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AccueilJurisprudence administrativeN° TA78-2202018

Tribunal Administratif de VERSAILLES — Décision N° TA78-2202018

jeudi 13 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de VERSAILLES
SectionTribunal Administratif de VERSAILLES
N° DossierTA78-2202018
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation3ème chambre
Avocat requérantCABINET LOMBARD, BARATELLI & ASSOCIÉS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 11 mars 2022 et un mémoire complémentaire enregistré le 29 janvier 2024, la société SEPUR représentée par Me Courpied-Baratelli, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 6 octobre 2021 par laquelle le directeur de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) a mis à sa charge le versement de la contribution spéciale et forfaitaire concernant M. A, pour un montant total de 20 803 euros, ensemble la décision du 13 janvier 2022 de rejet du recours administratif à l'encontre de cette décision ;

2°) de mettre à la charge de l'OFII la somme de 3 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

La société soutient que :

- Les décisions méconnaissent l'article L. 1251-2 du code du travail, et l'article L. 8251-1 de ce même code, la société SEPUR n'étant pas l'employeur de M. A qui était embauché par les sociétés de travail temporaire Ranstadt puis Mistertemp, en qualité de travailleur intérimaire et mis à la disposition de la société SEPUR dans le cadre de missions ponctuelles ;

- Elle est de bonne foi au sens du 4ème alinéa de l'article L. 8256-2 du code du travail, et a été victime d'une fraude de la part de son travailleur temporaire, qui a présenté de faux papiers ;

- Les décisions sont entachées d'une dénaturation des faits de l'espèce, la société SEPUR n'ayant jamais invoqué l'existence d'un titre de séjour longue durée espagnol, mais celle d'une carte d'identité espagnole ;

- Elles sont entachées d'erreur de droit, les dispositions des articles R. 5221-1 du code du travail relatives à l'autorisation de travail n'étant pas applicables, et les dispositions de l'article R. 5221-2 du même code dispensant au contraire les ressortissants des Etats membres d'une telle autorisation de travail ;

- S'agissant d'une carte nationale d'identité espagnole, aucune mesure de vérification préalable auprès de la préfecture ne s'imposait, ni aucune autre formalité spécifique, et il ne peut être fait grief à la société de ne pas avoir procédé à ces contrôles ;

Par un mémoire en défense enregistré le 8 juillet 2022, l'office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) conclut au rejet de la requête.

L'OFII soutient que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 11 janvier 2024, la clôture d'instruction a été fixée au 31 janvier 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code du travail ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Mathou,

- et les conclusions de Mme Benoit, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. A la suite d'un contrôle de police et de la transmission du procès-verbal établi par les services de gendarmerie de l'Essonne le 18 novembre 2020, l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) a décidé d'appliquer à la société SEPUR, par une décision du 6 octobre 2021, d'une part, une contribution spéciale prévue par l'article L. 8253-1 du code du travail d'un montant de 18 250 euros, d'autre part, une contribution forfaitaire représentative des frais de réacheminement de l'étranger dans son pays d'origine prévue par l'article L. 626-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile d'un montant de 2 553 euros. Par un courrier du 3 décembre 2021, la société requérante a formé un recours gracieux contre la décision de l'OFII. Par un courrier du 13 janvier 2022, l'OFII a rejeté ce recours. La société SEPUR demande l'annulation de la décision de l'OFII du 6 octobre 2021, ensemble la décision de rejet de son recours gracieux.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes du premier alinéa de l'article L. 8251-1 du code du travail : " Nul ne peut, directement ou indirectement, embaucher, conserver à son service ou employer pour quelque durée que ce soit un étranger non muni du titre l'autorisant à exercer une activité salariée en France ". Aux termes de l'article L. 8253-1 du même code : " Sans préjudice des poursuites judiciaires pouvant être intentées à son encontre, l'employeur qui a employé un travailleur étranger en méconnaissance des dispositions du premier alinéa de l'article L. 8251-1 acquitte, pour chaque travailleur étranger non autorisé à travailler, une contribution spéciale. Le montant de cette contribution spéciale est déterminé dans des conditions fixées par décret en Conseil d'Etat. Il est, au plus, égal à 5 000 fois le taux horaire du minimum garanti prévu à l'article L. 3231-12. Ce montant peut être minoré en cas de non-cumul d'infractions ou en cas de paiement spontané par l'employeur des salaires et indemnités dus au salarié étranger non autorisé à travailler mentionné à l'article R. 8252-6. Il est alors, au plus, égal à 2 000 fois ce même taux. () ". Aux termes du premier alinéa de l'article L. 626-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sans préjudice des poursuites judiciaires qui pourront être engagées à son encontre et de la contribution spéciale prévue à l'article L. 8253-1 du code du travail, l'employeur qui aura occupé un travailleur étranger en situation de séjour irrégulier acquittera une contribution forfaitaire représentative des frais de réacheminement de l'étranger dans son pays d'origine ".

