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AccueilJurisprudence administrativeN° TA78-2204471

Tribunal Administratif de VERSAILLES — Décision N° TA78-2204471

mardi 18 juillet 2023

JuridictionTribunal Administratif de VERSAILLES
SectionTribunal Administratif de VERSAILLES
N° DossierTA78-2204471
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation8ème chambre
Avocat requérantMAUD MARIAN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 9 juin 2022, 28 février et 3 avril 2023, Mme B A, représentée par Me Marian, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision par laquelle la rectrice de l'académie de Versailles a implicitement rejeté son recours gracieux reçu le 9 février 2022 tendant au retrait de la décision du 10 décembre 2021 par laquelle la rectrice de l'académie de Versailles l'a suspendue de ses fonctions et a interrompu pendant la durée de la suspension, le versement de sa rémunération, de son indemnité de résidence et de son supplément familial de traitement.

2°) de rétablir le versement de son traitement ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 5 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision a été prise par une autorité incompétente ;

- elle n'est pas suffisamment motivée ;

- elle a été prise au terme d'une procédure irrégulière, dès lors qu'elle n'a pas reçu une information préalable conforme aux dispositions du III de l'article 14 de la loi du 5 août 2021 ;

- elle méconnaît les droits de la défense et constitue une sanction disciplinaire déguisée ;

- la loi du 5 août 2021, qui fonde la décision attaquée, méconnaît les dispositions de l'article 9ter de la loi du 9 janvier 1986 en ce que le conseil commun de la fonction publique n'a pas été saisi ;

- le schéma vaccinal dit complet à la date du 15 septembre 2021 a évolué dans le temps créant une insécurité juridique majeure quant à son sort ;

- la décision attaquée est dépourvue de base légale en l'absence du décret d'application expressément prévu à l'article 12 de la loi du 5 août 2021 ;

- la décision attaquée porte atteinte au principe de non-discrimination en raison de l'état de santé, à l'article 3 du règlement (UE) n° 2021/953 du 14 juin 2021, ainsi qu'aux articles 14 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle constitue un moyen de pression sur les agents quant à l'obligation vaccinale puisqu'elle entraîne une privation de rémunération et que le vaccin constitue une thérapie génique, en cours d'essais cliniques ;

- elle porte atteinte à l'interdiction des traitements inhumains et dégradants garantie par l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle porte atteinte au droit à la vie protégé par l'article 2 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la loi du 5 août 2021 porte atteinte au dispositif international et européen de protection des droits du patient et du consentement libre et éclairé ;

- elle est disproportionnée par rapport au but poursuivi ;

- elle porte atteinte au principe d'égalité, dès lors qu'elle se trouve dans une situation analogue à celle de personnes bénéficiant d'un traitement plus favorable ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne et en particulier le devoir de sollicitude des administrations dans leurs rapports avec leurs agents ainsi que les traités OIT et BIT.

Par un mémoire en défense, enregistré le 1er mars 2023, la rectrice de l'académie de Versailles conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par Mme A ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 4 avril 2023, la clôture de l'instruction a été fixée en dernier lieu au 20 avril 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général de la fonction publique ;

- le code de l'éducation ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 2021-1040 du 5 août 2021 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Grenier,

- et les conclusions de Mme Marc, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, médecin contractuel de l'éducation nationale, employée sous contrat de travail à durée indéterminée, a été suspendue de ses fonctions dans l'attente de la production des justificatifs permettant d'établir qu'elle satisfaisait à l'obligation vaccinale, avec interruption du versement de sa rémunération, de son indemnité de résidence et du supplément familial de traitement par un arrêté de la rectrice de l'académie de Versailles du 10 décembre 2021. Elle a formé, le 8 février 2022, un recours tendant au retrait de cet arrêté. Le silence gardé par la rectrice de l'académie de Versailles sur ce recours a fait naître une décision implicite de rejet. Mme A demande l'annulation de la décision par laquelle la rectrice de l'académie de Versailles a implicitement rejeté son recours gracieux.

