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AccueilJurisprudence administrativeN° TA78-2202100

Tribunal Administratif de VERSAILLES — Décision N° TA78-2202100

mardi 30 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de VERSAILLES
SectionTribunal Administratif de VERSAILLES
N° DossierTA78-2202100
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation3ème chambre
Avocat requérantAFONSO

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une ordonnance du 15 mars 2022, le président du tribunal administratif de Paris a transmis au tribunal, en application de l'article R. 351-3 du code de justice administrative, la requête présentée pour la société Oxy-Aisne-Interim.

Par cette requête, enregistrée au greffe du tribunal administratif de Paris le 24 novembre 2021, la société Oxy-Aisne-Interim, représentée par Me Afonso, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 15 juillet 2021 par laquelle le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) a mis à sa charge la contribution spéciale prévue à l'article L. 8253-1 du code du travail pour un montant de 21 720 euros, ensemble la décision du 24 septembre 2021 portant rejet de son recours gracieux ;

2°) de la décharger de l'obligation de payer cette somme ;

3°) de mettre à la charge de l'OFII une somme de 2 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision du 24 septembre 2021 est entachée d'un vice d'incompétence ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- la décision du 15 juillet 2021 a été prise en méconnaissance de l'exigence, d'ordre procédural, d'équité du procès énoncée par les stipulations du paragraphe 1 de l'article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur de droit, dès lors qu'elle n'était pas tenue de s'assurer de l'existence des titres autorisant les salariés qu'elle employait à séjourner et à exercer une activité salariée en France, ceux-ci ayant justifié avoir la nationalité française ;

- la contribution spéciale mise à sa charge n'est pas fondée dans son principe, dès lors qu'elle n'était pas en mesure de savoir que les cartes nationales d'identité française présentées par ses employés revêtaient un caractère frauduleux.

Par un mémoire en défense, enregistré le 8 juillet 2022, l'OFII conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens invoqués par la société requérante ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 2 novembre 2023, la clôture de l'instruction a été fixée au 1er décembre 2023.

Un mémoire, enregistré le 11 mars 2024, soit postérieurement à la clôture de l'instruction, a été produit pour la société Oxy-Aisne-Interim et n'a pas été communiqué.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la directive 2009/52/CE du Parlement européen et du Conseil du 18 juin 2009 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code du travail ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Connin, conseiller ;

- les conclusions de Mme Benoit, rapporteure publique ;

- et les observations de Me Gorre-Duteil, substituant Me Afonso, pour la société Oxy-Aisne-Interim.

Considérant ce qui suit :

1. A l'occasion d'un contrôle effectué le 18 décembre 2019 sur le chantier de construction du site de maintenance et de remisage de la ligne de tramway 13 express à Versailles, les services de l'inspection du travail ont constaté la présence sur ce chantier de trois ressortissants étrangers travaillant sans titre les autorisant à exercer une activité salariée en France. Un procès-verbal d'infraction a été établi et transmis, en application de l'article L. 8271-17 du code du travail, à l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII). Par une décision du 15 juillet 2021, le directeur général de l'OFII a mis à la charge de la société Oxy-Aisne-Interim la somme de 21 720 euros au titre de la contribution spéciale prévue à l'article L. 8253-1 du code du travail. La société Oxy-Aisne-Interim demande au tribunal d'annuler cette décision, ensemble la décision du 24 septembre 2021 portant rejet du recours gracieux qu'elle a formé le 10 septembre 2021, et de la décharger de l'obligation de payer la somme mise à sa charge.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 5221-8 du code du travail : " L'employeur s'assure auprès des administrations territorialement compétentes de l'existence du titre autorisant l'étranger à exercer une activité salariée en France () ". Le premier alinéa de l'article L. 8251-1 du même code dispose que : " Nul ne peut, directement ou indirectement, embaucher, conserver à son service ou employer pour quelque durée que ce soit un étranger non muni du titre l'autorisant à exercer une activité salariée en France. " Le premier alinéa de l'article L. 8253-1 du même code, dans sa rédaction applicable au présent litige, prévoit que : " Sans préjudice des poursuites judiciaires pouvant être intentées à son encontre, l'employeur qui a employé un travailleur étranger en méconnaissance des dispositions du premier alinéa de l'article L. 8251-1 acquitte, pour chaque travailleur étranger non autorisé à travailler, une contribution spéciale. Le montant de cette contribution spéciale est déterminé dans des conditions fixées par décret en Conseil d'Etat. () ".

