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AccueilJurisprudence administrativeN° TA78-2202970

Tribunal Administratif de VERSAILLES — Décision N° TA78-2202970

jeudi 22 septembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de VERSAILLES
SectionTribunal Administratif de VERSAILLES
N° DossierTA78-2202970
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation1ère chambre
Avocat requérantLUCE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 14 avril 2022 et le 20 mai 2022, Mme C F, représentée par Me Luce, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du préfet de l'Essonne du 2 juillet 2021 portant refus de séjour, obligation de quitter le territoire français sans délai, interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans et fixant le pays de renvoi ;

2°) d'enjoindre au préfet de l'Essonne de lui délivrer un titre de séjour ou, à défaut, de réexaminer sa situation administrative dans un délai de quinze jours sous astreinte de 10 euros par jour de retard et de la munir d'une autorisation provisoire de séjour avec autorisation de travail le temps de l'instruction de sa demande ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 600 euros à verser à Me Luce au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve qu'elle renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État à la mission d'aide juridictionnelle qui lui a été confiée.

Elle soutient que :

- l'arrêté contesté a été signé par une autorité incompétente ;

- la décision portant refus de séjour est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;

- elle méconnaît l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut de base légale ;

- elle méconnaît le 1° et le 3° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle est illégale à raison de l'illégalité du refus de séjour qui en constitue le fondement ;

- la décision refusant d'accorder un délai de départ volontaire est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut de base légale ;

- elle est entachée d'illégalité à raison de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français qui en constitue le fondement ;

- la décision fixant le pays de destination est illégale à raison de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français qui en constitue le fondement ;

- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'illégalité à raison de l'illégalité des décisions portant obligation de quitter le territoire français et fixant le pays de destination qui en constituent le fondement ;

- elle est entachée d'un défaut de base légale.

Par un mémoire en défense enregistré le 30 mai 2022, le préfet de l'Essonne conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens invoqués par la requérante ne sont pas fondés.

Mme F a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par décision du 27 septembre 2021.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale des droits de l'enfant signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme B ;

- les observations de Mme F.

Considérant ce qui suit :

1. Mme F, de nationalité nigériane, née en 1984, déclare être entrée sur le territoire national en 2016 en étant titulaire d'une carte de séjour espagnole. Elle a sollicité à plusieurs reprises son admission au séjour en France sans obtenir un titre de séjour. Elle a demandé en dernier lieu, le 18 février 2021, la délivrance d'une carte de séjour temporaire sur le fondement des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par l'arrêté du 2 juillet 2021, dont Mme F demande l'annulation, le préfet de l'Essonne a rejeté sa demande, l'a obligée à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans.

Sur le moyen commun à l'ensemble des décisions contestées :

2. Eu égard au caractère réglementaire des arrêtés de délégation de signature, soumis à la formalité de publication, le juge peut, sans méconnaître le principe du caractère contradictoire de la procédure, se fonder sur l'existence de ces arrêtés alors même que ceux-ci ne sont pas versés au dossier.

3. Par un arrêté n°2022-PREF-DCPPAT-BCA-085 du 17 juin 2022, régulièrement publié, le préfet de l'Essonne a donné délégation de signature à M. G E, directeur de l'immigration et de l'intégration, à l'effet de signer notamment les décisions contenues dans l'arrêté en litige. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté en litige manque en fait et doit être écarté.

Sur la décision portant refus de séjour :

4. En premier lieu, la décision en litige vise les textes dont il est fait application, expose les circonstances de fait propres à la situation personnelle de Mme F qui ont été prises en compte par le préfet de l'Essonne. Dès lors, cet arrêté comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision de refus de séjour et a permis ainsi à la requérante d'en contester utilement la légalité. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisante motivation du refus de séjour litigieux doit être écarté.

5. En deuxième lieu, il ne ressort pas des mentions de l'arrêté attaqué, ni d'aucune autre pièce du dossier, que le préfet de l'Essonne ne se serait pas livré à un examen sérieux et approfondi de la situation personnelle de l'intéressée. Le moyen tiré du défaut d'examen particulier de sa situation doit, par suite, être également écarté.

6. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. ". Il résulte de ces dispositions qu'en présence d'une demande de régularisation présentée sur le fondement de l'article L. 435-1 par un étranger qui ne serait pas en situation de polygamie et dont la présence en France ne présenterait pas une menace pour l'ordre public, il appartient à l'autorité administrative de vérifier, dans un premier temps, si l'admission exceptionnelle au séjour par la délivrance d'une carte portant la mention " vie privée et familiale " répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard de motifs exceptionnels, et à défaut, dans un second temps, s'il est fait état de motifs exceptionnels de nature à permettre la délivrance, dans ce cadre, d'une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " ou " travailleur temporaire ".

7. D'une part, si Mme F fait valoir qu'elle est présente en France depuis 2016, qu'elle est mère d'une fille âgée de 12 ans, née en Espagne, qu'elle vit en situation de concubinage avec un compatriote avec lequel elle a eu deux autres enfants, nés en 2017 et 2019, il ressort des pièces du dossier que son concubin, M. D, est lui-même en situation irrégulière sur le territoire national et la requérante ne se prévaut d'aucune circonstance qui serait de nature à faire obstacle à ce que sa cellule familiale se reconstitue dans son pays d'origine. Elle ne justifie pas ainsi d'un motif exceptionnel ou de considérations humanitaires justifiant la délivrance d'une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale ". D'autre part, si Mme F justifie avoir travaillé à temps partiel pour la société STN Groupe de juillet à décembre 2019, en février et mars 2020 et d'août à octobre 2021, son insertion professionnelle n'est pas suffisante pour pouvoir être regardée comme constituant un motif exceptionnel de nature à justifier la délivrance d'une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ". Par suite, le préfet de l'Essonne, en rejetant la demande de Mme F, n'a pas commis d'erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation, ni n'a méconnu les dispositions de l'article L. 435-1 précitées.

