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AccueilJurisprudence administrativeN° TA78-2103689

Tribunal Administratif de VERSAILLES — Décision N° TA78-2103689

jeudi 30 mars 2023

JuridictionTribunal Administratif de VERSAILLES
SectionTribunal Administratif de VERSAILLES
N° DossierTA78-2103689
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation1ère chambre
Avocat requérantC/M/S/ BUREAU FRANCIS LEFEBVRE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête sommaire et un mémoire enregistrés les 3 mai 2021 et 18 juin 2021, M. A B, représenté par Me Dufresne-Castet, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 5 mars 2021 par laquelle la ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion a retiré la décision de l'inspecteur du travail de la 11ème section de l'unité de contrôle du département de l'Essonne du 23 juin 2020 et a autorisé la société Safran Aircraft Engine à le licencier pour motif disciplinaire ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 3 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la procédure est irrégulière dès lors qu'il n'a pas été mis à même de présenter des observations orales auprès de la direction générale du travail en méconnaissance des dispositions de l'article L. 122-1 du code des relations entre le public et l'administration ;

- l'audit effectué par le cabinet MCS ne respecte pas les garanties prévues par les stipulations de l'accord Safran sur la prévention et la protection des salariés contre les actes de violence et de harcèlement au travail du 4 juin 2013, de sorte que les éléments recueillis dans ce cadre ne pouvaient être pris en considération ;

- les faits reprochés ne sont pas établis, le doute devant profiter au salarié ;

- une partie des faits allégués sont prescrits en application de l'article L. 1332-4 du code du travail ;

- les faits allégués ne sont pas d'une gravité suffisante pour justifier un licenciement ;

- la demande de licenciement n'est pas dénuée de tout lien avec le mandat.

Par un mémoire en défense enregistré le 8 février 2022, la société Safran Aircraft Engines, représentée par Me Romand et Me Sequier, conclut au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge du requérant la somme de 5 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Le ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion, à qui la requête a été communiquée, n'a pas produit de mémoire en défense.

Par une ordonnance du 27 septembre 2022, la clôture de l'instruction a été fixée au 11 octobre 2022.

Un mémoire en intervention, non communiqué, a été présenté le 16 janvier 2023 pour le syndicat CGT Safran SNECMA Corbeil, représentée par Me Dufresne-Castets et Me Repolt.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code du travail ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. C,

- les conclusions de Mme Bartnicki, rapporteure publique,

- les observations de Me Dufresne-Castets, représentant M. B ;

- les observations de Me Romand, représentant la société Safran Aircraft Engines.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B occupait depuis le 1er novembre 2006, en vertu d'un contrat à durée indéterminée à temps plein puis à temps partiel, un emploi d'ouvrier de traitement de surface au sein de la société Safran Aircraft Engines. Il exerçait un mandat de représentant de proximité. Par courrier reçu le 28 février 2020, la société Safran Aircraft Engines a saisi l'inspecteur du travail d'une demande d'autorisation de licenciement de M. B pour motif disciplinaire. Par décision du 23 juin 2020, l'inspecteur du travail a refusé d'autoriser le licenciement demandé aux motifs que l'existence d'une faute n'était pas établie et que tout lien entre la procédure de licenciement et le mandat ne pouvait être écarté. Par courrier du 3 juillet 2020 reçu le 8 juillet 2020, la société Safran Aircraft Engines a saisi la ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion d'un recours hiérarchique à l'encontre de cette décision. Une décision implicite de rejet est née le 8 novembre 2020 du silence gardé sur ce recours. Par décision du 5 mars 2021, la ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion a retiré sa décision implicite de rejet, a annulé la décision de l'inspecteur du travail du 23 juin 2020 et a autorisé le licenciement de M. B. M. B demande l'annulation de cette décision.

Sur la recevabilité de l'intervention du syndicat CGT Safran SNECMA Corbeil :

2.Aux termes de l'article R 632-1 du code de justice administrative : " L'intervention est formée par mémoire distinct. / Le président de la formation de jugement ordonne, s'il y a lieu, que ce mémoire en intervention soit communiqué aux parties et fixe le délai imparti à celles-ci pour y répondre. / Néanmoins, le jugement de l'affaire principale qui est instruite ne peut être retardé par une intervention ".

3. L'introduction d'une intervention n'est subordonnée à d'autre condition de délai que celle découlant de l'obligation pour l'intervenant d'agir avant la clôture de l'instruction. En l'espèce, l'intervention formée par le syndicat CGT Safran SNECMA Corbeil a été enregistré le 16 janvier 2023, soit postérieurement à la clôture de l'instruction, fixée dans cette affaire au 11 octobre 2022. Elle n'est, par conséquent, pas recevable.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. En vertu des dispositions du code du travail, le licenciement des salariés légalement investis de fonctions représentatives, qui bénéficient d'une protection exceptionnelle dans l'intérêt de l'ensemble des travailleurs qu'ils représentent, ne peut intervenir que sur autorisation de l'inspecteur du travail. Dans le cas où la demande de licenciement est motivée par un comportement fautif, il appartient à l'inspecteur du travail saisi et, le cas échéant, au ministre compétent, de rechercher, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, si les faits reprochés au salarié sont d'une gravité suffisante pour justifier le licenciement, compte tenu de l'ensemble des règles applicables au contrat de travail de l'intéressé et des exigences propres à l'exécution normale du mandat dont il est investi. Lorsqu'un doute subsiste sur l'exactitude matérielle des faits à la base des griefs formulés par l'employeur contre le salarié protégé, ce doute doit profiter au salarié.

