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AccueilJurisprudence administrativeN° TA78-2101889

Tribunal Administratif de VERSAILLES — Décision N° TA78-2101889

jeudi 25 mai 2023

JuridictionTribunal Administratif de VERSAILLES
SectionTribunal Administratif de VERSAILLES
N° DossierTA78-2101889
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation6ème chambre
Avocat requérantLE FOYER DE COSTIL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 5 mars 2021 et 15 novembre 2022, la société civile professionnelle (SCP) Lapotre , Brochay, Dewald, Loiseau-Dewald, représentée par Me le Foyer de Costil, demande au tribunal dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler l'arrêté du 15 janvier 2021 par lequel le Garde des Sceaux, ministre de la Justice a autorisé le transfert de l'office notarial dont est titulaire Mme B de la résidence de Versailles à la résidence d'Orsay ;

2°) d'enjoindre au ministre de procéder à une nouvelle instruction de la demande de Mme B ;

3°) de mettre à la charge du ministre la somme de 3 000 euros au titre des frais exposés et non compris dans les dépens en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- l'arrêté n'est pas motivé en méconnaissance des articles L. 211-3 et L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration ;

- il est entaché d'une erreur de droit dès lors que la procédure de transfert est conditionnée à l'existence d'une carte prévue au I de l'article 52 de la loi du 6 août 2015 pour la croissance, l'activité et l'égalité des chances économiques recensant les secteurs dans lesquels l'implantation d'offices apparaît utile et que la dernière carte établie avait une durée de validité qui expirait le 7 décembre 2020 ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par deux mémoires enregistrés les 1er septembre 2021 et 24 novembre 2022, Mme A B, représentée par Me Viannay et Roussel, conclut au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge de la société requérante la somme de 4 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que les moyens soulevés par la SCP Lapotre, Brochay, Dewald, Loiseau-Dewald sont infondés.

Par un mémoire en défense enregistré le 30 novembre 2021, le Garde des Sceaux, ministre de la Justice conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par la SCP Lapotre, Brochay, Dewald, Loiseau-Dewald sont infondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi n° 2015-990 du 6 août 2015 ;

- le décret n° 71-942 du 26 novembre 1971 ;

- le décret n° 73-609 du 5 juillet 1973 ;

- l'arrêté du 3 décembre 2018 pris en application de l'article 52 de la loi n° 2015-990 du 6 août 2015 pour la croissance, l'activité et l'égalité des chances économiques ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus, au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Gibelin, rapporteur,

- les conclusions de Mme Ghiandoni, rapporteure publique,

- les observations de Me le Foyer de Costil, représentant la SCP Lapotre, Brochay, Dewald, Loiseau-Dewald ;

- et les observations de Me Viannay, représentant Mme B.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, nommée par un arrêté du 15 octobre 2020 notaire dans un office à créer à la résidence de Versailles, a sollicité par un courrier du 18 décembre 2020 puis par une supplique du 8 janvier 2021 le transfert de son office vers la résidence d'Orsay. Par un arrêté du 15 janvier 2021, le Garde des Sceaux, ministre de la Justice a autorisé le transfert. Par la présente requête, la SCP Lapotre, Brochay, Dewald, Loiseau-Dewald, office notarial dont le siège est situé à Orsay, sollicite l'annulation de cet arrêté.

2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 211-3 du code des relations entre le public et l'administration : " Doivent () être motivées les décisions administratives individuelles qui dérogent aux règles générales fixées par la loi ou le règlement ".

