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AccueilJurisprudence administrativeN° TA78-2110915

Tribunal Administratif de VERSAILLES — Décision N° TA78-2110915

jeudi 30 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de VERSAILLES
SectionTribunal Administratif de VERSAILLES
N° DossierTA78-2110915
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation6ème chambre
Avocat requérantGENIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une ordonnance du 16 décembre 2021, le président du tribunal administratif de Melun a renvoyé au tribunal administratif de Versailles la requête de Mme C A B, enregistrée le 18 novembre 2021.

Par cette requête et un mémoire complémentaire enregistré le 3 juillet 2023, Mme A B, représentée par Me Genies, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision née le 19 septembre 2021 par laquelle le directeur du groupe hospitalier Nord Essonne (GHNE) a implicitement rejeté sa demande de protection fonctionnelle ;

2°) de condamner le GHNE à lui verser la somme de 70 068,37 euros au titre des préjudices qu'elle estime avoir subis en raison d'un harcèlement moral dont elle aurait été victime ;

3°) de mettre à la charge du GHNE le versement de la somme de 4 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient qu'elle a été victime de harcèlement moral dans le cadre de ses fonctions au sein du centre hospitalier de Juvisy-sur-Orge, lui ouvrant droit au bénéfice de la protection fonctionnelle et à l'indemnisation de ses préjudices qui se décomposent comme suit : 50 000 euros au titre du préjudice moral, 20 000 euros au titre des troubles dans ses conditions d'existence, et 68,37 euros de frais postaux.

Par deux mémoires en défense enregistrés les 23 juin et 10 juillet 2023, le GHNE, représenté par Me Magnaval, conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 2 500 euros soit mise à la charge de Mme A B en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il fait valoir que :

- si l'imputabilité au service de sa maladie a été reconnue en raison de ses conditions de travail, aucun harcèlement moral n'a été commis à l'égard de Mme A B, qui n'apporte aucun élément de fait susceptible de faire présumer l'existence d'un tel harcèlement ;

- les préjudices allégués sont inexistants et, en tout état de cause, sans lien avec les faits dont se prévaut la requérante ;

- le montant des conclusions indemnitaires est disproportionné.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de la santé publique ;

- le code de la sécurité sociale ;

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- le décret n° 91-155 du 6 février 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus, au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Gibelin, rapporteur,

- les conclusions de M. Chavet, rapporteur public,

- les observations de Me Genies, représentant Mme A B,

- et les observations de Me Haroudin-Viramalé, substituant Me Magnaval, représentant le GHNE.

Le GHNE a produit une note en délibéré, enregistrée le 23 mai 2024, non communiquée.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A B, agent contractuel de la fonction publique hospitalière en contrat à durée indéterminée ayant intégré le GHNE le 1er janvier 2011, exerçait les fonctions d'assistante de service social affecté à la permanence d'accès aux soins (PASS) du centre hospitalier de Juvisy-sur-Orge. Elle a été placée en arrêt de travail à compter du 16 juillet 2019 en raison d'un syndrome anxio-dépressif, maladie qui a, par la suite, été reconnue d'origine professionnelle. Afin de régulariser sa situation par la prise en compte rétroactive de cette reconnaissance, un titre de recette d'un montant de 39 909,01 euros a été émis à son encontre, accompagné d'un mandat de remise gracieuse de 32 195,51 euros, laissant à sa charge une somme de 7 713,50 euros correspondant à l'absence de prise en compte d'une partie de ses cotisations salariales au titre de la maladie professionnelle à la suite d'un défaut de paramétrage dans le système d'information du GHNE. Mme A B a sollicité, par un courrier du 12 février 2021 adressé au GHNE, puis par un courrier du 29 avril 2021, une remise gracieuse. Le titre de recette d'un montant de 7 713,50 euros a ensuite été annulé, ce dont le GHNE l'a informée par un courrier du 29 septembre 2022. Estimant avoir été victime de harcèlement moral, Mme A B a présenté le 19 juillet 2021 une demande de protection fonctionnelle accompagnée d'une demande préalable indemnitaire, implicitement rejetées. Par la présente requête, elle sollicite l'annulation de la décision implicite de rejet née le 19 septembre 2021 et la condamnation du GHNE à lui verser la somme de 70 068,37 euros au titre des préjudices qu'elle estime avoir subis.