5. Pour autoriser le licenciement de M. B, la ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion s'est fondée sur la circonstance qu'il résulterait d'un rapport d'audit sur les risques psycho-sociaux réalisé à la demande de la société Safran Aircraft Engines par le cabinet Management Conseil Santé (MCS) ainsi que des témoignages de son chef d'équipe et d'un autre membre de l'encadrement, chef de ligne traitement de surface, que l'intéressé serait à l'origine d'une ambiance toxique et nocive, adopterait des comportements menaçants et agressifs envers ses collègues, et utiliserait des manœuvres et gestes insultants et intimidants, qu'il se serait adressé de manière agressive à l'infirmière du service de santé au travail le 10 février 2020, qu'il aurait proféré des insultes et menaces à l'encontre de la responsable des ressources humaines de proximité du secteur traitement de surface, l'ensemble de ces faits étant d'une gravité suffisante pour justifier le licenciement. Toutefois, les témoignages relatés par le rapport d'audit du cabinet MCS, lequel a été mandaté par la société Safran Aircraft Engines après que M. B s'était plaint auprès de la direction générale des conditions de travail et de sécurité sans information des instances représentatives du personnel ni associer le comité d'hygiène, de sécurité et des conditions de travail ni le médecin du travail contrairement à ce qui est prévu par l'accord d'entreprise sur la prévention et la protection des salariés contre les actes de violence et de harcèlement au travail du 4 juin 2013, analysés par ce rapport comme établissant une situation de violence au travail justifiant une recommandation de mise à l'écart de M. B, ne constituent qu'une énumération de phrases qui auraient été prononcées par des salariés anonymes sans précision du contexte ni retranscription détaillée des vingt-cinq auditions sur lesquelles le rapport est censé se fonder. Ils ne présentent donc pas un caractère suffisamment probant pour que les faits décrits par ce rapport puissent être considérés comme établis. Ils ne sont pas davantage confirmés par les auditions menées par l'inspecteur du travail lors de l'instruction de la demande de licenciement, dont il ressort qu'en dehors des membres de la hiérarchie, les salariés auditionnés ne font état que du caractère rancunier de M. B en cas de désaccord dans le cadre de son action syndicale, mais, à l'exception d'un seul, pas d'intimidations. Par ailleurs, les comportements menaçants et injures rapportés par les membres de l'encadrement dans leurs témoignages sont contestés par M. B, qui se plaint quant à lui du comportement de certaines de ces mêmes personnes d'autant plus que le doute doit profiter en application des dispositions de l'article 1235-1 du code du travail au salarié en cause. De plus, M. B produit au demeurant un certain nombre d'attestations d'anciens collègues de travail ayant quitté l'entreprise, faisant état d'un comportement respectueux mais de difficultés avec son employeur en lien avec sa forte implication dans l'exercice de son mandat syndical. Et, s'il ressort des pièces du dossier que M. B s'est montré virulent avec l'infirmière, qu'il a pointé du doigt lors de sa présentation au service de santé au travail le 10 février 2020, les éléments produits ne permettent pas de caractériser une attitude injurieuse ni menaçante. De même, la circonstance, non contestée, qu'il a adopté un ton virulent au téléphone à l'encontre de la responsable des ressources humaines de proximité, à laquelle il a fini par dire " je ne vais pas en rester là ", ne permet pas davantage de caractériser un comportement menaçant de la part de M. B, qui était par ailleurs en conflit judiciaire avec son employeur. Dans ces conditions, M. B est fondé à soutenir que la décision contestée se fonde sur des faits en partie non établis, et que les seuls faits établis et non contestés ne caractérisent pas une faute d'une gravité suffisante pour justifier son licenciement.

10. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens, que la décision de la ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion du 5 mars 2021 doit être annulée.

Sur les frais liés à l'instance :

11. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de M. B, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante, la somme que la société Safran Aircraft Engines demande au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens. Il y a lieu en revanche, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à M. B en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : L'intervention du syndicat CGT Safran SNECMA Corbeil n'est pas admise.

Article 2 : La décision du 5 mars 2021 par laquelle la ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion a retiré la décision de l'inspecteur du travail de la 11ème section de l'unité de contrôle du département de l'Essonne du 23 juin 2020 et a autorisé la société Safran Aircraft Engine à licencier M. B pour motif disciplinaire est annulée.

Article 3 : L'Etat versera à M. B la somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Les conclusions de la société Safran Aircraft Engines tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à la société Safran Aircraft Engines et au ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion.

Copie en sera adressée à la direction régionale de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités d'Île-de-France.

Délibéré après l'audience du 16 mars 2023, à laquelle siégeaient :

M. Blanc, président,

M. Jauffret, premier conseiller,

Mme Degorce, première conseillère,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 mars 2023.

Le rapporteur,

signé

E. C

La présidente,

signé

S. Mégret

La greffière,

signé

C. Delannoy

La République mande et ordonne au ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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