8. En quatrième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. () ". Par ailleurs, aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant signée à New-York le 26 janvier 1990, publiée par décret du 8 octobre 1990 : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. ".

9. Il résulte de ce qui a été dit au point 7 que la décision refusant une carte de séjour à la requérante n'a pas porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée et n'a ainsi pas méconnu les stipulations précitées de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour les mêmes motifs, et alors qu'il n'est pas établi que les enfants de A F ne pourraient poursuivre leur scolarité au Nigéria, la décision litigieuse n'a pas non plus méconnu les stipulations précitées de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

10. En rejetant la demande de titre de séjour de Mme F, le préfet de l'Essonne n'a pas non plus commis d'erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences d'une telle décision sur la situation personnelle de l'intéressé

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

11. En premier lieu, il résulte de ce qui a été dit précédemment que le moyen tiré de ce que la décision attaquée devrait être annulée par voie de conséquence de l'annulation de la décision refusant à la requérante un titre de séjour doit être écarté.

12. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / () 3° L'étranger s'est vu refuser la délivrance d'un titre de séjour () ". Aux termes de l'article L. 613-1 de ce code : " Dans le cas prévu au 3° de l'article L. 611-1, la décision portant obligation de quitter le territoire français n'a pas à faire l'objet d'une motivation distincte de celle de la décision relative au séjour. Toutefois, les motifs des décisions relatives au délai de départ volontaire et à l'interdiction de retour édictées le cas échéant sont indiqués ".

13. La décision portant obligation de quitter le territoire français n'ayant pas à faire l'objet d'une motivation distincte de celle de la décision portant refus de séjour, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté comme inopérant.

14. En troisième lieu, il ressort des termes mêmes de la décision contestée que le préfet de L'Essonne a visé le 3° de l'article L. 611-1 précité dont il a fait application. Si le préfet a également mentionné, à tort, le 1° du même article, cette erreur est sans incidence sur la légalité de la décision litigieuse, ces dispositions n'en constituant pas le fondement.

15. En quatrième lieu, le moyen tiré de la méconnaissance du 1° de l'article L. 611-1 doit être écarté, dès lors qu'il ressort des termes de la décision contestée et du mémoire en défense du préfet de l'Essonne que celui-ci n'a pas entendu faire application de ces dispositions. En revanche, le préfet de l'Essonne a entendu rejeter la demande de titre de séjour présentée par Mme F avant de prononcer à son encontre une obligation de quitter le territoire français. Il n'a ainsi pas méconnu le 3° de l'article L. 611-1 précité en faisant application de ces dernières dispositions.

16. En cinquième lieu, les moyens tirés de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'erreur manifeste d'appréciation invoqués à l'encontre de l'obligation de quitter le territoire litigieuse doivent être écartés pour les mêmes motifs que ceux énoncés au point 7.

Sur la décision refusant un délai de départ volontaire :

17. Il résulte des dispositions précitées de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que la décision du préfet réfusant d'accorder un délai de départ volontaire à un étranger à l'encontre duquel il prononce une obligation de quitter le territoire français doit être motivée.

18. En l'espèce, l'arrêté contesté ne comporte aucune mention relative aux motifs justifiant le refus du préfet de l'Essonne d'accorder à la requérante un délai de départ volontaire. Par suite, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens invoqués par Mme F, la décision portant refus de délai de départ volontaire, qui n'est pas motivée, doit être annulée.

Sur la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

19. La décision portant interdiction de retour est fondée sur les dispositions de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile aux termes duquel : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour (). ".

20. Il ressort des termes de la décision en litige qu'elle est fondée exclusivement sur le refus de délai de départ volontaire opposé à la requérante. Dès lors que ce refus de délai de départ volontaire est annulé par le présent jugement, la décision portant interdiction de retour sur le territoire français ne peut qu'être, par voie de conséquence, annulée.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

21. Le présent jugement implique seulement que le préfet de l'Essonne réexamine la situation de Mme F en se prononçant à nouveau sur la durée du délai de départ volontaire devant lui être accordée et sur la nécessité d'une interdiction de retour sur le territoire français. Il y a lieu d'enjoindre à l'autorité administrative de procéder à ce réexamen dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais de l'instance :

22. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de mettre à la charge de l'Etat la somme demandée au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

D E C I D E :

Article 1er : Les décisions portant refus de départ volontaire et interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans sont annulées.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de l'Essonne de réexaminer la situation de Mme F dans un délai d'un mois à compter de la date de la notification du présent jugement.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme C F, à Me Luce et au préfet de l'Essonne.

Délibéré après l'audience du 8 septembre 2022, à laquelle siégeaient :

- M. Blanc, président,

- Mme Lutz, première conseillère,

- Mme Degorce, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 septembre 2022.

La rapporteure,

Signé

F. B Le président,

Signé

P. Blanc

La greffière,

Signé

C. Delannoy

La République mande et ordonne au préfet de l'Essonne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

No 2202970

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