3. La décision contestée, qui n'est pas constitutive d'une dérogation aux dispositions de l'article 52 la loi n° 2015-990 du 6 août 2015, du décret n° 71-942 du 26 novembre 1971 ou de l'arrêté du 3 décembre 2018, ne relève pas du champ d'application de l'article L. 211-3 du code des relations entre le public et l'administration qui impose la motivation des décisions qui dérogent aux règles générales fixées par la loi ou le règlement. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisante motivation doit être écarté.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article 52 de la loi n° 2015-990 du 6 août 2015 pour la croissance, l'activité et l'égalité des chances économiques : " I.- Les notaires et les commissaires de justice peuvent librement s'installer dans les zones où l'implantation d'offices apparaît utile pour renforcer la proximité ou l'offre de services. / Ces zones sont déterminées par une carte établie conjointement par les ministres de la justice et de l'économie, sur proposition de l'Autorité de la concurrence en application de l'article L. 462-4-1 du code de commerce. Elles sont définies de manière détaillée au regard de critères précisés par décret, parmi lesquels une analyse démographique de l'évolution prévisible du nombre de professionnels installés. / A cet effet, cette carte identifie les secteurs dans lesquels, pour renforcer la proximité ou l'offre de services, la création de nouveaux offices de notaire, d'huissier de justice ou de commissaire de justice apparaît utile. / Afin de garantir une augmentation progressive du nombre d'offices à créer, de manière à ne pas bouleverser les conditions d'activité des offices existants, cette carte est assortie de recommandations sur le rythme d'installation compatible avec une augmentation progressive du nombre de professionnels dans la zone concernée. / Cette carte est rendue publique et révisée tous les deux ans. / II.- Dans les zones mentionnées au I, lorsque le demandeur remplit les conditions de nationalité, d'aptitude, d'honorabilité, d'expérience et d'assurance requises pour être nommé en qualité de notaire ou de commissaire de justice, le ministre de la justice le nomme titulaire de l'office de notaire ou de commissaire de justice créé. Un décret précise les conditions d'application du présent alinéa. / Si, dans un délai de six mois à compter de la publication de la carte mentionnée au I, le ministre de la justice constate un nombre insuffisant de demandes de créations d'office au regard des besoins identifiés, il procède, dans des conditions prévues par décret, à un appel à manifestation d'intérêt en vue d'une nomination dans un office vacant ou à créer ou de la création d'un bureau annexe par un officier titulaire. / Si l'appel à manifestation d'intérêt est infructueux, le ministre de la justice confie la fourniture des services d'intérêt général en cause, selon le cas, à la chambre départementale des notaires ou à la chambre régionale des commissaires de justice concernée. Le ministre de la justice précise, en fonction de l'insuffisance identifiée, le contenu et les modalités des services rendus. A cet effet, une permanence est mise en place dans une maison de justice et du droit. La chambre concernée répartit, entre les officiers publics ou ministériels de son ressort, les charges et sujétions résultant du présent II. / III.- Dans les zones autres que celles mentionnées au I, il ne peut être créé de nouveaux offices qu'à la condition de ne pas porter atteinte à la continuité de l'exploitation des offices existants et à la qualité du service rendu. L'arrêté portant création d'un ou plusieurs nouveaux offices est pris après avis de l'Autorité de la concurrence (). ". Aux termes de l'article 2-6 du décret n° 71-942 du 26 novembre 1971 relatif aux créations, transferts et suppressions d'office de notaire, à la compétence d'instrumentation et à la résidence des notaires, à la garde et à la transmission des minutes et registres professionnels des notaires, dans sa version modifiée par le décret n° 2020-931 du 29 juillet 2020 : " I. - Le transfert d'un office est le déplacement du siège de cet office au sein d'une même zone, parmi celles mentionnées au I ou au III de l'article 52 de la loi n° 2015-990 du 6 août 2015 pour la croissance, l'activité et l'égalité des chances économiques. / Le déplacement du siège d'un office à l'intérieur d'une même commune et dans les limites d'une même zone ne constitue pas un transfert. Le titulaire doit toutefois en informer le garde des sceaux, ministre de la justice, le procureur général et la chambre des notaires dans un délai de dix jours. / II. - Le transfert d'un office au sein de l'une des zones mentionnées au I de l'article 52 de la loi du 6 août 2015 susmentionnée fait l'objet d'une déclaration, au plus tard dans un délai de dix jours à compter de ce transfert, auprès du bureau du Conseil supérieur du notariat, de la chambre des notaires et du procureur général près la cour d'appel dans le ressort de laquelle l'office a été transféré ainsi que, le cas échéant, de la chambre des notaires et du procureur général près la cour d'appel dans le ressort de laquelle était initialement établi l'office. / La déclaration est également adressée, dans le même délai, au garde des sceaux, ministre de la justice, qui peut, par décision motivée et dans un délai de deux mois à compter de cette déclaration, faire opposition au transfert. / III. - Le transfert d'un office au sein de l'une des zones mentionnées au III de l'article 52 de la loi du 6 août 2015 susmentionnée est autorisé par arrêté du garde des sceaux, ministre de la justice () ". L'article 1er de l'arrêté du 3 décembre 2018, pris en application de l'article 52 de la loi du 6 août 2015, prévoit que : " Pour une période de deux ans à compter de la date d'entrée en vigueur du présent arrêté, la carte instituée au I de l'article 52 de la loi du 6 août 2015, représentée graphiquement au I de l'annexe au présent arrêté, est établie conformément aux articles 2 à 6 ". Enfin, aux termes de l'article 52 du décret du 5 juillet 1973 relatif à la formation professionnelle dans le notariat et aux conditions d'accès aux fonctions de notaire, modifié par le décret du 9 novembre 2018 : " () La publication d'une nouvelle carte conformément au cinquième alinéa du I de l'article 52 de la loi n° 2015-990 du 6 août 2015 () entraîne la caducité des demandes formées antérieurement ".

