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AccueilJurisprudence administrativeN° TA78-2008349

Tribunal Administratif de VERSAILLES — Décision N° TA78-2008349

vendredi 16 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de VERSAILLES
SectionTribunal Administratif de VERSAILLES
N° DossierTA78-2008349
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation2ème chambre
Avocat requérantROCHEFORT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par des mémoires récapitulatifs enregistrés le 25 juin 2021 et le 26 juillet 2021, Mme A B, représentée par Me Rochefort, doit être regardée comme demandant au tribunal :

1°) d'annuler pour excès de pouvoir les décisions des 9 et 29 octobre 2020 du maire de la commune de Mantes-la-Jolie l'excluant du service pour une durée de trois jours avec retenue sur traitement ;

2°) d'enjoindre à la commune de Mantes-la-Jolie de retirer la sanction, de lui restituer le montant correspondant à la retenue sur salaire opérée sur ces trois jours de traitement dont elle a été privée, de reconstituer sa carrière ainsi que ses droits sociaux dès la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de la commune la somme de 3 600 euros sur le fondement de l'article L.761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- les deux décisions sont entachées d'incompétence ;

- elles sont entachées d'un vice de procédure ;

- elles ne sont pas suffisamment motivées ;

- l'auteur des décisions attaquées s'est cru en situation de compétence liée ;

- elles sont entachées d'une erreur de droit et d'une erreur d'appréciation : les faits ne sont pas établis, ils ne sont pas constitutifs d'une faute de nature disciplinaire ; la sanction est disproportionnée.

Par un mémoire récapitulatif enregistré le 10 juin 2021, la commune de Mantes-la-Jolie, représentée par Me Moreau, conclut, à titre principal, au rejet de la requête, à titre subsidiaire, à ce qu'il soit procédé à une substitution de motifs quant aux faits retenus dans le cadre de la sanction disciplinaire et à ce que soit mise à la charge de la requérante la somme de 3 000 euros sur le fondement de l'article L.761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Par ordonnance du 17 septembre 2021, l'instruction a fait l'objet d'une clôture immédiate.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général des collectivités territoriales ;

- la loi n°83-634 du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires ;

- la loi n°84-53 du 26 janvier 1984 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique territoriale ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Vincent, première conseillère,

- les conclusions de Mme Ozenne, rapporteure publique,

- les observations de Me Rochefort

- et les observations de Me Moreau.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A B a été recrutée par la commune de Mantes-la-Jolie en tant qu'agent contractuel en juillet 1989. Elle a ensuite été titularisée en tant qu'agent territorial du patrimoine en 1993 avant d'être intégrée dans le cadre d'emploi d'assistant de conservation du patrimoine en 2004 puis de celui de bibliothécaire en 2012. En 2009, elle a été nommée directrice de la médiathèque Louis Aragon de la commune. De septembre 2013 à septembre 2019, elle a également assuré la direction de la médiathèque Georges Duhamel, devenant le chef de service médiathèques de la commune par intérim pendant plus de 6 ans, jusqu'à la nomination d'un chef de service des médiathèques, en octobre 2019. Par lettre du 28 août 2020, la requérante a été informée de l'engagement d'une procédure disciplinaire à son encontre qu'elle a contesté par courrier du 7 octobre 2020. Par décision du 9 octobre 2020, la commune a ensuite prononcé une sanction d'exclusion temporaire de ses fonctions de trois jours, confirmée ensuite par une autre décision du 29 octobre 2020 rejetant le recours gracieux formé le 7 octobre 2020. Par la présente requête, la requérante demande l'annulation de ces deux dernières décisions.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. D'une part, aux termes de l'article 29 de la loi du 13 juillet 1983 susvisée, dans sa version applicable au litige : " Toute faute commise par un fonctionnaire dans l'exercice ou à l'occasion de l'exercice de ses fonctions l'expose à une sanction disciplinaire sans préjudice, le cas échéant, des peines prévues par la loi pénale. () ". Aux termes de l'article 28 de la même loi, dans sa version applicable au litige : " Tout fonctionnaire, quel que soit son rang dans la hiérarchie, est responsable de l'exécution des tâches qui lui sont confiées. Il doit se conformer aux instructions de son supérieur hiérarchique, sauf dans le cas où l'ordre donné est manifestement illégal et de nature à compromettre gravement un intérêt public. () ".

