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AccueilJurisprudence administrativeN° TA78-2007417

Tribunal Administratif de VERSAILLES — Décision N° TA78-2007417

jeudi 15 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de VERSAILLES
SectionTribunal Administratif de VERSAILLES
N° DossierTA78-2007417
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation8ème chambre
Avocat requérantDEBORD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 10 novembre 2020, Mme B D, représentée par Me Debord, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 28 septembre 2020 par laquelle l'Institut national de la recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement (INRAE) a rejeté sa demande de protection fonctionnelle ;

2°) d'enjoindre à l'INRAE de réexaminer sa demande, dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'INRAE une somme de 2 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision du 10 mai 2020 par laquelle le ministre a implicitement rejeté sa demande de protection fonctionnelle n'est pas motivée ;

- la décision de refus de protection fonctionnelle est entachée d'une erreur de fait, E lors qu'elle a été victime d'agissements constitutifs de harcèlement moral.

Par un mémoire en défense, enregistré le 3 juin 2022, l'Institut national de la recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement (INRAE) conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- à titre principal, la requête est irrecevable pour tardiveté ;

- à titre subsidiaire, les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 30 mai 2022, la clôture de l'instruction a été fixée au 30 juin 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- la loi n° 84-16 du 11 janvier 1984 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme A,

- et les conclusions de Mme Marc, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B D est chargée de recherche depuis le 1er octobre 2009 à l'Institut national de recherche agronomique (INRA), devenu depuis le 1er janvier 2020 l'Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement (INRAE), et affectée au sein de l'unité de microbiologie de l'alimentation au service de la santé humaine (MICALIS) du centre de recherche de Jouy-en-Josas. Elle est reconnue travailleur handicapée depuis le 1er décembre 2013, et est placée en congé de longue maladie fractionné depuis le mois d'octobre 2016. Par un courrier du 3 mars 2020, Mme D a sollicité auprès de la ministre de l'enseignement supérieur, de la recherche et de l'innovation et du ministre de l'agriculture le bénéfice de la protection fonctionnelle. Le silence gardé par l'administration sur cette demande a fait naître une décision implicite de rejet. Par un courrier du 16 juillet 2020, reçu le 21 juillet suivant, Mme D a réitéré sa demande. Par une décision du 28 septembre 2020, dont Mme D demande l'annulation, l'INRAE a refusé de lui accorder le bénéfice de la protection fonctionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, Mme D ne peut utilement se prévaloir, au soutien de ses conclusions tendant à l'annulation de la décision du 28 septembre 2020 par laquelle l'INRAE a expressément rejeté sa demande de protection fonctionnelle, de l'insuffisance de motivation de la décision implicite de rejet de sa demande. Au surplus, la décision du 28 septembre 2020, qui se substitue à la décision implicite de rejet de la demande de protection fonctionnelle qu'elle a adressée à l'administration le 3 mars 2020, transmet à Mme D le courrier adressé à son avocat, le 5 août 2020, explicitant les motifs de fait et de droit pour lesquels sa demande de protection fonctionnelle est rejetée.

3. En second lieu, aux termes de l'article 6 de la loi du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires, alors en vigueur : " () Aucune distinction, directe ou indirecte, ne peut être faite entre les fonctionnaires en raison de leurs opinions politiques, syndicales, philosophiques ou religieuses, de leur origine, de leur orientation ou identité sexuelle, de leur âge, de leur patronyme, de leur situation de famille, de leur état de santé, de leur apparence physique, de leur handicap ou de leur appartenance ou de leur non-appartenance, vraie ou supposée, à une ethnie ou une race () ". Aux termes du premier alinéa de l'article 6 quinquies de cette loi, alors en vigueur, dans sa rédaction applicable en l'espèce : " Aucun fonctionnaire ne doit subir les agissements répétés de harcèlement moral qui ont pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d'altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel. ".

