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AccueilJurisprudence administrativeN° TA78-2107467

Tribunal Administratif de VERSAILLES — Décision N° TA78-2107467

lundi 27 novembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de VERSAILLES
SectionTribunal Administratif de VERSAILLES
N° DossierTA78-2107467
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation1ère chambre
Avocat requérantSELARL BRIHI KOSKAS & ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et cinq mémoires enregistrés le 31 août 2021, le 23 décembre 2021, le 29 avril 2022, le 23 novembre 2022, le 5 juillet 2023, le 10 août 2023, et un mémoire récapitulatif du 11 septembre 2023, la société CGG Services SAS, représentée par Me Thibaud, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 1er juillet 2021 par laquelle l'inspecteur du travail a refusé d'autoriser le licenciement de M. A B, salarié protégé, pour motif économique ;

2°) d'enjoindre à l'inspecteur du travail de se prononcer à nouveau sur la demande d'autorisation de licenciement dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- elle justifie d'un motif économique pour solliciter le licenciement de M. B ; en effet, il existe une menace réelle et sérieuse pesant sur la compétitivité du secteur d'activité GGR ; la crise affectant les sociétés pétrolières a eu des répercussions directes sur ses activités ;

- elle a respecté la procédure de reclassement ;

- le licenciement est sans lien avec le mandat syndical détenu par M. B.

Par cinq mémoires en défense enregistrés le 29 octobre 2021, le 16 mars 2022, le 21 octobre 2022, le 9 juin 2023, le 3 août 2023, et un mémoire récapitulatif du 27 septembre 2023, M. A B, représenté par Me Lacoste, conclut au rejet de la requête et à ce qu'il soit mis à la charge de la société CGG Services SAS une somme de 2 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il fait valoir que les moyens présentés à l'appui de la requête ne sont pas fondés.

Par un mémoire en défense enregistré le 16 juin 2022, la direction régionale et interdépartementale de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que les moyens présentés à l'appui de la requête ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code du travail ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Lutz,

- les conclusions de Mme Winkopp-Toch, rapporteure publique,

- les observations de Me Durand, représentant la société CGG Services SAS, et de Me Esteves Dacruz, représentant M. B.

Considérant ce qui suit :

1. La société CGG Services SAS est la filiale française du groupe CGG, groupe mondial de géosciences. Elle est rattachée à la société CGG SA qui est la société holding du groupe CGG. Le groupe est organisé autour de deux secteurs d'activités : " géologie, géophysique et réservoir GGR " et " équipement ". La société CGG Services SAS intervient dans le domaine GGR. Ses clients sont les compagnies pétrolières, auxquelles elle propose des produits et services d'imagerie et d'interprétation des réservoirs d'hydrocarbures. CGG Services SAS et CGG SA sur le site de Massy constituent ensemble le secteur d'activité GGR du groupe CGG en France.

2. Par une décision du 21 décembre 2020, le directeur régional des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l'emploi d'Ile-de-France a validé l'accord collectif majoritaire portant plan de sauvegarde de l'UES CGG - CGG SA et CGG Services SAS, prévoyant la suppression de 87 postes dont 86 au sein de CGG Services SAS. Ce plan prévoyait la suppression de 11 postes sur 11 dans la catégorie professionnelle " ingénieurs et informaticiens spécialisés " à laquelle appartient M. B, " ingénieur administrateur Linux ", salarié de la société CGG Services SAS depuis le 12 novembre 1985, élu titulaire du comité social et économique, secrétaire adjoint à la délégation du comité social et économique, secrétaire de la commission de santé, de sécurité et conditions de travail, représentant du comité social et économique à l'assemblée générale des actionnaires et délégué syndical pour la SNGG CGT, salarié protégé au titre de ces différents mandats. Celui-ci ne s'étant pas manifesté en vue d'un départ volontaire, il a été convoqué, par lettre du 7 avril 2021, à un entretien préalable en vue d'un licenciement économique le 20 avril suivant. Le projet de licenciement a été examiné le 29 avril 2021 par le comité social et économique, qui a émis, à l'unanimité, un avis défavorable. Par lettre du 10 mai 2021, l'employeur a néanmoins sollicité l'autorisation de licencier l'intéressé pour motif économique auprès de l'inspection du travail. Par la décision contestée du 1er juillet 2021, la demande d'autorisation de licenciement a été rejetée.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

3. En vertu des dispositions du code du travail, le licenciement des salariés qui bénéficient d'une protection exceptionnelle dans l'intérêt de l'ensemble des travailleurs qu'ils représentent ne peut intervenir que sur autorisation de l'inspecteur du travail. Lorsque le licenciement d'un de ces salariés est envisagé, ce licenciement ne doit pas être en rapport avec les fonctions représentatives normalement exercées ou l'appartenance syndicale de l'intéressé. Dans le cas où la demande de licenciement est fondée sur un motif de caractère économique, il appartient à l'inspecteur du travail et, le cas échéant, au ministre, de rechercher, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, si la situation de l'entreprise justifie le licenciement du salarié, en tenant compte notamment de la nécessité des réductions envisagées d'effectifs et de la possibilité d'assurer le reclassement du salarié dans l'entreprise ou au sein du groupe auquel appartient cette dernière.