3. D'autre part, aux termes de l'article 89 de la loi du 26 janvier 1984 susvisée, alors applicable au litige : " Les sanctions disciplinaires sont réparties en quatre groupes : Premier groupe : l'avertissement ; le blâme ; l'exclusion temporaire de fonctions pour une durée maximale de trois jours ; (). L'exclusion temporaire de fonctions, qui est privative de toute rémunération, peut être assortie d'un sursis total ou partiel ".

4. Il appartient au juge de l'excès de pouvoir de rechercher si les faits reprochés à un agent public ayant fait l'objet d'une sanction disciplinaire constituent des fautes de nature à justifier une sanction et si la sanction retenue est proportionnée à la gravité de ces fautes.

5. Au cas d'espèce, il ressort de la lettre du 28 août 2020 de la commune qu'il est d'abord reproché à la requérante d'avoir commis des irrégularités en termes de comptabilité publique dans l'achat de DVD auprès du fournisseur de la commune, en février 2020, et plus particulièrement d'avoir saisi elle-même le bon de commande dans le logiciel de comptabilité Astre le 25 février 2020 alors qu'une telle saisie relevait de la compétence exclusive de la personne en charge de l'administration. De plus, en dépit de l'absence de validation dudit bon de commande par sa supérieure hiérarchique, Mme C, ordonnateur délégué, il est constaté dans cette lettre que les DVD ont tout de même été commandés, livrés et réceptionnés à la bibliothèque Aragon. Il lui est, en outre, reproché d'avoir persisté dans la pratique consistant à passer commande sans attendre la validation du bon de commande, malgré plusieurs rappels à l'ordre antérieurs. Toutefois, la requérante conteste formellement avoir établi elle-même le bon de commande litigieux et s'être ainsi appropriée des missions dont elle n'avait pas la charge. Si elle admet s'être inscrite dans la pratique des médiathèques consistant à communiquer au fournisseur le numéro du bon de commande avant sa validation par l'ordonnateur qui régularise ensuite, pratique au demeurant conforme, selon elle, au cahier des clauses particulières du marché applicable, elle précise avoir cessé de procéder ainsi après réception du courriel de son supérieur hiérarchique du 20 mai 2020 et de la note interne du 28 août 2020, sans par ailleurs avoir reçu un quelconque rappel à l'ordre à ce sujet préalablement.

6. Il n'est pas contesté que la requérante est responsable des acquisitions du lot 7 de la médiathèque Aragon. Il ressort en outre des pièces du dossier que la personne chargée d'administration a signalé au chef du service des médiathèques, par courriel du 13 mars 2020, que la médiathèque Aragon avait été livrée de DVD sur le lot 7 alors que le bon de commande n'avait pas été validé par la directrice de la culture et ordonnatrice déléguée et qu'elle-même n'avait pas transmis de bon de commande au fournisseur. Toutefois, la commune n'établit pas pour autant que la requérante ait saisi le bon de commande litigieux, au demeurant versé au débat par la requérante elle-même. A cet égard, celui-ci ne mentionne comme seul nom de " responsable " que celui de la personne chargée d'administration habilitée à établir les bons de commande pour un montant rectifié de 3 934,94 euros TTC de même que le relevé des bons de commande issus du logiciel Astre produit par la requérante, s'agissant en particulier de la commande de " DVD lot 7 Médiathèque Aragon février 2020 ". Si la commune fait valoir que ces bons de commande font toujours mention, en tant que responsable des commandes, du nom de la personne chargée d'administration, et ce même si les données sont saisies par un autre agent disposant des codes de connexion et appelé à suppléer aux absences de la responsable, il n'en demeure pas moins que la commune, sur laquelle repose la charge de la preuve, n'établit pas ainsi l'imputabilité du fait reproché à la requérante alors que celle-ci établit par ailleurs, au moyen de ces mêmes relevés de commande, ne plus avoir saisi de bons de commande depuis juillet 2019.

7. En revanche, il ressort des pièces du dossier que la requérante a admis, dans son courriel en réponse du 20 mai 2020 à l'attention de ses supérieurs hiérarchiques, avoir donné au fournisseur le numéro de bon de commande avant sa validation, suivant une pratique usuellement suivie dans les commandes de livres de la part des médiathèques pour répondre plus rapidement aux demandes des usagers, au vu des délais comptables. Dans ces conditions, ce fait doit être considéré comme matériellement établi.

