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AccueilJurisprudence administrativeN° TA78-2110237

Tribunal Administratif de VERSAILLES — Décision N° TA78-2110237

vendredi 12 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de VERSAILLES
SectionTribunal Administratif de VERSAILLES
N° DossierTA78-2110237
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation3ème chambre
Avocat requérantSELARL F. NAIM

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 25 novembre 2021, la SARL Honny Bâtiment France, représentée par Me Naïm, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 1er juillet 2021 par laquelle le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) a mis à sa charge la somme de 14 480 euros au titre de la contribution spéciale prévue par l'article L. 8253-1 du code du travail et la somme de 4 618 euros au titre de la contribution forfaitaire représentative des frais d'éloignement, vers leur pays d'origine, des étrangers employés irrégulièrement, ainsi que les titres de perception émis en vue du recouvrement de ces sommes ;

2°) de prononcer la décharge de l'obligation de payer les sommes mises à sa charge au titre des contributions spéciale et forfaitaire ;

3°) de mettre à la charge de l'OFII une somme de 3 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision est entachée d'irrégularité dès lors qu'il ne lui a pas été préalablement indiqué qu'elle avait la possibilité de demander et obtenir la copie du procès-verbal de constat des infractions qui lui sont reprochées ; il ne lui a pas davantage été précisé l'autorité auprès de laquelle elle pouvait faire une demande de communication de ce document ; enfin, le numéro d'enregistrement identifiant ce procès-verbal ne lui a pas été communiqué ;

- en se bornant à se référer au procès-verbal de constat d'infraction, la décision ne répond pas aux exigences de motivation fixées par les articles L. 211-2 et L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration ;

- elle n'a pas été reconnue coupable d'une infraction pénale par une juridiction ;

- la décision est entachée d'erreur d'appréciation dès lors que les deux salariés concernés ont présenté une carte d'identité belge pour l'un, et espagnole pour l'autre, de sorte qu'aucune autorisation de travail n'était requise ; ceux-ci ont par ailleurs été régulièrement déclarés et se sont vus remettre des cartes professionnelles ; la société " TTI ", donneur d'ordre, n'ayant constaté aucune anomalie sur les pièces d'identité transmises, celles-ci n'étaient pas flagrantes.

Par un mémoire en défense enregistré le 22 mars 2022, l'OFII conclut au rejet de la requête en faisant valoir que les moyens ne sont pas fondés.

Par un mémoire en défense enregistré le 8 janvier 2024, le directeur départemental des finances publiques de l'Essonne conclut à sa mise hors de cause.

L'instruction a été close, en dernier lieu, au 30 janvier 2024.

Par courrier du 26 février 2024, la SARL Honny Bâtiment France a été invitée à régulariser, sur le fondement de l'article R. 612-1 du code de justice administrative, ses conclusions dirigées contre les titres de perception émis en vue du recouvrement des contributions mises à sa charge par l'OFII en produisant la contestation de ces titres de perception, formée devant le comptable chargé du recouvrement, ainsi que le prévoient les articles 117 et 118 du décret n°2012-1246 du 7 novembre 2012 relatif à la gestion budgétaire et comptable publique.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code du travail ;

- le décret n° 2012-1246 du 7 novembre 2012 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Milon,

- et les conclusions de Mme Benoit, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. La SARL Honny Bâtiment France demande au tribunal d'annuler la décision du 1er juillet 2021 par laquelle le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) a mis à sa charge la somme de 14 480 euros au titre de la contribution spéciale prévue par l'article L. 8253-1 du code du travail et la somme de 4 618 euros au titre de la contribution forfaitaire représentative des frais d'éloignement, vers leur pays d'origine, des étrangers employés irrégulièrement, prévue par l'article L. 822-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Elle demande également au tribunal de prononcer l'annulation des titres de perception émis en vue du recouvrement de ces contributions et la décharge de l'obligation de payer les sommes mises à sa charge.

