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AccueilJurisprudence administrativeN° TA78-2100306

Tribunal Administratif de VERSAILLES — Décision N° TA78-2100306

jeudi 1 juin 2023

JuridictionTribunal Administratif de VERSAILLES
SectionTribunal Administratif de VERSAILLES
N° DossierTA78-2100306
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation1ère chambre
Avocat requérantSCP SAID LEHOT WATREMEZ

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 15 janvier 2021 et 19 avril 2022, M. C A, représenté par Me Lehot, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 18 novembre 2020 par laquelle l'inspecteur du travail a accordé à son employeur, la société SOFRIPA, l'autorisation de le licencier pour motif disciplinaire ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision contestée est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un vice de procédure, dès lors qu'il n'a pas été mis en mesure de connaître l'identité des salariés ayant produit des attestations défavorables à son encontre, en méconnaissance de l'article R. 2421-4 du code du travail et du principe du contradictoire ;

- elle est entachée d'erreur de fait ; le doute subsistant sur l'exactitude matérielle des faits reprochés doit profiter au salarié :

- en tout état de cause, les faits reprochés ne sont pas constitutifs de fautes ni ne sont suffisamment graves pour justifier son licenciement.

Par un mémoire en défense, enregistré le 3 août 2021, la direction régionale et interdépartementale de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que les moyens présentés par M. A à l'appui de la requête ne sont pas fondés.

Par trois mémoires en défense, enregistrés les 15 février, 27 février 2022 et 3 mai 2022, la société SOFRIPA, représentée par Me Fuhrer, conclut au rejet de la requête et à ce qu'il soit mis à la charge de M. A une somme de 3 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code du travail ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Lutz,

- les conclusions de Mme Bartnicki, rapporteure publique,

- les observations de Me Renard-Laux, représentant la société SOFRIPA.

Considérant ce qui suit :

1. M. C A a été recruté par la société SOFRIPA à compter du 10 juin 2008, en vertu d'un contrat à durée indéterminée, en qualité de chauffeur de poids lourds. Il détenait un mandat de membre suppléant du comité social et économique de l'entreprise. A la suite de plusieurs incidents survenus entre les mois de juin et septembre 2020, M. A a été, par lettre du 21 septembre 2020, convoqué à un entretien préalable au licenciement fixé le 29 septembre 2020. A compter du même jour, il a fait l'objet d'une mise à pied conservatoire. Bien que le comité social et économique de l'entreprise ait émis un avis défavorable au licenciement de M. A, la société SOFRIPA, par courrier du 2 octobre 2020, reçu le 5 octobre suivant, a sollicité auprès de l'inspecteur du travail l'autorisation de licencier son salarié. Par la décision du 18 novembre 2020 dont M. A sollicite l'annulation, l'inspecteur du travail a autorisé son licenciement.

2. Aux termes de l'article L. 2411-3 du code du travail : " Le licenciement d'un délégué syndical ne peut intervenir qu'après autorisation de l'inspecteur du travail ". Aux termes de l'article L. 2411-7 du même code : " L'autorisation de licenciement est requise pendant six mois pour le candidat, au premier ou au deuxième tour, aux fonctions de membre élu de la délégation du personnel du comité social et économique, à partir de la publication des candidatures. La durée de six mois court à partir de l'envoi par lettre recommandée de la candidature à l'employeur ".

3. En vertu des dispositions du code du travail, les salariés légalement investis de fonctions représentatives bénéficient, dans l'intérêt de l'ensemble des salariés qu'ils représentent, d'une protection exceptionnelle. Lorsque le licenciement d'un de ces salariés est envisagé, ce licenciement ne doit pas être en rapport avec les fonctions représentatives normalement exercées ou l'appartenance syndicale de l'intéressé. Dans le cas où la demande de licenciement est motivée par un comportement fautif, il appartient à l'inspecteur du travail et, le cas échéant, au ministre, de rechercher, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, si les faits reprochés au salarié sont d'une gravité suffisante pour justifier son licenciement, compte tenu de l'ensemble des règles applicables au contrat de travail de l'intéressé et des exigences propres à l'exécution normale du mandat dont il est investi.

4. En premier lieu, aux termes de l'article R. 2421-12 du code du travail : " La décision de l'inspecteur du travail est motivée. / Elle est notifiée par lettre recommandée avec avis de réception : / 1° A l'employeur ; / 2° Au salarié () ".

5. En l'espèce, la décision de l'inspecteur du travail du 18 novembre 2020, qui mentionne notamment les articles du code du travail applicables à la situation de M. A, les griefs invoqués par la société SOFRIPA pour demander l'autorisation de licencier son salarié ainsi que les griefs retenus à l'issue de l'enquête contradictoire à l'encontre de celui-ci, est suffisamment motivée au regard des dispositions précitées. Le moyen tiré du défaut de motivation de la décision contestée doit donc être écarté.

6. En deuxième lieu, aux termes de l'article R. 2421-4 du code du travail : " L'inspecteur du travail procède à une enquête contradictoire au cours de laquelle le salarié peut, sur sa demande, se faire assister d'un représentant de son syndicat ". Le caractère contradictoire de l'enquête menée conformément à ces dispositions impose à l'autorité administrative, saisie d'une demande d'autorisation de licenciement d'un salarié protégé fondée sur un motif disciplinaire, d'informer le salarié concerné des agissements qui lui sont reprochés et de l'identité des personnes qui en ont témoigné. Il implique, en outre, que le salarié protégé soit mis à même de prendre connaissance de l'ensemble des pièces produites par l'employeur à l'appui de sa demande, dans des conditions et des délais lui permettant de présenter utilement sa défense, sans que la circonstance que le salarié est susceptible de connaître le contenu de certaines de ces pièces puisse exonérer l'inspecteur du travail de cette obligation. C'est seulement lorsque l'accès à certains de ces éléments serait de nature à porter gravement préjudice à leurs auteurs que l'inspecteur du travail doit se limiter à informer le salarié protégé, de façon suffisamment circonstanciée, de leur teneur.