Sur l'étendue du litige :

2. D'une part, l'exercice du recours gracieux n'ayant d'autre objet que d'inviter l'auteur de la décision à reconsidérer sa position, un recours contentieux consécutif au rejet d'un recours gracieux doit nécessairement être regardé comme étant dirigé, non pas tant contre le rejet du recours gracieux dont les vices propres ne peuvent être utilement contestés, que contre la décision initialement prise par l'autorité administrative. Il appartient, en conséquence, au juge administratif, s'il est saisi dans le délai de recours contentieux qui a recommencé de courir à compter de la notification du rejet du recours gracieux, de conclusions dirigées formellement contre le seul rejet du recours gracieux, d'interpréter les conclusions qui lui sont soumises comme étant aussi dirigées contre la décision administrative initiale.

3.D'autre part, si le silence gardé par l'administration sur un recours gracieux ou hiérarchique fait naître une décision implicite de rejet qui peut être déférée au juge de l'excès de pouvoir, une décision explicite de rejet intervenue postérieurement, qu'elle fasse suite ou non à une demande de communication des motifs de la décision implicite présentée en application des dispositions de l'article L. 232-4 du code des relations entre le public et l'administration, se substitue à la première décision. Il en résulte que des conclusions à fin d'annulation de cette première décision doivent être regardées comme dirigées contre la seconde.

4.Il résulte de ce qui précède que les conclusions de la requête de Mme A, qui tendent à l'annulation de la décision implicite de rejet de son recours gracieux doivent être regardées comme étant dirigées contre l'arrêté du 10 décembre 2021 suspendant le contrat de Mme A et contre la décision du 20 avril 2022 par laquelle la rectrice de l'académie de Versailles a expressément rejeté son recours gracieux, laquelle s'est substituée à la décision implicite de rejet du recours gracieux formé par Mme A le 8 février 2022.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

5. Aux termes de l'article 12 de la loi du 5 août 2021 relative à la gestion de la crise sanitaire : " I. - Doivent être vaccinés, sauf contre-indication médicale reconnue, contre la covid-19 : / 1° Les personnes exerçant leur activité dans : () / i) Les services de médecine préventive et de promotion de la santé mentionnés à l'article L. 831-1 du code de l'éducation (). ". Aux termes du I de de l'article 13 de cette même loi : " I. - Les personnes mentionnées au I de l'article 12 établissent : / 1° Satisfaire à l'obligation de vaccination en présentant le certificat de statut vaccinal prévu au second alinéa du II du même article 12 (). / 2° Ne pas être soumises à cette obligation en présentant un certificat médical de contre-indication. Ce certificat peut, le cas échéant, comprendre une date de validité. ". Enfin, l'article 14 de cette loi précise : " I. () / B. - A compter du 15 septembre 2021, les personnes mentionnées au I de l'article 12 ne peuvent plus exercer leur activité si elles n'ont pas présenté les documents mentionnés au I de l'article 13 ou, à défaut, le justificatif de l'administration des doses de vaccins requises par le décret mentionné au II de l'article 12. / Par dérogation au premier alinéa du présent B, à compter du 15 septembre 2021 et jusqu'au 15 octobre 2021 inclus, sont autorisées à exercer leur activité les personnes mentionnées au I de l'article 12 qui, dans le cadre d'un schéma vaccinal comprenant plusieurs doses, justifient de l'administration d'au moins une des doses requises par le décret mentionné au II du même article 12, sous réserve de présenter le résultat, pour sa durée de validité, de l'examen de dépistage virologique ne concluant pas à une contamination par la covid-19 prévu par le même décret. / () / III. - Lorsque l'employeur constate qu'un agent public ne peut plus exercer son activité en application du I, il l'informe sans délai des conséquences qu'emporte cette interdiction d'exercer sur son emploi ainsi que des moyens de régulariser sa situation. L'agent public qui fait l'objet d'une interdiction d'exercer peut utiliser, avec l'accord de son employeur, des jours de congés payés. A défaut, il est suspendu de ses fonctions ou de son contrat de travail. / La suspension mentionnée au premier alinéa du présent III, qui s'accompagne de l'interruption du versement de la rémunération, prend fin dès que l'agent public remplit les conditions nécessaires à l'exercice de son activité prévues au I. Elle ne peut être assimilée à une période de travail effectif pour la détermination de la durée des congés payés ainsi que pour les droits acquis par l'agent public au titre de son ancienneté. Pendant cette suspension, l'agent public conserve le bénéfice des garanties de protection sociale complémentaire auxquelles il a souscrit (). ".