4. Aux termes du I de l'article 11 de la même loi, dans sa rédaction alors en vigueur, dans sa rédaction applicable en l'espèce : " A raison de ses fonctions et indépendamment des règles fixées par le code pénal et par les lois spéciales, le fonctionnaire ou, le cas échéant, l'ancien fonctionnaire bénéficie, dans les conditions prévues au présent article, d'une protection organisée par la collectivité publique qui l'emploie à la date des faits en cause ou des faits ayant été imputés de façon diffamatoire.". Le IV du même article, dans sa rédaction alors en vigueur, précise que : " La collectivité publique est tenue de protéger le fonctionnaire contre les atteintes volontaires à l'intégrité de la personne, les violences, les agissements constitutifs de harcèlement, les menaces, les injures, les diffamations ou les outrages dont il pourrait être victime sans qu'une faute personnelle puisse lui être imputée. Elle est tenue de réparer, le cas échéant, le préjudice qui en est résulté. ".

5. Il appartient à un agent public qui soutient avoir été victime d'agissements constitutifs de harcèlement moral, lorsqu'il entend contester le refus opposé par l'administration dont il relève à une demande de protection fonctionnelle fondée sur de tels faits de harcèlement, de soumettre au juge des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence d'un tel harcèlement. Il incombe à l'administration de produire, en sens contraire, une argumentation de nature à démontrer que les agissements en cause sont justifiés par des considérations étrangères à tout harcèlement. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si les agissements de harcèlement sont ou non établis, se détermine au vu de ces échanges contradictoires, qu'il peut compléter, en cas de doute, en ordonnant toute mesure d'instruction utile. Pour apprécier si des agissements dont il est allégué qu'ils sont constitutifs d'un harcèlement moral revêtent un tel caractère, le juge administratif doit tenir compte des comportements respectifs de l'agent auquel il est reproché d'avoir exercé de tels agissements et de l'agent qui estime avoir été victime d'un harcèlement moral. Enfin, pour être qualifiés de harcèlement moral, de tels faits répétés doivent excéder les limites de l'exercice normal du pouvoir hiérarchique.

6. D'une part, Mme D fait valoir que son statut de travailleur handicapé a été remis en cause. Il ressort toutefois des pièces du dossier qu'en se bornant à lui rappeler les règles applicables à son congé de longue maladie fractionné, et notamment la nécessité d'informer sa hiérarchie de ses absences dans un délai raisonnable, le service gestionnaire des ressources humaines de l'INRAE n'a pas excédé les limites de l'exercice normal du pouvoir hiérarchique. Il ne ressort par ailleurs d'aucune autre pièce du dossier que Mme D aurait fait l'objet de faits constitutifs de harcèlement moral ou de discrimination au regard de sa situation de travailleur handicapé.

7. D'autre part, Mme D soutient que son statut de chercheur a également été remis en cause. Toutefois, si elle fait valoir avoir été victime de dénigrement et de harcèlement de la part de son ancienne supérieure hiérarchique Mme C, la seule production d'un courriel du 12 décembre 2013 dans lequel elle a dénoncé ces agissements au CHSCT et du compte-rendu de l'entretien qui s'est tenu à la suite de ce courrier ne permet pas d'établir la réalité des faits dénoncés. Elle a, en outre, changé d'affectation et ne travaillait plus avec Mme C E le mois d'avril 2013. Par ailleurs, s'il est établi que son nom a été oublié parmi la liste des contacts dans une publication en février 2017, la directrice de l'unité s'en est excusée et a demandé la rectification de cette erreur. De plus, alors même que son nom ne figurerait pas au nombre des co-auteurs de plusieurs articles, elle n'établit pas, par la seule production d'un mail du 31 juillet 2019, que son nom aurait nécessairement dû figurer dans ces publications en raison de sa contribution à ces articles et qu'ainsi elle aurait sciemment été mise à l'écart. Il ne ressort pas davantage des pièces du dossier que Mme D aurait été, ainsi qu'elle l'allègue, mise à l'écart au sein de son équipe, ou qu'elle n'aurait pas été consultée dans le cadre des travaux la concernant. Elle n'établit pas, en particulier, avoir été " mise sous tutelle " par un autre collègue. Enfin, en se bornant à citer plusieurs propos de ses collègues, qui ne sont, ni établis, ni replacés dans leur contexte, elle ne justifie pas davantage de la réalité des agissements de harcèlement moral dont elle aurait été victime. Il n'est pas non plus établi qu'elle aurait été regardée, non comme une chercheuse mais comme une simple stagiaire, alors que les éléments du dossier et notamment ses fiches d'activités démontrent la qualité des recherches et du travail accomplis par l'intéressée. Par suite, il n'est pas établi que Mme D aurait été victime d'agissements de harcèlement moral tendant à remettre en cause son statut de chercheuse.