Sur les conclusions à fin d'annulation et d'indemnisation :

2. Aux termes du premier alinéa de l'article 6 quinquiès de la loi du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires, applicable à la date de la décision attaquée : " Aucun fonctionnaire ne doit subir les agissements répétés de harcèlement moral qui ont pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d'altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel ". Aux termes du I de l'article 11 de la même loi, dans sa rédaction applicable en l'espèce : " A raison de ses fonctions et indépendamment des règles fixées par le code pénal et par les lois spéciales, le fonctionnaire ou, le cas échéant, l'ancien fonctionnaire bénéficie, dans les conditions prévues au présent article, d'une protection organisée par la collectivité publique qui l'emploie à la date des faits en cause ou des faits ayant été imputés de façon diffamatoire ". Le IV de cet article dispose : " La collectivité publique est tenue de protéger le fonctionnaire contre les atteintes volontaires à l'intégrité de la personne, les violences, les agissements constitutifs de harcèlement, les menaces, les injures, les diffamations ou les outrages dont il pourrait être victime sans qu'une faute personnelle puisse lui être imputée. Elle est tenue de réparer, le cas échéant, le préjudice qui en est résulté () ". Ces dispositions établissent à la charge de l'administration une obligation de protection de ses agents dans l'exercice de leurs fonctions, à laquelle il ne peut être dérogé que pour des motifs d'intérêt général. Cette obligation de protection a pour objet, non seulement de faire cesser les attaques auxquelles l'agent est exposé, mais aussi d'assurer à celui-ci une réparation adéquate des torts qu'il a subis. La mise en œuvre de cette obligation peut notamment conduire l'administration à assister son agent dans l'exercice des poursuites judiciaires qu'il entreprendrait pour se défendre. Il appartient dans chaque cas à l'autorité administrative compétente de prendre les mesures lui permettant de remplir son obligation vis-à-vis de son agent, sous le contrôle du juge et compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'espèce.

3. Il appartient, en outre, à l'agent public qui soutient avoir été victime de faits constitutifs de harcèlement moral, lorsqu'il entend contester le refus opposé par l'administration dont il relève à une demande de protection fonctionnelle fondée sur de tels faits de harcèlement, de soumettre au juge des éléments de fait susceptibles d'en faire présumer l'existence. Il incombe à l'administration de produire, en sens contraire, une argumentation de nature à démontrer que les agissements en cause sont justifiés par des considérations étrangères à tout harcèlement. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si les agissements de harcèlement sont ou non établis, se détermine au vu de ces échanges contradictoires, qu'il peut compléter, en cas de doute, en ordonnant toute mesure d'instruction utile.

4. En l'espèce, Mme A B fait valoir qu'elle a souffert d'un syndrome d'épuisement professionnel en 2017 puis en 2019, en raison d'un " contexte fonctionnel et structurel très difficile ", qu'elle a fait l'objet d'insultes de la part d'un médecin dans le service des urgences alors qu'elle demandait une modification d'ordonnance exigée par le responsable de la pharmacie, que ses affaires qui se trouvaient dans son bureau ont été détruites ou mises de côté en son absence, ce qu'elle a constaté le 4 janvier 2021, que la serrure de ce bureau a été changée et que sa remplaçante a eu une attitude désobligeante lors de ses passages, alors qu'elle avait prévenu de son passage pour venir récupérer des affaires personnelles, et que le GHNE a mis à sa charge une dette inexistante à compter du mois de janvier 2021.

5. S'il est constant que le syndrome anxio-dépressif dont souffre Mme A B a pour origine ses conditions de travail et a, ainsi, été reconnu comme maladie professionnelle, l'ensemble des pièces versées au dossier se bornent à confirmer cette situation et cette seule qualification. Tant, en effet, les attestations produites que les propres écrits de la requérante ainsi que les documents médicaux versés, en particulier les rapports du médecin du travail et du psychiatre agréé, font état d'une surcharge de travail, d'un manque de moyens, de comportements agressifs de la part de patients difficiles ou de personnes les accompagnant, de mauvaises relations avec les autres agents et en particulier ceux du service des urgences ou de la pharmacie ainsi qu'avec la hiérarchie. Si de tels documents permettent de justifier l'existence de conditions de travail difficiles " dues à une situation fonctionnelle et structurelle compliquée ", comme l'indique la requérante elle-même, ils ne sont pas, à eux-seuls, de nature à faire présumer l'existence d'un harcèlement moral, à défaut de tout agissement, de la part du GHNE, à l'égard de la requérante ayant pour objet ou pour effet une dégradation de ses conditions de travail.

