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AccueilJurisprudence administrativeN° TA78-2206354

Tribunal Administratif de VERSAILLES — Décision N° TA78-2206354

jeudi 15 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de VERSAILLES
SectionTribunal Administratif de VERSAILLES
N° DossierTA78-2206354
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation8ème chambre
Avocat requérantKORNMAN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 21 août 2022, M. A E, représenté par Me Kornman, demande au tribunal :

1°) de l'admettre provisoirement à l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler pour excès de pouvoir l'arrêté du 17 août 2022 par lequel le préfet de l'Essonne lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai et a fixé le pays de renvoi ;

3°) d'enjoindre au préfet de l'Essonne, ou à tout autre préfet territorialement compétent, de réexaminer sa situation dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir et de lui délivrer, dans l'attente de ce réexamen, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 500 euros à verser au conseil de M. E sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, ou, dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. E, de mettre à la charge de l'État le versement à ce dernier d'une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle a été signée par une autorité incompétente ;

- elle est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle a été prise à l'issue d'une procédure irrégulière, dès lors qu'il n'a pas été entendu préalablement à son édiction, en méconnaissance du principe général du droit de l'Union européenne de respect des droits de la défense ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur de droit, dès lors qu'eu égard à l'intensité de ses attaches en France et à leur ancienneté, il entre dans la catégorie des étrangers qui doivent se voir attribuer de plein droit un titre de séjour ;

- le préfet a commis une erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de la décision attaquée sur sa situation personnelle ;

- cette décision méconnaît l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

S'agissant de la décision de ne pas accorder un délai de départ volontaire :

- elle a été signée par une autorité incompétente ;

- elle est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle a été prise à l'issue d'une procédure irrégulière, dès lors qu'il n'a pas été entendu préalablement à son édiction, en méconnaissance du principe général du droit de l'Union européenne de respect des droits de la défense ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;

- elle méconnaît les articles L. 612-2 et L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le préfet a commis une erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de la décision attaquée sur sa situation personnelle.

Par un mémoire en défense, enregistré le 10 novembre 2022, le préfet de l'Essonne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Connin, conseiller, a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. A E, ressortissant tunisien né le 7 septembre 1986, a déclaré être entré en France en décembre 2021. A la suite de son interpellation par les services de police et de son placement en garde à vue le 16 août 2022, le préfet de l'Essonne, par un arrêté du 17 août 2022, lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai et a fixé le pays de renvoi. M. E demande au tribunal l'annulation de cet arrêté.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes du premier alinéa de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. ".

3. M. E ne justifie pas, en dépit de la demande que lui a adressée le tribunal, avoir déposé une demande d'aide juridictionnelle près le bureau d'aide juridictionnelle compétent. Dès lors, il n'y a pas lieu de l'admettre à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne les moyens communs aux décisions attaquées :

4. En premier lieu, eu égard au caractère réglementaire des arrêtés de délégation de signature, soumis à la formalité de publication, le juge peut, sans méconnaître le principe du caractère contradictoire de la procédure, se fonder sur l'existence de ces arrêtés alors même que ceux-ci ne sont pas versés au dossier.

5. Mme B F, cheffe de bureau de l'éloignement du territoire, disposait d'une délégation de signature en vertu d'un arrêté du 17 juin 2022 du préfet de l'Essonne, publié le même jour au recueil spécial des actes administratifs de la préfecture, pour signer, en cas d'absence ou d'empêchement de M. D C, directeur de l'immigration et de l'intégration, l'arrêté litigieux du 17 août 2022. Il ne ressort pas des pièces du dossier que M. C n'ait pas été absent ou empêché à la date du 17 août 2022. Il suit de là que le moyen tiré de l'incompétence de la signataire des décisions attaquées manque en fait et doit être écarté.

6. En deuxième lieu, si M. E soutient que les décisions attaquées sont insuffisamment motivées, il ressort des pièces du dossier que l'arrêté en litige comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Dès lors, le moyen tiré de l'insuffisante motivation de ces décisions ne peut qu'être écarté.

7. En troisième lieu, il résulte de la jurisprudence de la Cour de justice que le droit d'être entendu fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union. Il appartient aux États membres, dans le cadre de leur autonomie procédurale, de déterminer les conditions dans lesquelles le respect de ce droit est assuré. Ce droit se définit comme celui de toute personne de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours d'une procédure administrative avant l'adoption de toute décision susceptible d'affecter de manière défavorable ses intérêts. Il ne saurait cependant être interprété en ce sens que l'autorité nationale compétente est tenue, dans tous les cas, d'entendre l'intéressé lorsque celui-ci a déjà eu la possibilité de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur la décision en cause. En outre, une atteinte au droit d'être entendu n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle une décision faisant grief est prise que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision.

8. Il ressort des pièces du dossier, et notamment du procès-verbal dressé par les services de police le 17 août 2022, que M. E a été mis en mesure de présenter des observations sur une éventuelle mesure d'éloignement avant que ne soit pris l'arrêté en litige. Dès lors, le moyen tiré de ce que le préfet de l'Essonne aurait méconnu son droit d'être entendu, tel que garanti par le principe général du droit de l'Union européenne, doit être écarté.

