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AccueilJurisprudence administrativeN° TA78-2100938

Tribunal Administratif de VERSAILLES — Décision N° TA78-2100938

jeudi 29 juin 2023

JuridictionTribunal Administratif de VERSAILLES
SectionTribunal Administratif de VERSAILLES
N° DossierTA78-2100938
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation1ère chambre
Avocat requérantOVADIA

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I. Par une requête et un mémoire enregistrés le 2 février 2021 et le 27 mars 2023 sous le n°2100938, M. A B, représenté par Me Ovadia, demande au tribunal :

1°) d'annuler le titre exécutoire émis le 2 décembre 2020 par le maire de la commune de Triel-sur-Seine, pour un montant de 135 720 euros ;

2°) de mettre à la charge de la commune de Triel-sur-Seine une somme de 8 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'avis des sommes à payer contesté a été signé par une autorité incompétente ;

- il est insuffisamment motivé dès lors qu'il ne mentionne pas les bases de liquidation de la créance ;

- la créance n'est ni certaine ni liquide ;

- il est fondé à se prévaloir de l'illégalité de l'arrêté du 12 août 2020 qui ne lui a pas été notifié, qui est entaché d'erreur de fait et d'un détournement de pouvoir.

Par un mémoire en défense enregistré le 27 février 2023, la commune de Triel-sur-Seine, représentée par Me Léron, conclut au rejet de la requête et à ce qu'il soit mis à la charge de M. B une somme de 3 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle oppose deux fins de non-recevoir tirées de ce que le titre contesté a été retiré, avant l'introduction de la requête, par un titre exécutoire émis le 17 décembre 2020, et de la tardiveté des moyens dirigés contre l'arrêté du 12 août 2020, et fait valoir que les moyens invoqués à l'appui de la requête ne sont pas fondés.

II. Par une requête et un mémoire enregistrés le 17 mars 2021 et le 27 mars 2023 sous le n°2102322, M. A B, représenté par Me Ovadia, demande au tribunal :

1°) d'annuler le titre exécutoire émis le 17 décembre 2020 par le maire de la commune de Triel-sur-Seine, pour un montant de 139 760 euros ;

2°) de mettre à la charge de la commune de Triel-sur-Seine une somme de 8 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'avis des sommes à payer contesté est insuffisamment motivé dès lors qu'il ne mentionne pas les bases de liquidation de la créance ;

- la créance n'est ni certaine ni liquide ;

- il est fondé à se prévaloir de l'illégalité de l'arrêté du 12 août 2020 qui ne lui a pas été notifié, qui est entaché d'erreur de fait et d'un détournement de pouvoir.

Par un mémoire en défense enregistré le 27 février 2023, la commune de Triel-sur-Seine, représentée par Me Léron, conclut au rejet de la requête et à ce qu'il soit mis à la charge de M. B une somme de 3 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle oppose une fin de non-recevoir tirée de la tardiveté des moyens dirigés contre l'arrêté du 12 août 2020, et fait valoir que les moyens invoqués à l'appui de la requête ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- le code général des collectivités territoriales ;

- le code de la construction et de l'habitation ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le décret n° 2012-1246 du 7 novembre 2012 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Lutz,

- les conclusions de Mme Bartnicki, rapporteure publique,

- les observations de Me Ovadia, représentant M. B, et de Me Gagnet, représentant la commune de Triel-sur-Seine.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B et son épouse sont propriétaires d'un immeuble, situé 177, rue Paul Doumer à Triel-sur-Seine. Cet immeuble comprenait plusieurs lots dont un local commercial, loué par les époux B à la SARL Pizza Express. A la suite de plusieurs désordres constatés à l'intérieur et à l'extérieur de l'immeuble au cours de l'année 2017, le gérant de la société Pizza Express a mis fin à son activité commerciale. Une expertise amiable, réalisée le 18 octobre 2017, a constaté un phénomène de fissuration pouvant porter atteinte aux biens et aux personnes. Par lettre du 7 mai 2018, la commune de Triel-sur-Seine a demandé à M. B de mettre en sécurité son immeuble dans un délai de 30 jours. La commune a également, le 22 mai 2018, saisi le tribunal administratif de Versailles aux fins de désignation d'un expert. L'expert, désigné par une ordonnance du 23 mai 2018, a conclu, dans son rapport déposé le 1er juin 2018, à un risque d'effondrement et à l'état de péril imminent du bâtiment. Le 4 juin 2018, le maire de la commune de Triel-sur-Seine a en conséquence pris un arrêté de péril imminent, prescrivant notamment à M. B des mesures conservatoires d'urgence à prendre dans un délai de quinze jours à compter de la notification de cet arrêté. Saisi le 4 janvier 2019 par la mutuelle assurance des commerçants et industriels de France, assureur du syndicat des copropriétaires de l'immeuble en cause, représenté par son syndic bénévole, M. B, le tribunal de grande instance a ordonné le 5 mars suivant une expertise aux fins de relever et constater les désordres, d'en indiquer les causes et les solutions appropriées pour y remédier ainsi que de chiffrer les préjudices des parties. Le 31 juillet 2020, la commune de Triel-sur-Seine a mis M. B en demeure de se conformer aux prescriptions de l'arrêté de péril. Le 12 août 2020, le maire a pris un nouvel arrêté ordonnant la démolition sans délai de l'immeuble, qui a été effectuée le 14 août suivant. Le 16 novembre 2020, la commune de Triel-sur-Seine a demandé à M. B le paiement des frais correspondant à la démolition du bâtiment, pour un montant de 141 060 euros. Le 2 décembre 2020, la commune de Triel-sur-Seine a émis un premier titre exécutoire d'un montant de 135 720 euros, dont M. B sollicite l'annulation par la requête enregistrée sous le n°2100938. La commune a ensuite émis le 17 décembre 2020 un second titre exécutoire, pour un montant de 139 560 euros, dont M. B demande également l'annulation par la requête enregistrée sous le n°2102322.