Sur les conclusions dirigées contre les titres de perception :

2. Aux termes de l'article 117 du décret du 7 novembre 2012 relatif à la gestion budgétaire et comptable publique : " Les titres de perception émis en application de l'article L. 252 A du livre des procédures fiscales peuvent faire l'objet de la part des redevables : / 1° Soit d'une opposition à l'exécution en cas de contestation de l'existence de la créance, de son montant ou de son exigibilité ; / () ". Aux termes de l'article 118 du même décret : " Avant de saisir la juridiction compétente, le redevable doit adresser une réclamation appuyée de toutes justifications utiles au comptable chargé du recouvrement de l'ordre de recouvrer. / La réclamation doit être déposée, sous peine de nullité : / 1° En cas d'opposition à l'exécution d'un titre de perception, dans les deux mois qui suivent la notification de ce titre ou du premier acte de poursuite qui procède du titre en cause (). / L'autorité compétente délivre un reçu de la réclamation, précisant la date de réception de cette réclamation. Elle statue dans un délai de six mois dans le cas prévu au 1° (). A défaut d'une décision notifiée dans ces délais, la réclamation est considérée comme rejetée ". Aux termes de l'article 119 de ce décret : " Le débiteur peut saisir la juridiction compétente dans un délai de deux mois à compter de la date de notification de la décision prise sur sa réclamation ou, à défaut de cette notification, dans un délai de deux mois à compter de la date d'expiration des délais prévus à l'article 118 ".

3. Bien qu'invitée à régulariser sa requête par un courrier du 26 février 2024, dont elle a accusé réception le 27 février 2024, la société requérante n'établit pas avoir formé, contre les titres de perception émis le 26 juillet 2021 en vue d'assurer le recouvrement des contributions mises à sa charge par l'OFII, la contestation prévue à l'article 118 du décret du 7 novembre 2012 cité au point précédent. Par suite, les conclusions de la requête tendant à l'annulation de ces titres de perception sont irrecevables.

Sur les conclusions tendant à l'annulation de la décision de l'OFII et à la décharge de l'obligation de payer les sommes mises à la charge de la société requérante :

4. D'une part, aux termes du premier alinéa de l'article L. 8251-1 du code du travail : " Nul ne peut, directement ou indirectement, embaucher, conserver à son service ou employer pour quelque durée que ce soit un étranger non muni du titre l'autorisant à exercer une activité salariée en France ". Aux termes de l'article L. 8253-1 du même code, dans sa rédaction applicable aux faits de l'espèce : " Sans préjudice des poursuites judiciaires pouvant être intentées à son encontre, l'employeur qui a employé un travailleur étranger en méconnaissance des dispositions du premier alinéa de l'article L. 8251-1 acquitte une contribution spéciale. Le montant de cette contribution spéciale est déterminé dans des conditions fixées par décret en Conseil d'Etat et est au moins égal à 5 000 fois le taux horaire du minimum garanti prévu à l'article L. 3231-12 et, en cas de réitération, à 25 000 fois ce même taux. / L'Office français de l'immigration et de l'intégration est chargé de constater et de liquider cette contribution () ". Aux termes de l'article L. 8271-17 du même code, dans sa rédaction alors applicable : " Outre les inspecteurs et contrôleurs du travail, les agents et officiers de police judiciaire, les agents de la direction générale des douanes sont compétents pour rechercher et constater, au moyen de procès-verbaux transmis directement au procureur de la République, les infractions aux dispositions de l'article L. 8251-1 relatif à l'emploi d'un étranger sans titre de travail et de l'article L. 8251-2 interdisant le recours aux services d'un employeur d'un étranger sans titre. " Aux termes de l'article R. 8253-6 du même code, dans sa rédaction alors applicable : " Au vu des procès-verbaux qui lui sont transmis, le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration décide de l'application de la contribution spéciale prévue à l'article L. 8253-1 et notifie sa décision à l'employeur ainsi que le titre de recouvrement ".

5. D'autre part, aux termes de l'article L. 626-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile applicable au litige et dont les dispositions sont désormais reprises à l'article L. 822-2 : " Sans préjudice des poursuites judiciaires qui pourront être engagées à son encontre et de la contribution spéciale prévue à l'article L. 8253-1 du code du travail, l'employeur qui aura occupé un travailleur étranger en situation de séjour irrégulier acquittera une contribution forfaitaire représentative des frais de réacheminement de l'étranger dans son pays d'origine () L'Office français de l'immigration et de l'intégration est chargé de constater et de fixer le montant de cette contribution () ".

