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AccueilJurisprudence administrativeN° TA78-2007402

Tribunal Administratif de VERSAILLES — Décision N° TA78-2007402

jeudi 13 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif de VERSAILLES
SectionTribunal Administratif de VERSAILLES
N° DossierTA78-2007402
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation7éme chambre
Avocat requérantBELHEDI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 2 novembre 2020 et le 1er mars 2021, Mme C A épouse D, représentée par Me Belhedi, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 24 juin 2020 par laquelle le préfet des Yvelines a rejeté sa demande de regroupement familial en faveur de son époux M. G F D, ensemble la décision du 15 septembre 2020 rejetant son recours gracieux du 3 août 2020 ;

2°) d'enjoindre au préfet de l'Essonne d'accorder le regroupement familial ou de réexaminer sa demande ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 à verser à Me Belhedi, sous réserve qu'il renonce à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Elle soutient que :

- la décision est entachée d'insuffisance de motivation ;

- elle est entachée d'erreur d'appréciation au regard de sa situation personnelle, dès lors qu'elle ne peut travailler davantage et que l'insuffisance des ressources n'est pas un critère permettant de refuser à lui seul le regroupement familial ;

- la décision méconnaît l'intérêt supérieur de leur enfant garanti par l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- en refusant d'autoriser le regroupement familial, le préfet a porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale et a méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 22 juin 2022, le préfet des Yvelines conclut au rejet de la requête, au motif qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Par une ordonnance du 24 juin 2022, la clôture de l'instruction a été fixée au 11°juillet 2022 à 17 heures.

Le bureau d'aide juridictionnelle a accordé l'aide juridictionnelle totale à Mme D par une décision du 11 janvier 2021.

Les parties ont été informées de ce que le tribunal était susceptible de fonder sa décision sur un moyen soulevé d'office, tiré de l'irrecevabilité du moyen invoquant l'insuffisance de motivation de la décision attaquée, présenté pour la première fois dans le mémoire enregistré le 1er mars 2021, soit au-delà du délai de recours contentieux, la requête ayant été enregistrée le 2 novembre 2020.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale des droits de l'enfant ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. de Miguel a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C A, ressortissante de nationalité turque née le 16 janvier 1983, titulaire d'une carte de résident valable jusqu'au 27 janvier 2026, a épousé le 26 mai 2018 à Houilles (Yvelines) M. F D ressortissant ukrainien né le 25 janvier 1977. De cette union est née une enfant B le 20 février 2019. Mme D a présenté le 8 octobre 2018 une demande de regroupement familial en faveur de son époux, qui réside en Ukraine. Par une décision du 24 juin 2020, le préfet des Yvelines a rejeté cette demande, ainsi que le recours gracieux présenté par l'intéressée le 3 août 2020, par une décision du 15 septembre 2020. Par la requête susvisée, Mme D demande l'annulation de ces décisions.

Sur les conclusions en annulation :

2. Aux termes de l'article L. 411-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa version alors en vigueur : " Le ressortissant étranger qui séjourne régulièrement en France depuis au moins dix-huit mois, sous couvert d'un des titres d'une durée de validité d'au moins un an prévus par le présent code ou par des conventions internationales, peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre du regroupement familial, par son conjoint, si ce dernier est âgé d'au moins dix-huit ans, et les enfants du couple mineurs de dix-huit ans ". Aux termes de l'article L. 411-5 du même code : " Le regroupement familial ne peut être refusé que pour l'un des motifs suivants : / 1° Le demandeur ne justifie pas de ressources stables et suffisantes pour subvenir aux besoins de sa famille. Sont prises en compte toutes les ressources du demandeur et de son conjoint indépendamment des prestations familiales, de l'allocation équivalent retraite et des allocations prévues à l'article L. 262-1 du code de l'action sociale et des familles, à l'article L. 815-1 du code de la sécurité sociale et aux articles L. 5423-1 et L. 5423-2 du code du travail. Les ressources doivent atteindre un montant qui tient compte de la taille de la famille du demandeur. Le décret en Conseil d'Etat prévu à l'article L. 441-1 fixe ce montant qui doit être au moins égal au salaire minimum de croissance mensuel et au plus égal à ce salaire majoré d'un cinquième () ; / 2° Le demandeur ne dispose pas ou ne disposera pas à la date d'arrivée de sa famille en France d'un logement considéré comme normal pour une famille comparable vivant dans la même région géographique ; / 3° Le demandeur ne se conforme pas aux principes essentiels qui, conformément aux lois de la République, régissent la vie familiale en France, pays d'accueil ". Aux termes de l'article R. 411-4 dudit code : " Pour l'application du 1° de l'article L. 411-5, les ressources du demandeur et de son conjoint qui alimenteront de façon stable le budget de la famille sont appréciées sur une période de douze mois par référence à la moyenne mensuelle du salaire minimum de croissance au cours de cette période. Ces ressources sont considérées comme suffisantes lorsqu'elles atteignent un montant équivalent à : / - cette moyenne pour une famille de deux ou trois personnes ; / - cette moyenne majorée d'un dixième pour une famille de quatre ou cinq personnes () ".

3. Aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".

Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

4. Si les dispositions de l'article L. 411-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoient que le regroupement familial peut être refusé si le demandeur ne justifie pas de ressources stables et suffisantes pour subvenir aux besoins de sa famille et ne dispose pas, ou ne disposera pas à la date d'arrivée de sa famille en France, d'un logement considéré comme normal pour une famille comparable vivant en France, il appartient à l'autorité administrative de s'assurer, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, que la décision refusant le bénéfice du regroupement familial ne porte pas une atteinte excessive aux droits de l'intéressé au respect de sa vie privée et familiale. Cette décision ne doit pas davantage être entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

5. En l'espèce, si Mme D ne justifie pas de ressources stables et suffisantes pour subvenir à une famille de cinq personnes au sens des dispositions susvisées de l'article L. 411-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il ressort toutefois des pièces du dossier que la requérante, titulaire d'une carte de résident valable jusqu'au 27 janvier 2026, est mère de deux enfants nés en 2006 et en 2019 qui vivent auprès d'elle. La plus jeune de ces enfants, née très grande prématurée, a été hospitalisée dès la naissance en février 2019 jusqu'au 16 juin 2019 pour des complications neurologiques liées à sa prématurité. Il ressort de deux certificats médicaux établis le 29 octobre 2020, puis le 15 février 2021 par le chef du service de néonatologie de l'hôpital Paris Nord Val-de-Seine Louis Mourier que cet enfant nécessite une prise en charge deux fois par semaine pour des séances de kinésithérapie motrice et psychomotricité en raison de séquelles neuro-développementales importantes. Par un certificat médical du 6 novembre 2020, le pédiatre, responsable du suivi de l'enfant au pôle enfant du centre d'action médico-sociale précoce du centre hospitalier de Versailles, précise que l'enfant de la requérante nécessite des soins réguliers de soutien à son développement et pluri-hebdomadaires ainsi que des consultations fréquentes avec participation de la famille. En outre, la commission des droits de l'autonomie et des personnes handicapées des Yvelines a reconnu à l'enfant B un taux d'incapacité compris entre 50% et 79%. Mme D soutient que le traitement et le suivi de son enfant nécessite un investissement lourd qui impacte sur sa disponibilité pour travailler davantage pour augmenter ses ressources, ce qui est confirmé par le certificat médical du 15 février 2021 où il est indiqué que " l'investissement important de la mère lui rend difficile l'obtention d'un emploi rémunéré " et que la présence du père permettrait à la mère de trouver une activité salariée ou, à tout le moins, d'augmenter son activité professionnelle. Dans les circonstances de l'espèce, seule la présence du père auprès de son épouse et de son enfant constitue le soutien susceptible de permettre à Mme D de concilier son activité professionnelle et le suivi régulier que nécessite sa fille. Dès lors, la requérante est fondée à soutenir que la décision contestée du préfet des Yvelines rejetant sa demande de regroupement familial au bénéfice de son époux a méconnu l'intérêt supérieur de son enfant et a porté au droit de l'intéressé au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels a été prise cette décision, laquelle méconnaît dès lors les stipulations de l'article 3.1 de la convention internationale des droits de l'enfant et l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales

6. Il résulte de tout ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que Mme D est fondée à demander l'annulation de la décision du 24 juin 2020 par laquelle le préfet des Yvelines a rejeté sa demande de regroupement familial en faveur de son époux M. D, ensemble la décision du 15 septembre 2020 rejetant son recours gracieux.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

7. Eu égard au motif d'annulation retenu, il y a lieu, par application des dispositions de l'article L. 911-1 du code de justice administrative, d'enjoindre au préfet des Yvelines d'accorder le regroupement familial à Mme D, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais liés au litige :

8. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Mme D de la somme de 1 000 au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 24 juin 2020 du préfet des Yvelines, ensemble la décision du 15 septembre 2020 rejetant le recours gracieux du 3 août 2020, sont annulées.

Article 2 : Il est enjoint au préfet des Yvelines d'accorder le regroupement familial à Mme D en faveur de son époux, dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement.

Article 3 : L'Etat versera la somme de 1 000€ (mille euros) à Mme D en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme C D et au préfet des Yvelines.

Délibéré après l'audience du 29 septembre 2022, à laquelle siégeaient :

- M. Ouardes, président,

- M. de Miguel, premier conseiller,

- Mme Mathé, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 octobre 2022.

Le rapporteur,

signé

F-X de Miguel Le président,

signé

P. Ouardes

La greffière,

signé

C. Benoit-Lamaitrie

La République mande et ordonne au préfet des Yvelines en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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