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AccueilJurisprudence administrativeN° TA78-2104609

Tribunal Administratif de VERSAILLES — Décision N° TA78-2104609

jeudi 4 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de VERSAILLES
SectionTribunal Administratif de VERSAILLES
N° DossierTA78-2104609
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation8ème chambre
Avocat requérantAARPI COSTER BAZELAIRE ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 2 juin 2021, 7 mars et 10 mars 2023, le syndicat intercommunal des sapeurs-pompiers de la région de Bonnières et le service départemental d'incendie et de secours des Yvelines, représentés par Me Phelip, demandent au tribunal :

1°) de condamner la société Eiffage Construction au paiement de la somme globale de 244 456,29 euros avec intérêts au taux légal à compter de la demande préalable d'indemnisation du 21 janvier 2021 et capitalisation des intérêts à chaque année échue ;

2°) de condamner la société Eiffage Construction au paiement de la somme de 14 151,62 euros correspondant aux frais et honoraires de l'expert ainsi qu'aux frais d'investigations réalisées dans le cadre des opérations d'expertise ;

3°) de mettre à la charge des défendeurs solidairement la somme de 5 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- leur action n'est pas prescrite, dès lors que la société Eiffage Construction, qui est venue aux droits de la société Leymarie, a été mise en cause dans le cadre de la requête aux fins d'expertise initiée le 27 janvier 2002, soit deux jours avant le terme du délai de la garantie décennale, précisant que cette société était bien partie à l'expertise et a été destinataire de l'ordonnance ;

- ils justifient de leur qualité à agir par la production de leur titre de propriété ;

- le rapport d'expertise est opposable à la société défenderesse, dès lors que les opérations d'expertise se sont tenues au contradictoire de cette société ;

- la société Leymarie, aux droits de laquelle vient la société Eiffage Construction, était titulaire du marché relatif aux travaux de construction de la caserne est donc responsable des dommages entrant dans le cadre de la garantie décennale des constructeurs, nonobstant la sous-traitance consentie à la société Electrofluid ;

- l'impropriété à sa destination de l'immeuble en raison des désordres l'affectant est caractérisée par le seul fait que les fuites d'eau n'ont pas permis l'utilisation d'une partie de ce réseau, ajoutant que l'objet même d'une conduite est de transporter de l'eau ce qui suppose qu'elle soit étanche ;

- en tout état de cause, les manquements relevés par l'expert judiciaire caractérisent une faute de la société Leymarie, aux droits de laquelle vient la société Eiffage construction, celle-ci étant chargée de la mise en place des réseaux et cette prestation ayant été mal réalisée dans la mesure où des fuites ont été caractérisées dans le cadre des opérations d'expertise et attribuées par à des manquements dans la mise en œuvre de ces ouvrages ;

- s'agissant des préjudices, l'intégralité des frais de recherches, d'investigations et de travaux réparatoires ainsi que le coût de la surconsommation d'eau devront être mis à la charge de la société Eiffage Construction à hauteur de la somme de 209 036,29 euros ;

- en raison des dysfonctionnements, l'organisation du service départemental d'incendie et de secours a été perturbée, certaines manœuvres n'ayant pu être faites à l'arrière du bâtiment en raison de la coupure de l'alimentation de la borne, ajoutant que l'expertise a été particulièrement longue et a nécessité la mobilisation d'un certain nombre d'agents, notamment pour assister l'expert dans ses investigations estimant qu'ils sont fondé à solliciter une indemnité de 20 000 euros en réparation des frais internes engagés, du préjudice moral et des troubles de jouissance subis ;

- ils ont supporté des honoraires de conseil pour la défense de leurs intérêts dans le cadre des opérations d'expertise et sont fondés à solliciter, à ce titre, le remboursement de la somme de 15 420 euros.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 29 septembre 2022 et 14 mars 2023, la société Eiffage Construction représentée par Me Bock, conclut, à titre principal, à sa mise hors de cause, à titre subsidiaire, à l'irrecevabilité de la requête, à titre infiniment subsidiaire, à son rejet au fond et, en tout état de cause, à ce que soit mise à la charge des requérants la somme de 5 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- son action tendant à l'appel en garantie du maître d'œuvre n'est pas prescrite, dès lors que le point de départ de son droit à agir correspond à la date de dépôt de la requête introductive de la présente instance ;

- les requérants ne justifient pas de leur qualité à agir, en l'absence de justification de leur qualité de propriétaires du bâtiment concerné par les désordres ;

- l'action des requérants, fondée sur la garantie décennale, est prescrite, dès lors que, si une requête aux fins d'expertise, déposée le 27 janvier 2012, a bien interrompu le délai de la garantie décennale, qui a commencé à courir à compter de la réception des travaux le 29 janvier 2002, cette interruption n'a pas eu d'effet à son égard, en l'absence de mise en cause dans cette instance, estimant que, dans ces conditions, les requérants ne disposent d'aucun acte interruptif de prescription à son encontre ;

