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AccueilJurisprudence administrativeN° TA78-2107314

Tribunal Administratif de VERSAILLES — Décision N° TA78-2107314

lundi 20 mars 2023

JuridictionTribunal Administratif de VERSAILLES
SectionTribunal Administratif de VERSAILLES
N° DossierTA78-2107314
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation6ème chambre
Avocat requérantBROCARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 25 août 2021 et 2 février 2022, Mme B, représentée par Me Brocard, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite de rejet de sa demande de renouvellement de titre de séjour reçue le 13 mars 2020 par le préfet de l'Essonne ;

2°) d'enjoindre au préfet de l'Essonne, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour " vie privée et familiale " ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa demande et de lui délivrer dans cette attente une autorisation provisoire de séjour dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros qui sera versée à son conseil, Me Brocard, en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 sous réserve de sa renonciation à percevoir la part contributive de l'Etat.

Mme B soutient que :

- la décision n'est pas motivée ;

- la décision est illégale faute pour le préfet d'avoir saisi la commission du titre de séjour ;

- la décision attaquée méconnait les dispositions des articles L. 313-11, 6° et 7° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ainsi que les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 28 octobre 2021, le préfet de l'Essonne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- la requête est tardive ;

- la requête est dépourvue d'objet en l'absence de décision faisant grief ;

- aucun des moyens soulevés par la requérante n'est fondé.

Mme B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 11 janvier 2021.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- l'ordonnance n° 2020-305 du 25 mars 2020 modifiée ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

A été entendu au cours de l'audience publique, le rapport de Mme A.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, ressortissante ivoirienne entrée en France le 14 septembre 2014 a bénéficié d'un titre de séjour en qualité de parent d'enfant français d'une durée de deux ans valable jusqu'au 18 janvier 2020. Le 24 décembre 2019, elle a sollicité le renouvellement de son titre de séjour sur le fondement de l'article L. 313-11, 6° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. A la demande des services de la préfecture, elle a complété son dossier le 12 mars 2020. En l'absence de réponse du préfet de l'Essonne, une décision implicite de rejet est née. Mme B en demande l'annulation et qu'il soit enjoint au préfet de l'Essonne de lui délivrer un titre de séjour " vie privée et familiale ".

Sur la recevabilité de la requête :

2. En premier lieu, d'une part, aux termes de l'article R. 311-12 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Le silence gardé pendant plus de quatre mois sur les demandes de titres de séjour vaut décision implicite de rejet ". D'autre part, l'article 2 de l'ordonnance du 25 mars 2020 relative à la prorogation des délais échus pendant la période d'urgence sanitaire et à l'adaptation des procédures pendant cette même période dispose que : " Tout acte, recours, action en justice, formalité, inscription, déclaration, notification ou publication prescrit par la loi ou le règlement à peine de nullité, sanction, caducité, forclusion, prescription, inopposabilité, irrecevabilité, péremption, désistement d'office, application d'un régime particulier, non avenu ou déchéance d'un droit quelconque et qui aurait dû être accompli pendant la période mentionnée à l'article 1er sera réputé avoir été fait à temps s'il a été effectué dans un délai qui ne peut excéder, à compter de la fin de cette période, le délai légalement imparti pour agir, dans la limite de deux mois () ". La période mentionnée à l'article 1er de cette ordonnance est la période du 12 mars 2020 au 23 juin 2020 inclus. Aux termes de l'article 15 de l'ordonnance du 25 mars 2020 portant adaptation des règles applicables devant les juridictions de l'ordre administratif : " I. - Les dispositions de l'article 2 de l'ordonnance n° 2020-306 du 25 mars 2020 susvisée relative à la prorogation des délais échus pendant la période d'urgence sanitaire et à l'adaptation des procédures pendant cette même période sont applicables aux procédures devant les juridictions de l'ordre administratif ".