En ce qui concerne les moyens propres à la décision du 24 septembre 2021 :

3. Il est toujours loisible à la personne intéressée, sauf à ce que des dispositions spéciales en disposent autrement, de former à l'encontre d'une décision administrative un recours gracieux devant l'auteur de cet acte et de ne former un recours contentieux que lorsque le recours gracieux a été rejeté. L'exercice du recours gracieux n'ayant d'autre objet que d'inviter l'auteur de la décision à reconsidérer sa position, un recours contentieux consécutif au rejet d'un recours gracieux doit nécessairement être regardé comme étant dirigé, non pas tant contre le rejet du recours gracieux dont les vices propres ne peuvent être utilement contestés, que contre la décision initialement prise par l'autorité administrative.

4. Si la société Oxy-Aisne-Interim soutient que la décision du 24 septembre 2021 portant rejet de son recours gracieux est entachée d'un vice d'incompétence et d'une insuffisance de motivation, il résulte de ce qui précède que de tels moyens qui contestent des vices propres de la décision de rejet du recours gracieux sont inopérants et ne peuvent qu'être écartés.

En ce qui concerne les autres moyens :

5. En premier lieu, d'une part, aux termes du paragraphe 1 de l'article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit à ce que sa cause soit entendue équitablement () par un tribunal () qui décidera () du bien-fondé de toute accusation en matière pénale dirigée contre elle. () ". Toutefois, l'OFII, compétent pour décider de la sanction de la contribution spéciale, ne peut être regardé comme un tribunal au sens de ces stipulations, et la décision de sanction peut en outre faire l'objet d'un recours de plein contentieux devant la juridiction administrative, devant laquelle la procédure est en tous points conforme aux exigences des mêmes stipulations. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations du paragraphe 1 de l'article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales est inopérant et doit être écarté.

6. D'autre part, si ni les articles L. 8253-1 et suivants du code du travail, ni l'article L. 8271-17 du même code ne prévoient expressément que le procès-verbal constatant l'infraction aux dispositions de l'article L. 8251-1 relatif à l'emploi d'un étranger non autorisé à travailler en France, et fondant le versement de la contribution spéciale, soit communiqué au contrevenant, le respect du principe général des droits de la défense suppose, s'agissant des mesures à caractère de sanction, ainsi d'ailleurs que le précise désormais l'article L. 122-2 du code des relations entre le public et l'administration, entré en vigueur le 1er janvier 2016, que la personne en cause soit informée, avec une précision suffisante et dans un délai raisonnable avant le prononcé de la sanction, des griefs formulés à son encontre et mise à même de demander la communication des pièces au vu desquelles les manquements ont été retenus.

7. A supposer que la société requérante entende se prévaloir du principe général des droits de la défense, il résulte de l'instruction que par un courrier du 12 mai 2021, le directeur général de l'OFII a informé la société Oxy-Aisne-Interim qu'un procès-verbal établissait qu'elle avait employé trois travailleurs démunis de titre les autorisant à exercer une activité salariée, qu'elle était donc susceptible de se voir appliquer la contribution spéciale prévue par l'article L. 8253-1 du code du travail et qu'elle disposait d'un délai de quinze jours à compter de la réception de cette lettre pour faire valoir ses observations. La société Oxy-Aisne-Interim a présenté ses observations par un courrier du 31 mai 2021 dans lequel elle relevait l'absence de communication du procès-verbal, à laquelle il a été procédé le 3 juin 2021, soit en temps utile pour qu'elle puisse faire parvenir des observations complémentaires, ce qu'elle a d'ailleurs fait par un courrier du 8 juin 2021. Contrairement à ce que soutient la société requérante, la seule circonstance que le procès-verbal d'infraction lui a été communiqué par voie électronique ne constitue pas une rupture de l'égalité des armes et n'a pas été de nature à vicier la procédure contradictoire. Si elle fait valoir, en outre, que les annexes au procès-verbal ne lui ont pas été transmises, il résulte de l'instruction que, pour prendre la décision attaquée, le directeur général de l'OFII, à qui les annexes au procès-verbal n'ont pas été communiquées, ne s'est pas fondé sur ces pièces mais uniquement sur le procès-verbal qui contenait des mentions détaillées et suffisantes. Dans ces conditions, la société Oxy-Aisne-Interim n'est, en tout état de cause, pas fondée à soutenir que la décision attaquée aurait été prise en méconnaissance du principe général des droits de la défense.