3. En premier lieu, aux termes de l'article L. 1251-1 du code du travail : " Le recours au travail temporaire a pour objet la mise à disposition temporaire d'un salarié par une entreprise de travail temporaire au bénéfice d'un client utilisateur pour l'exécution d'une mission. Chaque mission donne lieu à la conclusion : / 1° D'un contrat de mise à disposition entre l'entreprise de travail temporaire et le client utilisateur, dit " entreprise utilisatrice " ; / 2° D'un contrat de travail, dit " contrat de mission ", entre le salarié temporaire et son employeur, l'entreprise de travail temporaire. () ". Aux termes de l'article L. 1251-2 du code du travail : " Est un entrepreneur de travail temporaire, toute personne physique ou morale dont l'activité exclusive est de mettre à la disposition temporaire d'entreprises utilisatrices des salariés qu'en fonction d'une qualification convenue elle recrute et rémunère à cet effet. ". Aux termes de l'article L. 1251-5 du code du travail : " Le contrat de mission, quel que soit son motif, ne peut avoir ni pour objet ni pour effet de pourvoir durablement un emploi lié à l'activité normale et permanente de l'entreprise utilisatrice ". Aux termes de l'article L. 1251-16 du même code : " Le contrat de mission est établi par écrit. () ". Aux termes de l'article L. 1251-21 : " Pendant la durée de la mission, l'entreprise utilisatrice est responsable des conditions d'exécution du travail, telles qu'elles sont déterminées par les dispositions légales et conventionnelles applicables au lieu de travail. () ". Aux termes de l'article L.1251-39 du même code : " Lorsque l'entreprise utilisatrice continue de faire travailler un salarié temporaire après la fin de sa mission sans avoir conclu avec lui un contrat de travail ou sans nouveau contrat de mise à disposition, ce salarié est réputé lié à l'entreprise utilisatrice par un contrat de travail à durée indéterminée. " Aux termes de l'article L. 1251-43, un contrat de mise à disposition est établi pour chaque salarié.

4. Il appartient au juge administratif, saisi d'un recours contre une décision mettant à la charge d'un employeur la contribution spéciale prévue par les dispositions précitées de l'article L. 8253-1 du code du travail, pour avoir méconnu les dispositions de l'article L. 8251-1 du même code, de vérifier la matérialité des faits reprochés à l'employeur et leur qualification juridique au regard de ces dispositions. Il lui appartient, également, de décider, après avoir exercé son plein contrôle sur les faits invoqués et la qualification retenue par l'administration, soit de maintenir la sanction prononcée, soit d'en diminuer le montant jusqu'au minimum prévu par les dispositions applicables au litige, soit d'en décharger l'employeur. Par ailleurs, pour l'application des dispositions précitées de l'article L. 8251-1 du code du travail, il appartient à l'autorité administrative de relever, sous le contrôle du juge, les indices objectifs de subordination permettant d'établir la nature salariale des liens contractuels existant entre un employeur et le travailleur qu'il emploie.

5. Il résulte de l'instruction que pour prendre la décision attaquée, l'OFII s'est fondée sur les procès-verbaux établis par les services de la gendarmerie nationale, notamment celui du 18 novembre 2020 d'audition du travailleur en situation irrégulière M. A, dont il ressort que celui-ci a déclaré travailler pour la société SEPUR depuis 2016, et que la société SEPUR était son employeur. S'il ressort des autres procès-verbaux d'audition que M. A a également travaillé en qualité de salarié pour deux agences d'intérim, à compter de 2018 ou 2019 selon les déclarations des responsables d'agence Randstad et Mistertemp, les pièces produites par la société SEPUR, à savoir des contrats de mission temporaire de M. A non signés et des certificats de travail qui ne correspondent pas à la date de l'interpellation, ne permettent nullement d'établir que ce dernier était employé par une agence d'intérim à la date du 18 novembre 2020. La société SEPUR, qui n'a en outre pas produit le contrat de mise à disposition exigé par les dispositions précitées, alors qu'il lui était loisible de le faire, devait donc être regardée comme étant l'employeur de M. A. En conséquence, le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration pouvait, sans méconnaître les dispositions de l'article L. 8251-1 du code du travail, mettre à sa charge la contribution spéciale et la contribution forfaitaire prévue pour les travailleurs étrangers dépourvus de titre les autorisant à exercer une activité salariée sur le territoire français.