5. D'une part, l'expiration du délai de deux ans fixé par l'article 1er de l'arrêté du 13 décembre 2018 ne fait pas obstacle à ce que le Garde des Sceaux, ministre de la justice, se prononce sur les demandes de transfert déposées pendant cette période, la caducité de ces demandes n'étant acquise, conformément à ce que prévoit l'article 52 du décret du 5 juillet 1973, qu'à compter de la publication d'une nouvelle carte. D'autre part, il résulte de ces dispositions que l'application d'un régime de déclaration aux transferts d'offices notariaux nécessite qu'une carte établie conjointement par les ministres de la justice et de l'économie, sur proposition de l'autorité de la concurrence, délimite les zones d'installation libre permettant de définir le régime applicable. Dès lors qu'à la date de la décision attaquée, la carte instituée pour une période de deux ans par l'arrêté du 3 décembre 2018 n'était plus applicable et qu'aucune nouvelle carte délimitant les zones d'installation libre n'avait été édictée, le Garde des Sceaux, ministre de la Justice ne pouvait plus appliquer le régime de déclaration créé par les textes précités à la demande de transfert de son office notarial présentée par Mme B par le courrier du 18 décembre 2020 puis par la supplique du 8 janvier 2021 produits en défense, mais devait soumettre cette demande au régime d'autorisation, au demeurant plus protecteur des offices présents dans la zone concernée. Par suite, le moyen tiré de l'erreur de droit doit être écarté.

6. En troisième lieu, dans l'exercice des pouvoirs qui lui sont conférés de décider de la localisation des offices de notaires par les dispositions du décret du 26 novembre 1971 précité et, notamment, lorsqu'il est appelé à statuer sur une demande de transfert d'un office notarial, le Garde des Sceaux, ministre de la Justice, doit se fonder, dans l'intérêt du service public, sur les besoins du public, la situation géographique et l'évolution démographique et économique.

7. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que le transfert autorisé par l'arrêté attaqué a été réalisé de la résidence de Versailles à la résidence d'Orsay, qui appartenaient à la même zone d'installation libre de Saclay tant dans la précédente carte figurant en annexe de l'arrêté du 3 décembre 2018 que dans celle qui a été édictée postérieurement à la décision litigieuse par un arrêté du 11 août 2021, en se fondant sur les critères mentionnés au point 6, conformément à l'avis de l'autorité de la concurrence du 28 avril 2021 qui recommandait notamment la création d'un nombre d'offices permettant l'installation libérale de trois nouveaux notaires pour la période 2021-2023 dans cette zone. Il ressort en outre de ce dernier document que les zones d'installation ont été délimitées en tenant compte des zones d'emploi définies par l'INSEE et que le seuil de chiffre d'affaires retenu pour déterminer les zones d'installation libres est resté fixé à 450 000 euros par an par notaire libéral, avec une diminution du chiffre d'affaire ne devant pas excéder 35% par notaire libéral à l'horizon 2029, tandis que le chiffre d'affaire moyen par notaire libéral au sein de la zone de Saclay en 2019, qui a été utilisé pour effectuer des projections s'agissant de la période en cause, était l'un des plus élevés du territoire national, compris entre 750 000 et 1 000 000 d'euros pour soixante notaires titulaires et associés, insusceptible d'être véritablement impacté par le transfert autorisé, dans une zone comportant environ 550 000 habitants avec l'une des densités notariale les plus faibles de France et se classant 7ème sur 307 s'agissant du niveau de vie médian de la population. En tout état de cause, il ressort de l'assemblée générale des notaires du département de l'Essonne du 18 mai 2022 que les produits nets et bruts des offices notariaux de ce département, dans lequel est située la résidence d'Orsay, ont connu une importante augmentation au cours de l'année 2021. Dans ces conditions, la requérante n'est pas fondée à soutenir que l'arrêté attaqué serait entaché d'une erreur manifeste d'appréciation. Le moyen doit être écarté.

8. Il résulte de tout ce qui précède que la SCP Lapotre, Brochay, Dewald, Loiseau-Dewald n'est pas fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 15 janvier 2021 par lequel le Garde des Sceaux, ministre de la Justice a autorisé le transfert de l'office notarial dont est titulaire Mme B de la résidence de Versailles à la résidence d'Orsay. Les conclusions de la requête en ce sens doivent être rejetées ainsi que celles, par voie de conséquence, à fin d'injonction et de versement d'une somme en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

9. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de la SCP Lapotre, Brochay, Dewald, Loiseau-Dewald la somme de 1 800 euros à verser à Mme B au titre des frais exposés et non compris dans les dépens en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de la SCP Lapotre, Brochay, Dewald, Loiseau-Dewald est rejetée.

Article 2 : La SCP Lapotre, Brochay, Dewald, Loiseau-Dewald versera à Mme B la somme de 1 800 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à la société civile professionnelle (SCP) Lapotre, Brochay, Dewald, Loiseau-Dewald, au Garde des Sceaux, ministre de la Justice et à Mme A B.

Délibéré après l'audience du 9 mai 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Mégret, présidente,

Mme Rivet, première conseillère,

M. Gibelin, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 25 mai 2023.

Le rapporteur,

signé

F. GibelinLa présidente,

signé

S. Mégret

La greffière,

signé

A. Gateau

La République mande et ordonne au garde des Sceaux, ministre de la Justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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