- le rapport d'expertise déposé par M. A ne lui est pas opposable, dès lors qu'elle n'a pas été attraite aux opérations d'expertise ;

- la demande indemnitaire présentée par les requérants est mal fondée, dès lors qu'il n'est pas établi que les dommages allégués ont compromis la solidité de l'ouvrage ou l'ont rendu impropre à sa destination, ajoutant que l'expert a retenu un défaut d'entretien de l'ouvrage et une part de responsabilité à la charge des demandeurs à hauteur de 30 %, ainsi qu'un défaut de surveillance de son sous-traitant qui ne saurait lui être imputé compte tenu de la présence d'un maître d'œuvre s'étant vu confier une mission complète et d'un bureau d'études qui auraient dû être mis en cause par le maître d'ouvrage ;

- s'agissant du quantum, les sommes réclamées ne correspondent à celles retenues par l'expert et ne sont pas justifiées.

Par des mémoires en défense, enregistrés le 4 octobre 2022, M. C B et la société Mizrahi, représentés par Me de Bazelaire de Lesseux, concluent, à titre principal, à l'irrecevabilité des demandes présentées à leur encontre, à titre subsidiaire, à leur rejet au fond, à titre infiniment subsidiaire, à la limitation de la condamnation aux sommes retenues par le rapport d'expertise sans caractère solidaire ou in solidum, à la condamnation de la société Eiffage Construction à les relever et garantir de l'intégralité des condamnations qui seraient prononcées à leur encontre et, en tout état de cause, à ce que soit mise à la charge de la société Eiffage Construction la somme de 10 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils font valoir que :

- les demandes formées à leur encontre sont irrecevables, dès lors qu'elles sont prescrites, en l'absence d'acte interruptif de prescription, la société Eiffage Construction ayant eu connaissance au plus tard en 2012 des dommages survenus en 2008 et le délai de prescription applicable étant le délai de cinq ns prévus à l'article 2224 du code civil ;

- ces demandes sont infondées, dès lors que la société Eiffage Construction est seule responsable des dommages constatés par l'expert, qui résultent d'une exécution défectueuse qui n'était pas décelable à la réception des travaux et non d'un manquement à la mission de maîtrise d'œuvre, estimant que le rapport d'expertise peut être opposé à la société Eiffage Construction dans la mesure où elle était partie aux opérations d'expertise et qu'en tout état de cause, il a été débattu contradictoirement dans la présente instance ;

- aucune faute cause d'un dommage imputable aux concluants n'est démontrée qui permettrait au tribunal d'entrer en voie de condamnation solidaire ou in solidum à leur endroit avec d'autres parties à la présente instance ;

- en cas de condamnation à leur endroit, il y aurait lieu de condamner la société Eiffage Construction, dont les fautes, causes des dommages, ont été caractérisées par le rapport d'expertise, à les relever et garantir de l'intégralité de cette condamnation.

Par un courrier du 14 juin 2024, les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement à intervenir était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office tiré de l'irrecevabilité des conclusions indemnitaires fondées sur la responsabilité pour faute, ces conclusions relevant d'une cause juridique nouvelle, dès lors qu'elles ont été présentées plus de deux mois après l'enregistrement de la requête, soit après l'expiration du délai de recours contentieux, et que n'était invoquée dans la requête que la responsabilité fondée sur la garantie décennale des constructeurs.

Par un mémoire, enregistré le 17 juin 2024, le syndicat intercommunal des sapeurs-pompiers de la région de Bonnières et le service départemental d'incendie et de secours des Yvelines ont présenté des observations sur le moyen relevé d'office.

Par un mémoire, enregistré le 18 juin 2024, M. C B et la société Mizrahi ont présenté des observations sur le moyen relevé d'office.

Par un mémoire, enregistré le 19 juin 2024, la société Eiffage Construction a présenté des observations sur le moyen relevé d'office.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code des marchés publics ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Bélot,

- les conclusions de Mme Chong-Thierry, rapporteure publique,

- et les observations de Me Phelip, pour le syndicat intercommunal des sapeurs-pompiers de la région de Bonnières et le service départemental d'incendie et de secours des Yvelines.

Une note en délibéré, présentée pour le syndicat intercommunal des sapeurs-pompiers de la région de Bonnières et le service départemental d'incendie et de secours des Yvelines, a été enregistrée le 25 juin 2024.

