ne fait obstacle à ce que l'administration conclue avec un fonctionnaire régi par la loi n° 84-53 du 26 janvier 1984, une transaction par laquelle les parties conviennent de mettre fin à l'ensemble des litiges nés de l'édiction de cette décision ou de prévenir ceux qu'elle pourrait faire naître, incluant la demande d'annulation pour excès de pouvoir de cette décision et celle qui tend à la réparation des préjudices résultant de son éventuelle illégalité.

3. Il résulte de l'instruction que la requérante a conclu, le 9 décembre 2020, soit postérieurement à l'introduction de sa requête, une transaction avec la commune. Ce " protocole transactionnel ", qui vise l'article 2044 du code civil, stipule que les parties ont évalué le préjudice de perte de rémunération à la somme de 12 000 euros, que cette somme " comprend l'indemnisation par la commune de toute perte de rémunération, passée ou future, liée à la mesure de mutation dans l'intérêt du service du 21 décembre 2007 " et exclut " l'indemnisation des autres chefs de préjudice liés à cette mesure et à ses suites, à savoir le préjudice moral, le préjudice de santé et le préjudice de carrière ". En outre, l'article IV de cet accord prévoit que : "En contrepartie de l'exécution des présentes, les parties renoncent à toute action judiciaire ou extra judiciaire, liée à l'indemnisation du préjudice financier de perte de rémunération, passée ou future, lié à la décision de mutation dans l'intérêt du service (). ".

4. Il ne résulte pas de l'instruction que le contrat de transaction serait entaché d'un vice d'une particulière gravité, touchant notamment aux conditions dans lesquelles les parties ont donné leur consentement, justifiant qu'il soit déclaré nul. Dès lors, les conclusions de Mme B tendant à ce que la commune lui verse une indemnité de 30 000 euros en raison des pertes de rémunération subies par la décision, illégale, du 21 décembre 2017 sont devenues sans objet. Il n'y a donc pas lieu de statuer sur ce point.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne les fautes alléguées :

5. En premier lieu, la décision du 21 décembre 2017 par laquelle le maire de Chilly-Mazarin a procédé à la réaffectation de la requérante a été jugée illégale par le tribunal administratif de Versailles par jugement n°1801685 du 22 février 2019, au motif qu'elle constituait une sanction disciplinaire déguisée. Or, toute illégalité fautive est susceptible d'engager la responsabilité de l'administration, dès lors qu'elle est à l'origine des préjudices subis dont il incombe à la requérante de démontrer la réalité et qu'elle présente un lien de causalité suffisamment direct et certain avec ces préjudices.

6. En second lieu, aux termes de l'article 6 quinquies de la loi du 13 juillet 1983 susvisée : " Aucun fonctionnaire ne doit subir les agissements répétés de harcèlement moral qui ont pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d'altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel () ". Il appartient à un agent public qui soutient avoir été victime d'agissements constitutifs de harcèlement moral, de soumettre au juge des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence d'un tel harcèlement. Il incombe ensuite à l'administration de produire, en sens contraire, une argumentation de nature à démontrer que les agissements en cause sont justifiés par des considérations étrangères à tout harcèlement. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si les agissements de harcèlement sont ou non établis, se détermine au vu de ces échanges contradictoires, qu'il peut compléter, en cas de doute, en ordonnant toute mesure d'instruction utile. Par ailleurs pour apprécier si des agissements dont il est allégué qu'ils sont constitutifs d'un harcèlement moral revêtent un tel caractère, le juge administratif doit tenir compte des comportements respectifs de l'agent auquel il est reproché d'avoir exercé de tels agissements et de l'agent qui estime avoir été victime d'un harcèlement moral. En revanche, la nature même des agissements en cause exclut, lorsque l'existence d'un harcèlement moral est établie, qu'il puisse être tenu compte du comportement de l'agent qui en a été victime pour atténuer les conséquences dommageables qui en ont résulté pour lui. Le préjudice résultant de ces agissements pour l'agent victime doit alors être intégralement réparé.