8. Toutefois, si la commune fait état d'une pratique en contradiction avec des précédents rappels à l'ordre, il ne ressort d'aucune pièce du dossier que ces rappels aient été formalisés par écrit et aient été adressés en particulier à la requérante, alors même que la commune précise, dans ses écritures, que le premier rappel à l'ordre, qui suit la prise de fonction de son supérieur hiérarchique, portait sur le rôle exclusif de la personne chargée d'administration pour l'ensemble des procédures de commande tandis que le deuxième, daté de début 2020, avait trait à la limite de la capacité d'engagement comptable de chaque médiathèque. Si la lettre du 28 août 2020 mentionne également un précédent rappel à l'ordre de la directrice de la culture datant de 2018, la requérante précise, sans être contestée, qu'il s'agissait d'une prestation d'un conférencier qui n'avait pas fait l'objet d'un bon de commande en raison de divergences sur le montant de sa vacation, situations dont elle fait valoir, sans être non plus contestée, qu'elles se sont reproduites à deux reprises depuis l'été 2019. Dès lors, le fait pour la requérante d'avoir méconnu des précédents rappels à l'ordre ne peut être considéré comme matériellement établi.

9. Il résulte de ce qui précède que le fait d'avoir méconnu les règles comptables applicables est matériellement établi. Ce fait est constitutif d'une faute, le cahier des clauses particulières du marché ne permettant en aucun cas une telle pratique, comme le fait valoir la commune, tandis que le niveau hiérarchique occupé par la requérante impliquait une certaine rigueur et exemplarité. Si elle fait cependant valoir que la commune n'établit pas qu'elle a reçu les formations requises en matière de comptabilité publique, il ressort toutefois de son compte-rendu d'entretien professionnel de l'année 2018 qu'elle a suivi une formation " bons de commande ", certes trop courte selon sa propre appréciation tandis qu'il lui appartenait de demander les formations nécessaires à l'exercice de ses fonctions.

10. Il est constant que la requérante s'est vue infliger une sanction du premier groupe soit une exclusion temporaire de ses fonctions pendant trois jours. Eu égard à la seule faute commise dans un contexte de manque de rigueur généralisé dans le respect des procédures comptables au sein des médiathèques pendant de nombreuses années, ce que reconnaît au demeurant la commune, et au parcours exemplaire de la requérante, la sanction infligée par la commune est disproportionnée. Par suite, le moyen tiré de l'erreur d'appréciation commise par la commune doit être accueillie. Le moyen tiré de l'erreur de droit doit en revanche être écarté.

Sur la substitution de motifs :

11. La commune fait valoir, à titre subsidiaire, que les motifs de la sanction infligée pourraient être justifiés par un autre motif, tenant aux nombreux dysfonctionnements ayant affecté l'organisation du festival court métrage de la commune, en septembre 2019, dont la coordination incombait à la requérante. Toutefois, ce fait, qui constitue un grief distinct de celui ayant justifié les poursuites disciplinaires diligentées à l'encontre de la requérante, ne peut être invoqué pour justifier la sanction infligée dès lors qu'une telle substitution de motifs priverait la requérante de garanties procédurale attachées à la procédure disciplinaire.

12. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation dirigées contre les décisions attaquées doivent être accueillies.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

13. En raison du motif qui la fonde, l'annulation des décisions attaquées implique nécessairement, compte tenu de l'absence de changements de circonstances de droit ou de fait y faisant obstacle, de restituer à Mme B le montant correspondant à la retenue sur salaire opérée sur ces trois jours de traitement dont elle a été privée et, le cas échéant, de reconstituer sa carrière ainsi que ses droits sociaux, dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir.

Sur les frais liés au litige :

14. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de Mme B, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que la commune de Mantes-la-Jolie demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Il y a lieu, en revanche, de faire application de ces dispositions et de mettre à la charge de la commune de Mantes-la-Jolie une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : Les décisions du 9 octobre 2020 et du 29 octobre 2020 du maire de la commune de Mantes-la-Jolie sont annulées.

Article 2 : Il est enjoint au maire de la commune de Mantes-la-Jolie de restituer à Mme B le montant correspondant à la retenue sur salaire opérée sur ces trois jours de traitement dont elle a été privée et, le cas échéant, de reconstituer sa carrière ainsi que ses droits sociaux dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir.

Article 3 : La commune de Mantes-la-Jolie versera à Mme B la somme de 1 500 euros sur le fondement de l'article L.761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B et à la commune de Mantes-la-Jolie.

Délibéré après l'audience du 5 décembre 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Gosselin, président,

Mme Vincent, première conseillère,

Mme Geismar, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 décembre 2022.

La rapporteure,

Signé

L. Vincent

Le président,

Signé

C. GosselinLa greffière,

Signé

S. Lamarre

La République mande et ordonne au préfet des Yvelines en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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