6. Il résulte du III de l'article 14 précité, lequel a fixé une procédure préalable à l'édiction d'une mesure de suspension, que l'employeur, qui constate que l'agent ne peut plus exercer son activité en application du I du même article, l'informe sans délai, avant de prononcer une telle mesure de suspension, des conséquences qu'emporte cette interdiction d'exercer sur son emploi ainsi que des moyens de régulariser sa situation et le cas échéant d'utiliser, avec l'accord de son employeur, des jours de congés payés.

7. En outre, si les actes administratifs doivent être pris selon les formes et conformément aux procédures prévues par les lois et règlements, un vice affectant le déroulement d'une procédure administrative préalable, suivie à titre obligatoire ou facultatif, n'est de nature à entacher d'illégalité la décision prise que s'il ressort des pièces du dossier qu'il a été susceptible d'exercer, en l'espèce, une influence sur le sens de la décision prise ou qu'il a privé les intéressés d'une garantie.

8. Il ressort des pièces du dossier qu'en dépit de la demande qui lui a été adressée le 17 septembre 2021, Mme A n'a pas communiqué à la rectrice de l'académie de Versailles de justificatif ou de certificat de statut vaccinal ou de certificat médical de contre-indication à la vaccination. Par un courrier du 6 décembre 2021, la rectrice de l'académie de Versailles l'a convoquée à un entretien le 10 décembre 2021. Ce courrier indiquait qu'à défaut de présenter les justificatifs requis par le I de l'article 13 de la loi du 5 août 2021, le contrat de Mme A serait suspendu avec arrêt du versement de son traitement, de l'indemnité de résidence et du supplément familial de traitement. Ce courrier ne précisait toutefois pas les moyens permettant à Mme A de régulariser sa situation. En l'absence de compte-rendu de l'entretien du 10 décembre 2021 ou de toute autre pièce au dossier, il n'est pas établi que Mme A a été informée de la possibilité de régulariser sa situation en utilisant, le cas échéant, avec l'accord de son employeur, des jours de congés payés, conformément aux dispositions du III de l'article 14 de la loi du 5 août 2021 cité au point 5. L'omission d'une telle information, qui a privé la requérante d'une garantie, constitue une irrégularité de nature à entacher la légalité de l'arrêté contesté.

9. Il résulte de ce qui précède que, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, l'arrêté du 10 décembre 2021 par lequel la rectrice de l'académie de Versailles a suspendu Mme A de ses fonctions et a interrompu le versement de sa rémunération, de son indemnité de résidence et de son supplément familial de traitement, ainsi que la décision du 20 avril 2022 par laquelle la rectrice de l'académie de Versailles a rejeté son recours gracieux doivent être annulés.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

10. Le moyen d'annulation de l'arrêté du 10 décembre 2021 mentionné au point précédent n'implique pas nécessairement le rétablissement du traitement de Mme A, dès lors qu'il est loisible à la rectrice de l'académie de Versailles de prendre la même décision selon une procédure régulière. L'annulation de cet arrêté implique cependant nécessairement, eu égard au motif d'annulation retenu, que la rectrice de l'académie de Versailles réintègre juridiquement Mme A à compter du 10 décembre 2021 et procède au réexamen de sa situation jusqu'au 24 janvier 2022, date à laquelle il résulte de l'instruction qu'elle a été réintégrée dans ses fonctions. Dès lors, il y a lieu d'enjoindre à la rectrice de l'académie de Versailles d'y procéder dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais du litige :

11. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme de 1 500 euros à Mme A au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 10 décembre 2021 par laquelle la rectrice de l'académie de Versailles a suspendu Mme A de ses fonctions et a interrompu le versement de sa rémunération, de son indemnité de résidence et de son supplément familial de traitement et la décision du 20 avril 2022 portant rejet de son recours gracieux sont annulés.

Article 2 : Il est enjoint à la rectrice de l'académie de Versailles de réintégrer Mme A à compter du 10 décembre 2021 et de procéder au réexamen de sa situation sur la période du 10 décembre 2021 au 24 janvier 2022, date à laquelle Mme A a été réintégrée dans l'exercice de ses fonctions, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Mme A la somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A et à la rectrice de l'académie de Versailles.

Délibéré après l'audience du 3 juillet 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Grenier, présidente,

Mme Caron, première conseillère,

M. Connin, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 18 juillet 2023.

La présidente-rapporteure,

signé

C. Grenier

L'assesseure la plus ancienne dans le grade,

signé

V. Caron

La greffière,

signé

G. Le Pré

La République mande et ordonne au ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse, en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2204471

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