7. Mme B soutient que la commune, par ses agissements répétés à son égard, l'a harcelée et a commis ainsi une faute. En l'espèce, la requérante indique avoir été victime de harcèlement au motif que la commune ne lui aurait pas fait bénéficier de la formation initiale nécessaire lors de sa prise de poste, ni par la suite malgré ses demandes. De plus, elle ne lui aurait mis à disposition une tenue professionnelle adéquate et complète, ni un casier, contrairement à ses collègues. En outre, elle conteste l'agissement de son supérieur hiérarchique qui, alors qu'un casier lui avait finalement été mis à disposition, l'a ouvert en son absence afin de récupérer ses chaussures de service. Elle transmet, pour étayer ses allégations, des courriers qu'elle a adressés à sa direction, notamment le 15 novembre 2018 et les 14, 15 et 24 juin 2019, ainsi que la plainte qu'elle a déposée à la suite de l'ouverture de son casier. Ce faisant, la requérante soumet des faits susceptibles de faire présumer l'existence d'un tel harcèlement. Or, la commune ne produit, en sens contraire, aucune argumentation de nature à démontrer que les agissements en cause sont justifiés par des considérations étrangères à tout harcèlement, et ne fournit aucune explication étayée. Dès lors, Mme B est fondée à soutenir que, par les agissements qu'elle décrit, la commune a commis une faute.

En ce qui concerne les préjudices allégués :

8. En premier lieu, Mme B soutient que la décision de réaffectation d'office l'a d'une part, humiliée, d'autant plus qu'ancienne cheffe de service, elle a ensuite occupé une fonction technique, et l'a d'autre part fragilisée davantage puisque sa situation financière s'est dégradée, ce qui l'a maintenue dans un " état de stress permanent ", également causé par les agissements décrits au point précédent. Elle invoque par ailleurs un préjudice de santé et produit des certificats médicaux attestant de différentes pathologies, en particulier d'un syndrome anxio-dépressif. Dans les circonstances de l'espèce, il sera fait une juste appréciation du préjudice moral et de santé subi par l'intéressée en lui allouant une somme de 8 000 euros.

9. En second lieu, Mme B soutient avoir subi un préjudice de carrière, au motif que le poste qu'elle occupait, en tant qu'agent non titulaire, correspondait à un emploi de catégorie B, qu'elle a en pratique conservé une fois titularisée alors que sa nouvelle affectation relève, y compris dans les faits, d'un poste de catégorie C, sans responsabilité ni encadrement. Ce changement implique selon elle une perte de chance dans l'évolution potentielle de sa carrière puisqu'elle ne sera plus en mesure de se prévaloir de ses premières fonctions, plus valorisantes, pour obtenir d'autres postes ou des promotions. Toutefois, la requérante n'établit pas que l'infructuosité de ses recherches d'emploi résulte de cette mutation interne, ou des agissements critiqués, et ne démontre pas avoir sollicité, et donc perdu la chance, d'obtenir une promotion. Par suite, elle n'est pas fondée à solliciter une indemnité au titre d'un préjudice de carrière.

10. Il résulte de ce qui précède que Mme B est seulement fondée à solliciter une indemnisation de 8 000 euros en réparation de son préjudice moral et de santé.

Sur le surplus :

11. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de la commune de Chilly-Mazarin la somme de 1 500 euros que la requérante réclame en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a plus lieu de statuer sur les conclusions indemnitaires fondées sur le préjudice de perte de rémunération.

Article 2 : La commune de Chilly-Mazarin versera à Mme B la somme de 8 000 euros en réparation de son préjudice moral et de santé.

Article 3 : La commune de Chilly-Mazarin versera une somme de 1 500 euros à Mme B en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B et à la commune de Chilly-Mazarin.

Délibéré après l'audience du 9 septembre 2022, à laquelle siégeaient :

- Mme Gosselin, président,

- Mme Vincent, première conseillère,

- Mme Geismar, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition auprès du greffe le 23 septembre 2022.

La rapporteure,

Signé

M. Geismar

Le président,

Signé

C. GosselinLa greffière,

Signé

S. Lamarre

La République mande et ordonne au préfet de l'Essonne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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