6. Il ressort en outre des pièces produites, notamment de ses évaluations professionnelles à compter de l'année 2016, que si les qualités professionnelles de Mme A B sont reconnues, celle-ci faisait un usage excessif des heures supplémentaires et était incitée à maîtriser son implication, dès lors qu'elle dépassait fréquemment le cadre de ses missions au PASS telles qu'elles sont définies dans sa fiche de poste. Le GHNE, qui avait connaissance des difficultés de Mme A B, a tenté de mettre en place des mesures pour qu'elle se recentre sur ses missions et l'a faite bénéficier d'un mi-temps thérapeutique.

7. Par ailleurs, dans la mesure où Mme A B avait été placée en arrêt de travail de manière continue depuis un an et demi sans perspective de reprise et dès lors que son ancien bureau avait été réattribué à sa remplaçante, le transfert de ses affaires professionnelles et personnelles vers différents lieux de stockage et archives ainsi que la destruction de documents devenus manifestement inutiles était justifié. Il en va de même du changement des serrures de ce bureau, qui n'était plus le sien, compte tenu de sa venue fréquente dans celui-ci, parfois sans prévenir et en l'absence de sa remplaçante qui l'occupe désormais, qui s'est plainte de l'attitude agressive de la requérante et de s'être aperçue que son bureau avait été fouillé ou que de nombreuses impressions avaient été réalisées hors de sa présence.

8. Il ressort également des pièces du dossier que le GHNE a mis en œuvre des mesures de recouvrement à l'égard de Mme A B, ainsi qu'il lui appartenait de le faire dès lors qu'il avait constaté l'existence d'une créance, alors même qu'elle aurait résulté initialement d'un défaut de paramétrage dans le système d'information du GHNE. Contrairement à ce que soutient la requérante, le GHNE lui a apporté des explications sur une telle créance, correspondant à une partie de ses cotisations salariales qui n'avaient pas été prises en compte lors de son placement en congé de grave maladie et qui a été régularisée au moment de la reconnaissance rétroactive de la maladie professionnelle, notamment par les courriers des 25 janvier et 11 février 2021. En tout état de cause, l'établissement a finalement accordé à l'intéressée l'annulation de cette créance, ce dont elle a été informée par un courrier du 29 septembre 2022. Aucune intention de lui nuire ne ressort de cette procédure, qui résulte d'une simple erreur corrigée par la suite.

9. Enfin, aucun élément au dossier n'établit l'existence d'insultes qui auraient été proférées à l'encontre de la requérante par un médecin, alors qu'elle indique qu'il y aurait eu de nombreux témoins à celles-ci, ni un comportement à son égard qui excéderait l'exercice normal du pouvoir hiérarchique ou susceptible d'être qualifié de harcèlement moral, que ce soit de la part de ses collègues ou de sa hiérarchie.

10. Mme A B n'apporte, ainsi, compte-tenu de tout ce qui vient d'être exposé, aucun élément de fait susceptible de faire présumer l'existence d'un harcèlement moral. Par suite, elle n'est pas fondée à demander l'annulation de la décision implicite née le 19 septembre 2021, ni la condamnation du GHNE à lui verser une indemnité au titre d'un tel harcèlement. Ses conclusions présentées en ce sens doivent donc être rejetées.

Sur les frais exposés et non compris dans les dépens :

11. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge du GHNE, qui n'est pas la partie perdante, la somme que Mme A B demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances particulières de l'espèce, de mettre à la charge de la requérante le versement au GHNE de la somme demandée au titre des mêmes frais.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme A B est rejetée.

Article 2 : Les conclusions du GHNE présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme C A B et au Groupe hospitalier Nord Essonne.

Délibéré après l'audience du 16 mai 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Marc, présidente,

Mme Rivet, première conseillère,

M. Gibelin, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 mai 2024.

Le rapporteur,

signé

F. GibelinLa présidente,

signé

E. Marc

La greffière,

signé

Y. Bouakkaz

La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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