3. Il ressort des pièces du dossier que Mme B a déposé une demande de renouvellement de titre de séjour en préfecture le 24 décembre 2019. A cette occasion, il a été demandé à Mme B de compléter son dossier, ce qu'elle a fait en adressant aux services de la préfecture les pièces demandées par courrier du 10 mars 2020, reçu le 13 mars 2020 par les services du préfet. Le dossier ne souffrait donc plus d'incomplétude à cette date. Il résulte du point 2 que le silence gardé par le préfet sur la demande de la requérante a fait naître une décision implicite de rejet le 24 août 2020. En outre, cette décision implicite de rejet par laquelle le préfet de l'Essonne a refusé à Mme B de renouveler son titre de séjour en qualité de parent d'enfant français est une décision individuelle défavorable qui fait nécessairement grief à l'intéressée. Cette fin de non-recevoir doit donc être écartée.

4. En second lieu, d'une part aux termes des dispositions de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision, et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée. ". L'article R. 421-2 du code de justice administrative dispose que : " Sauf disposition législative ou réglementaire contraire, dans les cas où le silence gardé par l'autorité administrative sur une demande vaut décision de rejet, l'intéressé dispose, pour former un recours, d'un délai de deux mois à compter de la date à laquelle est née une décision implicite de rejet. () ". Et, aux termes de l'article R. 421-5 du code de justice administrative : " Les délais de recours contre une décision administrative ne sont opposables qu'à la condition d'avoir été mentionnés, ainsi que les voies de recours, dans la notification de la décision ". Enfin, aux termes de l'article L. 112-6 du code des relations entre le public et l'administration : " Les délais de recours ne sont pas opposables à l'auteur d'une demande lorsque l'accusé de réception ne lui a pas été transmis ou ne comporte pas les indications exigées par la réglementation. () "

5. Les règles relatives au délai raisonnable au-delà duquel le destinataire d'une décision ne peut exercer de recours juridictionnel, qui ne peut en règle générale excéder un an sauf circonstances particulières dont se prévaudrait le requérant, sont également applicables à la contestation d'une décision implicite de rejet née du silence gardé par l'administration sur une demande présentée devant elle, lorsqu'il est établi que le demandeur a eu connaissance de la décision. La preuve d'une telle connaissance ne saurait résulter du seul écoulement du temps depuis la présentation de la demande. Elle peut en revanche résulter de ce qu'il est établi, soit que l'intéressé a été clairement informé des conditions de naissance d'une décision implicite lors de la présentation de sa demande, soit que la décision a par la suite été expressément mentionnée au cours de ses échanges avec l'administration, notamment à l'occasion d'un recours gracieux dirigé contre cette décision. Le demandeur, s'il n'a pas été informé des voies et délais de recours dispose alors, pour saisir le juge, d'un délai raisonnable qui court, dans la première hypothèse, de la date de naissance de la décision implicite et, dans la seconde, de la date de l'événement établissant qu'il a eu connaissance de la décision.

6. D'autre part, aux termes de l'article 43 du décret du 28 décembre 2020 portant application de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et relatif à l'aide juridictionnelle et à l'aide à l'intervention de l'avocat dans les procédures non juridictionnelles : " (), lorsqu'une action en justice ou un recours doit être intenté avant l'expiration d'un délai devant les juridictions de première instance ou d'appel, l'action ou le recours est réputé avoir été intenté dans le délai si la demande d'aide juridictionnelle s'y rapportant est adressée ou déposée au bureau d'aide juridictionnelle avant l'expiration dudit délai et si la demande en justice ou le recours est introduit dans un nouveau délai de même durée à compter : 1° De la notification de la décision d'admission provisoire ; 2° De la notification de la décision constatant la caducité de la demande ; 3° De la date à laquelle le demandeur de l'aide juridictionnelle ne peut plus contester la décision d'admission ou de rejet de sa demande en application du premier alinéa de l'article 69 et de l'article 70 ou, en cas de recours de ce demandeur, de la date à laquelle la décision relative à ce recours lui a été notifiée ; 4° Ou, en cas d'admission, de la date, si elle est plus tardive, à laquelle un auxiliaire de justice a été désigné. ". Aux termes de l'article 69 de ce même texte : " Le délai du recours prévu au deuxième alinéa de l'article 23 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée est de quinze jours à compter du jour de la notification de la décision à l'intéressé. / Le délai du recours ouvert par le troisième alinéa de cet article au ministère public, au garde des sceaux, ministre de la justice, au bâtonnier ou au président de l'ordre des avocats au Conseil d'Etat et à la Cour de cassation est de deux mois à compter du jour de la décision. ".