Considérant ce qui suit :

1. Par un marché de travaux conclu le 24 février 2001, le syndicat intercommunal des sapeurs-pompiers (SISP) de Bonnières a confié à la société Leymarie, aux droits de laquelle est venue la société Eiffage Construction, la construction d'un centre de secours sur un terrain dont il est propriétaire. Les travaux, commencés le 5 mars 2001, ont été réceptionnés sans réserve le 27 juin 2002 avec effet au 29 janvier 2002. Le bâtiment a ensuite été mis à disposition du service départemental d'incendie et de secours (SDIS) des Yvelines. Constatant l'apparition de désordres dans le bâtiment, en particulier de nombreuses fuites d'eau en provenance de la toiture puis dans le réseau d'alimentation en eau, le SISP de Bonnières et le SDIS des Yvelines ont saisi, le 27 janvier 2012, le tribunal administratif aux fins de désignation d'un expert qui a été désigné par une ordonnance du 29 juin 2012. Le rapport d'expertise a été déposé le 28 janvier 2019. Par un courrier du 18 janvier 2021, le SISP de Bonnières et le SDIS des Yvelines ont adressé à la société Eiffage Construction une demande préalable d'indemnisation sur le fondement de la garantie décennale, à laquelle il n'a pas été répondu. Le SISP de Bonnières et le DISP des Yvelines demandent la condamnation de la société Eiffage Construction à lui payer les sommes de 244 456,29 euros en réparation de l'ensemble de ses préjudices et 14 151,62 euros correspondant aux frais et honoraires de l'expert ainsi qu'aux frais d'investigations réalisées dans le cadre des opérations d'expertise.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne la garantie décennale :

2. Il résulte des dispositions des articles 2244 et 2270 du code civil, applicables à la responsabilité décennale des architectes et des entrepreneurs à l'égard des maîtres d'ouvrage publics, qu'une citation en justice n'interrompt la prescription qu'à la double condition d'émaner de celui qui a la qualité pour exercer le droit menacé par la prescription et de viser celui-là même qui en bénéficierait.

3. En l'espèce, le référé aux fins d'expertise enregistré le 17 janvier 2012 mettait en cause notamment la société Eiffage Construction Val-de-Seine dont le siège est à Igny dans le département de l'Essonne. Ainsi qu'il a été dit au point 1, la société Eiffage Construction, dont le siège est à Vélizy-Villacoublay dans le département des Yvelines, est venue aux droits de la société Leymarie, titulaire du marché de travaux de construction du centre de secours. Il résulte de l'instruction que les opérations d'expertise n'ont été étendues à la société Eiffage Construction que le 21 février 2012, soit postérieurement à l'expiration du délai de dix ans de l'action en garantie décennale intervenue le 29 janvier 2012. Ni la circonstance que les sociétés Eiffage Construction Val-de-Seine et Eiffage Construction ont appartenu au même groupe d'entreprises, ni celle que la prescription n'a pas été opposée par la société Eiffage Construction au cours de la procédure de référé aux fins d'expertise, ne sont de nature à faire obstacle au bénéfice de la prescription en faveur de la société Eiffage Construction. Par suite, l'action du SISP de Bonnières et du SDIS des Yvelines fondée sur la garantie décennale est prescrite et ne peut, dès lors, qu'être rejetée.

En ce qui concerne la responsabilité délictuelle :

4. Il résulte de l'instruction que, pour demander la réparation des préjudices qu'ils soutiennent avoir subis, le SISP de Bonnières et le SDIS des Yvelines se prévalent d'une mauvaise exécution par la société Eiffage Construction des prestations prévues par le marché de travaux conclu le 24 février 2001. Par suite, dès lors que les préjudices allégués relèvent du champ de la responsabilité contractuelle, les requérants ne sont pas fondés à rechercher la responsabilité délictuelle de la société Eiffage Construction.

5. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions indemnitaires présentées par le SISP de Bonnières et le SDIS des Yvelines doivent être rejetées.

Sur les frais de l'instance :

6. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soient mise à la charge de la société Eiffage Construction, qui n'est pas partie perdante dans la présente instance, les sommes demandées, d'une part, par le SISP de Bonnières et le SDIS des Yvelines et, d'autre part, par M. C B et la société Mizrahi au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

7. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du SISP de Bonnières et du SDIS des Yvelines la somme demandée par la société Eiffage Construction au titre des frais exposés et non compris dans les dépens en application des mêmes dispositions.

D E C I D E :

Article 1er : La requête du syndicat intercommunal des sapeurs-pompiers de la région de Bonnières et du service départemental d'incendie et de secours des Yvelines est rejetée.

Article 2 : Les conclusions de la société Eiffage Construction, d'une part, et de M. C B et de la société Mizrahi, d'autre part, tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié au syndicat intercommunal des sapeurs-pompiers de la région de Bonnières, au service départemental d'incendie et de secours des Yvelines, à la société Eiffage Construction, à M. C B et à la société Mizrahi.

Délibéré après l'audience du 20 juin 2024, à laquelle siégeaient :

M. Mauny, président,

M. Bélot, premier conseiller,

M. Perez, premier conseiller,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 juillet 2024.

Le rapporteur,

signé

S. Bélot

Le président,

signé

O. MaunyLa greffière,

signé

G. Le Pré

La République mande et ordonne au préfet des Yvelines, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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