Sur les conclusions tendant à l'annulation du titre exécutoire du 2 décembre 2020 :

2. Il ressort du certificat administratif établi le 8 janvier 2021 par le maire de la commune de Triel-sur-Seine que celui-ci a autorisé le comptable public à annuler le premier titre exécutoire n° 1423 émis à l'encontre du requérant le 2 décembre 2020 pour un montant de 135 720 euros, au motif que ce titre avait été remplacé par un second titre exécutoire, émis le 17 décembre suivant, pour un montant de 139 560 euros. Dès lors que ce certificat administratif n'a été porté à la connaissance de M. B qu'en cours d'instance, le 27 février 2023, la commune de Triel-sur-Seine n'est pas fondée à soutenir que la requête de celui-ci serait dirigée contre un acte inexistant ou qu'elle serait irrecevable. En revanche, la demande du requérant dirigée contre le premier titre exécutoire du 2 décembre 2020 doit être regardée comme ayant perdu son objet en cours d'instance. Il n'y a donc pas lieu d'y statuer.

Sur les conclusions aux fins d'annulation du titre exécutoire du 17 décembre 2020 :

3. D'une part, aux termes de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision, et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée ".

4. Le principe de sécurité juridique, qui implique que ne puissent être remises en cause sans condition de délai des situations consolidées par l'effet du temps, fait obstacle à ce que puisse être contestée indéfiniment une décision administrative individuelle qui a été notifiée à son destinataire, ou dont il est établi, à défaut d'une telle notification, que celui-ci a eu connaissance. En une telle hypothèse, si le non-respect de l'obligation d'informer l'intéressé sur les voies et les délais de recours, ou l'absence de preuve qu'une telle information a bien été fournie, ne permet pas que lui soient opposés les délais de recours fixés par le code de justice administrative, le destinataire de la décision ne peut exercer de recours juridictionnel au-delà d'un délai raisonnable. En règle générale et sauf circonstances particulières dont se prévaudrait le requérant, ce délai ne saurait, sous réserve de l'exercice de recours administratifs pour lesquels les textes prévoient des délais particuliers, excéder un an à compter de la date à laquelle une décision expresse lui a été notifiée ou de la date à laquelle il est établi qu'il en a eu connaissance

5. Pour soutenir que M. B ne serait pas recevable à invoquer, par voie d'exception, l'illégalité de l'arrêté du 12 août 2020, par lequel le maire de Triel-sur-Seine a ordonné la démolition de l'immeuble lui appartenant, la commune fait valoir que cet arrêté était devenu définitif à la date de l'enregistrement de la requête dirigée contre le titre exécutoire du 17 décembre 2020. Toutefois, la commune de Triel-sur-Seine reconnaît ne pas avoir conservé la preuve d'une notification régulière à M. B de l'arrêté du 12 août 2020. Par ailleurs, si elle fait valoir que, lors des opérations d'expertise judiciaire, l'arrêté du 12 août 2020 a été communiqué aux parties parmi les pièces jointes à une note de l'expert du 18 août 2020, la commune ne justifie pas avoir respecté l'obligation à laquelle elle était tenue à l'égard de M. B, conformément aux principes précédemment énoncés, de l'informer des voies et délais de recours ouverts contre cet arrêté. Ainsi, à supposer que le requérant puisse être regardé comme ayant eu connaissance de l'arrêté du 12 août 2020 au plus tard le 17 août suivant, il disposait en tout état de cause d'un délai d'un an à compter de cette date pour en contester la légalité. Dès lors que l'enregistrement de sa requête au greffe du tribunal est intervenu le 17 mars 2021, soit antérieurement à l'expiration de ce délai d'un an, M. B est recevable à invoquer, par la voie d'exception, l'illégalité de l'arrêté du 12 août 2020 à l'encontre du titre exécutoire du 17 décembre 2020 qui a été pris sur son fondement.