6. En deuxième lieu, la société SEPUR n'est pas fondée à se prévaloir des dispositions du 4ème alinéa de l'article L. 8256-2 du code du travail, qui ne concernent que la sanction pénale prévue par ce même article.

7. En troisième lieu, la circonstance que l'OFII, dans sa réponse au recours gracieux exercé par la société requérante, ait affirmé, à tort, que la société s'était prévalue de la détention par le salarié d'un titre de séjour longue durée délivré par un Etat européen, alors que la société SEPUR avait indiqué que le salarié avait présenté une carte d'identité espagnole lors de son embauche, ne révèle ni une erreur de fait, ni une erreur de droit, la décision litigieuse étant seulement fondée sur l'emploi d'un ressortissant étranger non autorisé à travailler et à séjourner en France.

8. En quatrième lieu, il résulte des dispositions précitées de l'article L. 8253-1 du code du travail et de l'article L. 626-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que les contributions qu'ils prévoient ont pour objet de sanctionner les faits d'emploi d'un travailleur étranger séjournant irrégulièrement sur le territoire français ou démuni de titre l'autorisant à exercer une activité salariée, sans qu'un élément intentionnel soit nécessaire à la caractérisation du manquement. Toutefois, un employeur ne saurait être sanctionné sur le fondement de ces dispositions, qui assurent la transposition des articles 3, 4 et 5 de la directive 2009/52/CE du Parlement européen et du Conseil du 18 juin 2009 prévoyant des normes minimales concernant les sanctions et les mesures à l'encontre des employeurs de ressortissants de pays tiers en séjour irrégulier, lorsque tout à la fois, d'une part, il s'est acquitté des obligations qui lui incombent en vertu de l'article L. 5221-8 du code du travail et, d'autre part, il n'était pas en mesure de savoir que les documents qui lui étaient présentés revêtaient un caractère frauduleux ou procédaient d'une usurpation d'identité. En outre, lorsqu'un salarié s'est prévalu lors de son embauche de la nationalité française ou de sa qualité de ressortissant d'un Etat pour lequel une autorisation de travail n'est pas exigée, l'employeur ne peut être sanctionné s'il s'est assuré que ce salarié disposait d'un document d'identité de nature à en justifier et s'il n'était pas en mesure de savoir que ce document revêtait un caractère frauduleux ou procédait d'une usurpation d'identité.

9. Il résulte de l'instruction, et notamment de éléments de l'enquête diligentée par les services de police ainsi que des déclarations mêmes du salarié contrôlé, que ce dernier a présenté une carte d'identité espagnole, que la représentante de la société SEPUR a eu l'original de cette carte entre les mains et en a fait des photocopies. Il ressort par ailleurs du procès-verbal d'investigations établi par les services de la gendarmerie nationale le 20 novembre 2020 que l'agent de police judiciaire a émis un doute sur l'authenticité de la carte d'identité espagnole, qui présentait des incohérences notamment la mention " valido hasta " qui a été remplacée par le mot " validez " sur le recto du document. Dans ces conditions, la représentante de la société SEPUR qui devait notamment vérifier la période de validité du document présenté ne pouvait ignorer que la carte d'identité espagnole présentée par M. A constituait un faux document. Par suite, la société requérante ne saurait sérieusement soutenir qu'elle pensait de bonne foi avoir recruté une personne ayant la nationalité espagnole.

10. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par la société SEPUR doivent être rejetées. Il en va de même, par voie de conséquence, de ses conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de la société SEPUR est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à la société SEPUR et à l'Office français de l'immigration et de l'intégration.

Délibéré après l'audience du 31 mai 2024, à laquelle siégeaient :

* Mme Rollet-Perraud, présidente,

* Mme Mathou, première conseillère,

* Mme Milon, première conseillère,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 juin 2024.

La rapporteure,

Signé

C. Mathou

La présidente,

Signé

C. Rollet-Perraud La greffière,

Signé

S.Traoré

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

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