4. Aux termes de l'article L. 1233-2 du code du travail : " Tout licenciement pour motif économique est motivé dans les conditions définies par le présent chapitre. / Il est justifié par une cause réelle et sérieuse ". Aux termes de l'article L. 1233-3 de ce code : " Constitue un licenciement pour motif économique le licenciement effectué par un employeur pour un ou plusieurs motifs non inhérents à la personne du salarié résultant d'une suppression ou transformation d'emploi ou d'une modification, refusée par le salarié, d'un élément essentiel du contrat de travail consécutives notamment : () 3° A une réorganisation de l'entreprise nécessaire à la sauvegarde de sa compétitivité ;(). ". Il résulte de ces dispositions que la sauvegarde de la compétitivité de l'entreprise peut constituer un motif économique pour lequel l'employeur peut solliciter une autorisation de licenciement à la condition que soit établie une menace réelle et sérieuse pour la compétitivité de l'entreprise.

5. M. B, salarié de la société CGG Services SAS, intervient dans le secteur d'activité " géologie, géophysique et du secteur d'activité " GGR " du groupe CGG, auquel appartient la société CGG Services réservoir (GGR) ". L'inspecteur du travail a rejeté la demande d'autorisation de licenciement au motif que les éléments apportés ne permettaient pas de caractériser suffisamment en quoi la compétitivité du secteur d'activité " GGR " du groupe CGG, auquel appartient la société CGG Services SAS, était affecté d'une menace réelle et sérieuse.

6. Pourtant, si le rapport d'expertise établi par le cabinet SECAFI, mandaté par le comité social et économique dans le cadre des négociations sur le plan de sauvegarde de l'emploi, le 17 novembre 2020, a émis des doutes sur la nécessité du plan pour la sauvegarde du périmètre de l'activité du site de Massy et sur son intérêt économique, au regard notamment des perspectives de rebond de l'activité à compter de la fin de l'année 2021, il reconnaît la dégradation rapide des prises de commandes sur l'année 2020. Il ressort en effet des pièces du dossier que les prises de commande cumulées entre février et juillet 2020 ont été de 3 millions de dollars seulement, contre 21 millions de dollars en 2019 et de 12,4 millions de dollars en 2018 sur la même période et que cette baisse fait suite à un mouvement de diminution importante et continue des dépenses d'investissement en matière d'exploration et de production de la part des groupes pétroliers et gaziers. Par ailleurs, le chiffre d'affaires de la société est passé de 173 034 052 euros en 2019 à 109 667 234 euros en 2020 et a continué à décroître en début d'année 2021. Au demeurant, l'inspecteur du travail a reconnu, selon les termes de la décision attaquée, que " l'entreprise connaît des difficultés économiques à l'image des autres entreprises du secteur " mais a estimé que les projections économiques étaient favorables. Cependant, sur ce point, il ressort d'un autre rapport du cabinet SECAFI, établi en novembre 2021, postérieurement à la décision contestée, que les perspectives de reprises ne se sont pas révélées aussi favorable qu'attendues. Selon les termes mêmes de ce rapport, le cabinet SECAFI a constaté que le marché restait compliqué en fin d'année 2021 malgré la remontée des prix du baril, qu'il fallait sans doute envisager une évolution durable du modèle économique du secteur, que les entrées de commandes actuelles ne garantissaient pas encore un retour aux équilibres souhaités malgré les restructurations de 2020, que le chiffre d'affaire était en baisse et que la société connaissait un passage très difficile pour l'activité. Par suite, dans un contexte économique difficile marqué par une crise structurelle du secteur parapétrolier auquel s'est ajoutée la crise sanitaire liée à l'épidémie de Covid-19, la société, qui a fait adopter un plan de sauvegarde de l'emploi en décembre 2020, justifie suffisamment d'une menace réelle et sérieuse sur sa compétitivité et de la nécessité d'une réorganisation en vue de la sauvegarder. Il s'ensuit que l'inspecteur du travail a commis une erreur d'appréciation en refusant d'accorder à la société CGG Services SAS l'autorisation de licenciement sollicitée.

7. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que la décision du 1er juillet 2021 doit être annulée.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

8. Le présent jugement implique que l'inspecteur du travail procède au réexamen de la demande d'autorisation de licenciement de M. B, présentée par la société CGG Services SAS, dans un délai qu'il convient de fixer à trois mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais liés au litige :

9. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que la société CGG Services SAS, qui n'a pas la qualité de partie perdante, verse à M. B une somme que celui-ci réclame au titre des frais exposés par lui et non compris dans les dépens. Il y a lieu en revanche de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 800 euros à verser à la société CGG Services SAS au titre des dispositions de l'article L 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La décision de l'inspecteur du travail du 1er juillet 2021 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint à l'inspecteur du travail compétent de procéder au réexamen de la demande d'autorisation de licenciement de M. B, présentée par la société CGG Services SAS, dans un délai de trois mois à compter de la notification du jugement.

Article 3 : L'Etat versera à la société CGG Services SAS une somme de 1 800 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Les conclusions présentées par M. B au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à la société CGG Services SAS, à M. A B et au ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion.

Délibéré après l'audience du 13 novembre 2023, à laquelle siégeaient :

- Mme Sauvageot, présidente,

- Mme Lutz, première conseillère,

- Mme Degorce, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 novembre 2023.

La rapporteure,

signé

F. Lutz La présidente,

signé

J. Sauvageot

La greffière,

signé

C. Delannoy

La République mande et ordonne au ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

No 2107467

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