7. Il résulte de la combinaison de ces dernières dispositions qu'une demande d'aide juridictionnelle interrompt le délai de recours contentieux et qu'un nouveau délai de même durée recommence à courir à compter de l'expiration d'un délai de quinze jours après la notification à l'intéressé de la décision se prononçant sur sa demande d'aide juridictionnelle ou, si elle est plus tardive, à compter de la date de désignation de l'auxiliaire de justice au titre de l'aide juridictionnelle.

8. En l'espèce, d'une part, le préfet de l'Essonne n'établit pas avoir clairement informé Mme B des conditions de naissance d'une éventuelle décision implicite de refus lors de la présentation de sa demande. D'autre part, Mme B a déposé une demande d'aide juridictionnelle le 12 juin 2020 qui a eu pour effet d'interrompre le délai de recours contentieux et fait courir un nouveau délai de même durée à compter de l'expiration d'un délai de quinze jours à compter de la date de notification de la désignation de l'auxiliaire de justice au titre de l'aide juridictionnelle. Il ressort des pièces du dossier que le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale, assorti de la désignation d'un avocat, ont été accordés à Mme B par une décision en date du 11 janvier 2021 et qu'en l'absence de connaissance de la date de notification de cette désignation, en introduisant sa requête le 25 aout 2021, dans un délai qui n'excède pas le délai raisonnable d'une année, celle-ci n'est pas tardive.

9. Il résulte de ce qui précède que les fins de non-recevoir opposées par le préfet de l'Essonne ne peuvent être accueillies.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

10. Aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police () ", et aux termes de l'article L. 232-4 du même code : " Une décision implicite intervenue dans les cas où la décision explicite aurait dû être motivée n'est pas illégale du seul fait qu'elle n'est pas assortie de cette motivation. Toutefois, à la demande de l'intéressé, formulée dans les délais du recours contentieux, les motifs de toute décision implicite de rejet devront lui être communiqués dans le mois suivant cette demande. Dans ce cas, le délai du recours contentieux contre ladite décision est prorogé jusqu'à l'expiration de deux mois suivant le jour où les motifs lui auront été communiqués ".

11. Il ressort des pièces du dossier que le Mme B par l'intermédiaire de l'avocat désigné à l'aide juridictionnelle a sollicité, le 6 avril 2021 du préfet de l'Essonne qu'il lui communique les motifs de son refus de renouveler son titre de séjour en qualité de parent français. Le préfet n'a pas répondu à cette demande. Dans ces conditions, Mme B est fondée à soutenir que la décision attaquée est entachée d'un défaut de motivation.

12. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que Mme B est fondée à demander l'annulation de la décision implicite par laquelle le préfet du préfet de l'Essonne a refusé de renouveler son titre de séjour en qualité de parent d'enfant français.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

13. Compte tenu des motifs de l'annulation de l'arrêté contesté, il y a lieu, par application des dispositions de l'article L. 911-2 du code de justice administrative, d'enjoindre à l'administration de réexaminer la situation de Mme B, dans le délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les conclusions tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 :

14. Mme B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Brocard, avocat de Mme B, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Brocard de la somme de 1 000 euros.

D E C I D E:

Article 1er : Le rejet implicite du préfet de l'Essonne de renouveler le titre de séjour de Mme B est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de l'Essonne de réexaminer la situation de Mme B dans le délai de trois mois à compter de la notification du jugement.

Article 3 : Sous réserve du renoncement de Me Brocard à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, ce dernier versera à Me Borcard la somme de 1 000 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5: Le présent jugement sera notifié à Mme C B, au préfet de l'Essonne et à Me Brocard.

Délibéré après l'audience du 14 février 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Mégret, présidente,

Mme Rivet, première conseillère ;

M. Gibelin, premier conseiller

Rendue publique par mise à disposition du greffe le 20 mars 2023.

La rapporteure,

signé

S. A

La présidente,

signé

S. Mégret

La greffière,

signé

A. Gateau

La République mande et ordonne au préfet de l'Essonne, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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