8. En deuxième lieu, il résulte des dispositions précitées de l'article L. 8253-1 du code du travail que la contribution spéciale qu'il prévoit a pour objet de sanctionner le fait d'emploi d'un travailleur étranger démuni de titre l'autorisant à exercer une activité salariée, sans qu'un élément intentionnel soit nécessaire à la caractérisation du manquement. Toutefois, un employeur ne saurait être sanctionné sur le fondement de ces dispositions, qui assurent la transposition des articles 3, 4 et 5 de la directive du Parlement européen et du Conseil du 18 juin 2009, lorsque, tout à la fois, il s'est acquitté des obligations qui lui incombent en vertu de l'article L. 5221-8 du code du travail et n'était pas en mesure de savoir que les documents qui lui étaient présentés revêtaient un caractère frauduleux ou procédaient d'une usurpation d'identité. En outre, lorsqu'un salarié s'est prévalu lors de son embauche de la nationalité française ou de sa qualité de ressortissant d'un Etat pour lequel une autorisation de travail n'est pas exigée, l'employeur ne peut être sanctionné s'il s'est assuré que ce salarié disposait d'un document d'identité de nature à en justifier et s'il n'était pas en mesure de savoir que ce document revêtait un caractère frauduleux ou procédait d'une usurpation d'identité.

9. D'une part, pour mettre à la charge de la société Oxy-Aisne-Interim la contribution spéciale, le directeur général de l'OFII s'est uniquement fondé sur le caractère manifestement frauduleux des cartes nationales d'identité française présentées par les trois ressortissants étrangers qu'elle employait, sans lui reprocher de ne pas s'être acquittée des obligations découlant de l'article L. 5221-8 du code du travail, lequel ne peut s'appliquer qu'à des titres ayant pour objet d'autoriser un étranger à exercer une activité salariée en France.

10. D'autre part, aux termes du premier alinéa de l'article L. 8113-7 du code du travail : " Les agents de contrôle de l'inspection du travail mentionnés à l'article L. 8112-1 et les fonctionnaires de contrôle assimilés constatent les infractions par des procès-verbaux qui font foi jusqu'à preuve du contraire. "

11. Il ressort des mentions du procès-verbal d'infraction établi par des agents de contrôle de l'inspection du travail que les trois cartes nationales d'identité française qui avaient été présentées à la société requérante constituent des " faux grossiers ". Il résulte des dispositions précitées que ces constatations font foi jusqu'à preuve du contraire, laquelle n'est pas apportée par la société requérante qui se borne à produire des copies en noir et blanc et de mauvaise qualité des cartes nationales d'identité litigieuses en faisant valoir que les anomalies relatives à la police de caractères utilisée pour les informations inscrites sur celles-ci n'étaient pas suffisamment apparentes pour être décelées par un employeur normalement vigilant. En outre, il ne résulte pas de l'instruction, et n'est pas même soutenu, que la société Oxy-Aisne-Interim aurait demandé aux trois salariés de lui présenter les originaux de ces cartes d'identité, et qu'elle se serait ainsi assurée qu'ils disposaient d'un document d'identité de nature à justifier de la nationalité alléguée. Dans ces conditions, la société requérante n'est pas fondée à se prévaloir de sa prétendue bonne foi.

12. Il résulte de ce qui précède que le directeur général de l'OFII a pu, sans commettre d'erreur de droit ni d'erreur d'appréciation au regard des dispositions précitées de l'article L. 8253-1 du code du travail, mettre à la charge de la société Oxy-Aisne-Interim la contribution spéciale prévue par cet article.

13. Il résulte de tout ce qui précède que la société Oxy-Aisne-Interim n'est pas fondée à demander l'annulation des décisions qu'elle attaque, ni la décharge de l'obligation de payer la somme mise à sa charge.

Sur les frais liés au litige :

14. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'OFII, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que la société Oxy-Aisne-Interim demande au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de la société Oxy-Aisne-Interim est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à la société Oxy-Aisne-Interim et à l'Office français de l'immigration et de l'intégration.

Copie en sera adressée pour information au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience publique du 29 mars 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Rollet-Perraud, présidente,

Mme Milon, première conseillère,

M. Connin, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 avril 2024.

Le rapporteur,

Signé

N. Connin

La présidente,

Signé

C. Rollet-Perraud

La greffière,

Signé

A. Lloria

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

4

N° 1901371

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