6. Enfin, si ni les articles L. 8253-1 et suivants du code du travail, ni l'article L. 8271-17 du même code ne prévoient expressément que le procès-verbal constatant l'infraction aux dispositions de l'article L. 8251-1 relatif à l'emploi d'un étranger non autorisé à travailler en France, et fondant le versement de la contribution spéciale, soit communiqué au contrevenant, le respect du principe général des droits de la défense suppose, s'agissant des mesures à caractère de sanction, ainsi d'ailleurs que le précise désormais l'article L. 122-2 du code des relations entre le public et l'administration, entré en vigueur le 1er janvier 2016, que la personne en cause soit informée, avec une précision suffisante et dans un délai raisonnable avant le prononcé de la sanction, des griefs formulés à son encontre et mise à même de demander la communication des pièces au vu desquelles les manquements ont été retenus. Par suite, l'OFII est tenu d'informer l'intéressé de son droit de demander la communication du procès-verbal d'infraction sur la base duquel ont été établis les manquements qui lui sont reprochés.

7. Il résulte de l'instruction que la société requérante a été informée par un courrier daté du 3 mai 2021 que l'OFII envisageait de mettre à sa charge la contribution spéciale et la contribution forfaitaire pour des faits d'emploi de deux salariés démunis d'autorisation de travail et de séjour, établis par un procès-verbal dressé à la suite d'un contrôle des services de l'inspection du travail effectué le 18 décembre 2019. Ce courrier, toutefois, ne fait pas mention de la possibilité offerte à la société de solliciter la communication du procès-verbal au vu duquel l'OFII a décidé de mettre à sa charge ces contributions.

8. Un vice affectant le déroulement d'une procédure administrative préalable n'est de nature à entacher d'illégalité la décision prise que s'il ressort des pièces du dossier qu'il a été susceptible d'exercer, en l'espèce, une influence sur le sens de celle-ci ou qu'il a privé les intéressés d'une garantie.

9. Il ne résulte pas de l'instruction que la société aurait spontanément demandé la communication du procès-verbal dressé suite au contrôle effectué le 18 décembre 2019, ni qu'elle en aurait obtenu la communication. Ainsi, l'absence d'information préalable de la société quant à la possibilité d'obtenir la communication de ce document est, dans les circonstances de l'espèce, de nature à l'avoir privée d'une garantie, et constitue, dès lors, une irrégularité de nature à entacher d'illégalité la décision attaquée.

10. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que la société Honny Bâtiment France est fondée à demander l'annulation de la décision du 1er juillet 2021 par laquelle le directeur général de l'OFII a mis à sa charge la somme de 14 480 euros au titre de la contribution spéciale prévue par l'article L. 8253-1 du code du travail et celle de 4 618 euros au titre de la contribution forfaitaire représentative des frais d'éloignement, vers leur pays d'origine, des étrangers employés irrégulièrement, prévue par l'article L. 822-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Sur les conclusions aux fins de décharge :

11. Le présent jugement prononçant l'annulation de la décision de l'OFII, la société requérante est fondée à demander la décharge de l'obligation de payer les contributions mises à sa charge par cette décision.

Sur les frais liés au litige :

12. Aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation ".

13. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'OFII la somme de 1 800 euros au titre des dispositions précitées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 1er juillet 2021 par laquelle le directeur général de l'OFII a mis à la charge de la société Honny Bâtiment France la somme de 14 480 euros au titre de la contribution spéciale et celle de 4 618 euros au titre de la contribution forfaitaire, est annulée.

Article 2 : La société Honny Bâtiment France est déchargée de l'obligation de payer les contributions mentionnées à l'article 1er.

Article 3 : L'OFII versera à la société Honny Bâtiment France une somme de 1 800 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à la société Honny Bâtiment France, à l'Office français de l'immigration et de l'intégration, au ministre de l'intérieur et des outre-mer et au directeur départemental des finances publiques de l'Essonne.

Délibéré après l'audience du 29 mars 2024, à laquelle siégeaient :

- Mme Rollet-Perraud, présidente,

- Mme Milon, première conseillère,

- M. Connin, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 avril 2024.

La rapporteure,

Signé

A. Milon

La présidente,

Signé

C. Rollet-Perraud La greffière,

Signé

A. Lloria

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

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