6. D'autre part, aux termes de l'article L. 2212-2 du code général des collectivités territoriales : " La police municipale a pour objet d'assurer le bon ordre, la sûreté, la sécurité et la salubrité publiques. Elle comprend notamment : / () 5° Le soin de prévenir, par des précautions convenables, et de faire cesser, par la distribution des secours nécessaires, les accidents et les fléaux calamiteux ainsi que les pollutions de toute nature, tels que les incendies, les inondations, les ruptures de digues, les éboulements de terre ou de rochers, les avalanches ou autres accidents naturels, les maladies épidémiques ou contagieuses, les épizooties, de pourvoir d'urgence à toutes les mesures d'assistance et de secours et, s'il y a lieu, de provoquer l'intervention de l'administration supérieure ". Aux termes de l'article L. 2212-4 de ce code : " En cas de danger grave ou imminent, tel que les accidents naturels prévus au 5° de l'article L. 2212-2, le maire prescrit l'exécution des mesures de sûreté exigées par les circonstances. / Il informe d'urgence le représentant de l'Etat dans le département et lui fait connaître les mesures qu'il a prescrites ".

7. Les pouvoirs de police générale reconnus au maire par les dispositions des articles L. 2212-2 et L. 2212-4 précités s'exercent dans l'hypothèse où le danger menaçant un immeuble résulte d'une cause qui lui est extérieure. Ils sont distincts des pouvoirs qui lui sont conférés dans le cadre des procédures de péril ou de péril imminent régies par les articles L. 511-1 à L. 511-4 du code de la construction et de l'habitation, auxquels renvoie l'article L. 2213-24 du code général des collectivités territoriales, qui doivent être mis en œuvre lorsque le danger provoqué par un immeuble provient à titre prépondérant de causes qui lui sont propres. Toutefois, en présence d'une situation d'extrême urgence créant un péril particulièrement grave et imminent, le maire peut, quelle que soit la cause du danger, faire légalement usage de ses pouvoirs de police générale, et notamment prescrire l'exécution des mesures de sécurité qui sont nécessaires et appropriées.

8. Le requérant fait valoir que la démolition de son immeuble ne s'imposait pas à la date à laquelle a été pris l'arrêté du 12 août 2020, dès lors que l'expert avait validé le principe du renforcement de la mise en sécurité de la façade de l'immeuble donnant sur la rue Paul Doumer par le remplacement de la structure en bois déjà installée par une structure métallique.

9. En effet, si, dans un courrier du 29 juillet 2020, l'expert exprime son inquiétude sur l'absence de réalisation des travaux de renforcement des mesures conservatoires, à savoir le remplacement de la structure en bois par une structure métallique, il n'évoque pas l'hypothèse de la démolition. Dans la note aux parties n°14 du 14 août 2020, l'expert indique que : " sur le principe d'effectuer des travaux de démolition, j'ai indiqué que leur caractère inévitable - sur la base des dernières constatations dressées le 15 mai 2020 - n'était à ce stade pas techniquement établi () ". Seule une assistante de la société Arcade, qui a fourni un devis pour la réalisation des travaux de confortement, évoque, dans un courriel du 5 août 2020, la démolition comme seule issue possible. Toutefois, il ressort des pièces du dossier, et notamment d'un courrier du 17 août 2020 émanant du président de la société Arcade lui-même, que cette personne ne disposait pas des compétences techniques pour émettre un tel avis. Par suite, aucun avis technique en faveur d'une démolition de l'immeuble n'avait été émis à la date de l'arrêté du 12 août 2020. Le requérant est ainsi fondé à soutenir que le maire de Triel-sur-Seine a commis une erreur d'appréciation en ordonnant la démolition immédiate de l'immeuble lui appartenant, en l'absence, à la date de l'arrêté en cause, d'une situation d'extrême urgence justifiant une telle mesure, et que, pour ce motif, le titre exécutoire émis à son encontre pour lui demander le paiement des frais de démolition de l'immeuble est lui-même privé de base légale.

10. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que le titre exécutoire du 17 décembre 2020 doit être annulé.

Sur les frais liés aux instances :

11. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de M. B, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que la commune de Triel-sur-Seine demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Il y a lieu, en revanche, de faire application de ces dispositions et de mettre à la charge de la commune une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par M. B et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a pas lieu de statuer sur la requête n°2100938.

Article 2 : Le titre exécutoire n° 1449 du 17 décembre 2020, par lequel le maire de la commune de Triel-sur-Seine a demandé à M. B le paiement de frais de démolition pour un montant de 139 560 euros, est annulé.

Article 3 : La commune de Triel-sur-Seine versera à M. B une somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Les conclusions de la commune de Triel-sur-Seine présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et à la commune de Triel-sur-Seine.

Délibéré après l'audience du 15 juin 2023, à laquelle siégeaient :

- M. Blanc, président,

- Mme Lutz, première conseillère,

- Mme Degorce, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 juin 2023.

La rapporteure,

signé

F. Lutz Le président,

signé

P. Blanc

La greffière,

signé

C. Delannoy

La République mande et ordonne au préfet des Yvelines en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

No 2100938 et 210232

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