8. Par ailleurs, Mme D fait valoir que son intégrité scientifique a été remise en cause. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que la requérante s'est vu reprocher d'avoir commis des manquements dans la poursuite de ses travaux, notamment un manque de traçabilité des données, un défaut d'encadrement d'un post-doctorant placé sous sa responsabilité scientifique, et des pratiques d'analyse des données discutables sur le plan scientifique. Deux enquêtes ont ainsi été réalisées par la délégation à la déontologie à la demande du président de l'INRAE, qui ont abouti à la rédaction d'un document récapitulatif le 29 mars 2021. Il ne ressort pas des pièces du dossier que Mme D n'aurait pas été, ainsi qu'elle l'allègue, associée aux vérifications effectuées par le comité de déontologie, en mesure de présenter sa défense et informée des résultats de l'enquête. Au demeurant, elle ne conteste pas sérieusement le bien-fondé des griefs qui lui ont été adressés, alors en outre qu'il ressort des écritures de l'INRAE en défense que l'intéressée a, par la suite, fait l'objet d'un blâme pour ces faits. Compte-tenu de ces éléments, le mail que lui a adressé en juillet 2019 sa responsable d'unité, dans lequel elle lui faisait part de son opinion sur sa participation aux travaux de recherche de l'équipe, n'est pas susceptible de faire présumer l'existence d'une situation de harcèlement moral à son égard. De plus, les deux enquêtes internes menées relatives à la fiabilité scientifique de deux publications de l'INRAE n'excèdent pas les limites de l'exercice normal du pouvoir hiérarchique, E lors que la publication d'articles faisant état de résultats scientifiques non validés aurait été de nature à porter atteinte à la réputation de l'Institut. Elles ne sauraient ainsi révéler un agissement constitutif de harcèlement moral. Il ressort également des pièces du dossier qu'à la suite de ces enquêtes, Mme D a bénéficié d'un accompagnement afin de trouver une nouvelle affectation au sein de l'INRAE, sans être mise à l'écart et isolée ainsi qu'elle l'allègue.

9. Enfin, si Mme D fait valoir qu'elle a été victime de faits de harcèlement s'étant traduits par une surveillance tatillonne de son travail avec une demande de remise de rapports très fréquents pour des tâches mineures, l'octroi de missions impossibles à réaliser, des délais irréalistes afin de prouver une insuffisance professionnelle, une mise au placard, le transfert de ses responsabilités et sa mise à l'écart de ses missions habituelles, l'absence d'évolution de sa notation et de toute promotion, des évaluations négatives, et enfin avoir été poussée à douter d'elle-même, aucune pièce du dossier ne permet d'établir la réalité de ses allégations quant à la remise en cause de sa compétence professionnelle.

10. Il résulte de tout ce qui précède que les agissements invoqués par Mme D ne peuvent être qualifiés de harcèlement moral. Par suite, et sans qu'il soit besoin de statuer sur la fin de non-recevoir opposée en défense, la requérante n'est pas fondée à demander l'annulation de la décision du 28 septembre 2020 par laquelle l'INRAE a refusé de lui accorder la protection fonctionnelle.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

11. Le présent jugement, qui rejette les conclusions à fin d'annulation présentées par Mme D, n'implique aucune mesure d'exécution. Par suite, les conclusions à fin d'injonction présentées par Mme D ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

12. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'INRAE, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que Mme D demande au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de Mme D est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme B D et à l'Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement.

Délibéré après l'audience publique du 1er décembre 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Grenier, présidente,

Mme Caron, première conseillère,

M. Connin, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 décembre 2022.

La rapporteure,

signé

V. A

La présidente,

signé

C. Grenier

La greffière,

signé

A. Esteves

La République mande et ordonne au ministre de l'enseignement supérieur, de la recherche et de l'innovation et au ministre de l'agriculture et de l'alimentation, en ce qui les concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

4

N° 1901371

6

N° 1908169

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