9. En dernier lieu, il ne ressort ni des pièces du dossier, ni des termes de l'arrêté attaqué que le préfet de l'Essonne n'aurait pas procédé à un examen suffisant de la situation personnelle de M. E au regard des éléments dont il avait connaissance.

En ce qui concerne les moyens propres à la décision portant obligation de quitter le territoire français :

10. En premier lieu, l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales stipule que : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

11. Si M. E fait valoir qu'il réside aux côtés de son épouse et de leur fille, née en France le 21 juin 2022, il n'apporte aucun commencement de preuve de ces allégations. Il n'établit pas, au surplus, que son épouse serait en situation régulière sur le sol français, de sorte que rien ne s'oppose à ce que la cellule familiale se reconstitue en Tunisie. En outre, il ne conteste pas avoir été interpellé et placé en garde à vue le 16 août 2022 pour des faits de violence n'ayant entraîné aucune incapacité sur sa compagne. Par ailleurs, le requérant, qui a déclaré résider en France depuis huit mois environ à la date de la décision attaquée, ne démontre pas l'intensité des liens qu'il aurait noués en France, et ne justifie pas de son intégration à la société française. Il ressort des énonciations non contestées de l'arrêté attaqué qu'il n'est pas dépourvu d'attaches familiales dans son pays d'origine, où vivent ses parents, son frère et sa sœur, et où lui-même a vécu au moins jusqu'à l'âge de 35 ans. Dans ces conditions, eu égard au caractère récent de sa présence sur le territoire français et des faits de violence qui lui sont reprochés, la décision portant obligation de quitter le territoire français ne porte pas au droit de M. E au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise. Par suite, elle ne méconnaît pas l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

12. En deuxième lieu, lorsque la loi prescrit l'attribution de plein droit d'un titre de séjour à un étranger, cette circonstance fait obstacle à ce qu'il puisse légalement être le sujet d'une mesure d'obligation de quitter le territoire français.

13. Pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 11 du présent jugement, M. E ne remplit pas les conditions pour se voir délivrer de plein droit un titre de séjour au titre de ses liens personnels et familiaux en France. Dès lors, il n'est pas fondé à soutenir que le préfet de l'Essonne aurait commis une erreur de droit en lui faisant obligation de quitter le territoire français.

14. En troisième lieu, pour les mêmes motifs que ceux énoncés au point 11 du présent jugement, le préfet n'a pas commis d'erreur manifeste d'appréciation quant aux conséquences de sa décision sur la situation personnelle de M. E.

15. En quatrième lieu, le requérant soutient que la décision attaquée méconnaît l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans la mesure où le préfet de l'Essonne a négligé de prendre en considération sa situation personnelle. A cet égard, il fait valoir qu'il réside en France avec son épouse et leur fille. Pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 11 du présent jugement, le moyen doit être écarté.

16. Il résulte de ce qui précède que les conclusions de M. E tendant a` l'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français doivent être rejetées.

En ce qui concerne les moyens propres à la décision de ne pas accorder un délai de départ volontaire :

17. En premier lieu, aux termes de l'article L. 612-2 : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; / 2° L'étranger s'est vu refuser la délivrance ou le renouvellement de son titre de séjour, du document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour ou de son autorisation provisoire de séjour au motif que sa demande était manifestement infondée ou frauduleuse ; / 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. ". L'article L. 612-3 du même liste les cas dans lesquels, sauf circonstance particulière, le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi.

18. Contrairement à ce que soutient M. E, la décision de ne pas lui accorder un délai de départ volontaire n'est pas fondée sur les dispositions du 3° de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, mais sur celles du 1° du même article. Dès lors, le requérant ne peut utilement soutenir qu'il n'existe aucun risque qu'il se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français. Il suit de là que le moyen tiré de la méconnaissance des articles L. 612-2 et L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ne peut qu'être écarté.

19. En second lieu, les moyens tirés de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences de la décision attaquée sur sa situation personnelle doivent être écartés pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 11 du présent jugement.

20. Il résulte de ce qui précède que les conclusions de M. E tendant a` l'annulation de la décision de ne pas lui accorder un délai de départ volontaire doivent être rejetées.

21. Il résulte de tout ce qui précède que M. E n'est pas fonde´ a` demander l'annulation de l'arrêté du 17 août 2022 du préfet de l'Essonne.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

22. Le présent jugement n'implique aucune mesure d'exécution. Par suite, les conclusions de M. E aux fins d'injonction et d'astreinte ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

23. Les dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 font en tout état de cause obstacle à ce que soit mise à la charge de l'État, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que M. E demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de M. E est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A E et au préfet de l'Essonne.

Délibéré après l'audience publique du 1er décembre 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Christine Grenier, présidente,

Mme Virginie Caron, première conseillère,

M. Nicolas Connin, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 décembre 2022.

Le rapporteur,

signé

N. Connin

La présidente,

signé

C. Grenier

La greffière,

signé

A. Esteves

La République mande et ordonne au préfet de l'Essonne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

4

N° 1901371

8

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