7. Si M. A fait valoir qu'il n'aurait pas été informé de l'identité des personnes ayant témoigné contre lui à propos de l'incident du 16 septembre 2020, il ressort des pièces du dossier, d'une part, que les attestations écrites établies par les témoins ont été communiquées à l'intéressé, après occultation seulement de leurs adresses personnelles pour des raisons de sécurité, et que, d'autre part, par un courriel adressé à M. A, le 24 octobre 2020, l'inspecteur du travail a transmis à celui-ci liste nominative de ces personnes ayant témoigné contre lui. Dès lors, M. A, qui a bien été mis à même de prendre connaissance des éléments produits par son employeur lui permettant de présenter utilement sa défense, n'est pas fondé à soutenir que l'enquête menée par l'inspecteur du travail n'aurait pas été contradictoire.

8. En troisième lieu, pour autoriser le licenciement pour motif disciplinaire de M. A, l'inspecteur du travail, qui n'a pas retenu le grief tenant à la transmission tardive de ses arrêts de travail qui était prescrit, s'est fondé sur les circonstances que les autres faits reprochés à l'intéressé par son employeur, étaient matériellement établis, qu'ils présentaient un caractère fautif et que, pris séparément ou dans leur ensemble, ces faits étaient d'une gravité suffisante pour justifier son licenciement.

9. Il a notamment été reproché à M. A, d'une part, d'être, le 11 août 2020, monté dans son tracteur avant de commencer sa tournée, puis d'en être redescendu. Le tracteur vide a alors avancé et est venu percuter une remorque de l'autre côté des voies de circulation internes à l'entreprise, occasionnant des dégâts matériels. Le même jour, M. A a commencé sa tournée, puis fait demi-tour en informant sa hiérarchie qu'il prenait des heures de délégation afin de régler un problème personnel lié à ses bulletins de paie, désorganisant ainsi totalement le planning de livraison du jour. Ces faits, qui présentent un caractère fautif, ne sont pas utilement contestés par M. A.

10. D'autre part, il est également reproché à M. A d'être à l'origine d'altercations réitérées avec sa hiérarchie. Ainsi, lors de la reprise de son travail, le 30 juillet 2020, après plusieurs arrêts maladie, il a adopté une attitude agressive envers sa responsable d'exploitation ainsi que ses directeurs d'exploitation et d'établissement, en exigeant, sur un ton vindicatif, qu'un camion lui soit confié alors qu'un rendez-vous auprès de la médecine du travail, qui devait être préalable à la reprise de son emploi, n'avait pas pu encore être organisé. De même, le 16 septembre 2020, lors d'un premier entretien préalable à son licenciement, M. A a tenu des propos violents, menaçants et agressifs à l'encontre du directeur d'établissement, et a, sous le coup de la colère, occasionné des dégâts matériels sur le bardage de la société. Plusieurs agents ont été témoins de cet échange et ont établi des attestations dont il ressort qu'à plusieurs reprises, les agents présents et le directeur de l'établissement ont demandé à M. A de se calmer, essuyant en retour des propos grossiers et insultants de l'intéressé. Si M. A produit les sommations interpellatives de Mme B et M. D, qui indiquent ne pas avoir entendu toute l'altercation, ces éléments ne sont pas de nature à contredire les attestations circonstanciées des autres témoins. Par ailleurs, il est constant que M. A a causé des dégradations, en heurtant violemment le bardage de l'immeuble, sans que les explications données par la suite par l'intéressé ne soient de nature à justifier un tel comportement.

11. Il résulte de ce qui précède que l'incident survenu le 11 août 2020 ainsi que le comportement agressif adopté à plusieurs reprises par M. A constituent des fautes qui, prises dans leur ensemble, présentent, au regard de leur nature, de leur caractère réitéré et de l'absence de regret exprimé par le salarié, un caractère de gravité suffisant pour justifier le licenciement du requérant, et ce nonobstant son ancienneté dans l'entreprise et l'absence d'antécédent. Par ailleurs, à supposer qu'une partie des faits imputés à M. A aux termes de la décision du 18 novembre 2020 n'aient pas été fautifs, l'inspecteur du travail aurait pu néanmoins légalement autoriser le licenciement du requérant en se fondant, eu égard à leur gravité, sur les seuls griefs précédemment rappelés. Par suite, les moyens tirés de l'erreur de fait et de l'erreur d'appréciation dont serait entachée la décision contestée doivent être écartés.

12. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de M. A doit être rejetée, y compris en ses conclusions présentées au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

13. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions de la société SOFRIPA présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. A est rejetée.

Article 2 : Les conclusions présentées par la société SOFRIPA au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C A, à la société SOFRIPA et au ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion.

Délibéré après l'audience du 17 mai 2023, à laquelle siégeaient :

- M. Blanc, président,

- Mme Lutz, première conseillère,

- Mme Degorce, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er juin 2023.

La rapporteure,

signé

F. Lutz Le président,

signé

P. Blanc

La greffière,

signé

C. Delannoy

La République mande et ordonne au ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

No 2100306

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