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AccueilJurisprudence administrativeN° TA78-2206560

Tribunal Administratif de VERSAILLES — Décision N° TA78-2206560

jeudi 30 mars 2023

JuridictionTribunal Administratif de VERSAILLES
SectionTribunal Administratif de VERSAILLES
N° DossierTA78-2206560
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation1ère chambre
Avocat requérantAARPI SPHERANCE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 29 août et 28 novembre 2022, M. D B, représenté par Me Visscher, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite de rejet née le 5 novembre 2020 du silence gardé pendant plus de six mois par le préfet de l'Essonne sur sa demande de regroupement familial ;

2°) d'enjoindre au préfet de l'Essonne de faire droit à sa demande de regroupement familial au profit de son épouse E A et de son enfant F G B, dans un délai de quinze jours à compter du jugement à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

3°) à défaut, d'enjoindre au préfet de l'Essonne de réexaminer sa demande et de prendre une décision dans un délai de quinze jours à compter du jugement à intervenir ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision attaquée est entachée de défaut de motivation en l'absence de réponse à sa demande de communication de motifs ;

- elle méconnaît les articles L. 434-2 et L. 434-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales

- elle méconnaît les stipulations des articles 3-1 et 9 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire enregistré le 10 novembre 2022, le préfet de l'Essonne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que la requête est irrecevable pour tardiveté.

Par une ordonnance du 15 février 2023, la clôture de l'instruction a été fixée au 1er mars 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. C,

- les observations de Me Visscher, représentant M. B, présent.

Considérant ce qui suit :

1. M. D B, ressortissant guinéen, né le 10 février 1980 à Conakry et titulaire d'une carte de résident, a déposé, le 25 mai 2020, une demande de regroupement familial au bénéfice de son épouse E A et de son enfant F G B. Le 4 mai 2021, l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) a émis une attestation de dépôt de sa demande lui indiquant que, faute de réponse dans un délai de six mois à compter du 4 mai 2021, sa demande serait considérée comme rejetée par le préfet. Aucune décision ne lui ayant été notifiée dans les six mois, M. B a, par courrier du 24 juin 2022, demandé au préfet de l'Essonne qu'il lui communique les motifs du rejet de sa demande. N'ayant pas obtenu de réponse, il demande l'annulation de la décision implicite de rejet de sa demande de regroupement familial.

Sur la fin de non-recevoir :

2. Aux termes du premier alinéa de l'article L. 112-3 du code des relations entre le public et l'administration : " Toute demande adressée à l'administration fait l'objet d'un accusé de réception ". Le premier alinéa de l'article L. 112-6 du même code précise que " Les délais de recours ne sont pas opposables à l'auteur d'une demande lorsque l'accusé de réception ne lui a pas été transmis ou ne comporte pas les indications exigées par la réglementation ", et, aux termes de l'article R. 421-5 du code de justice administrative : " Les délais de recours contre une décision administrative ne sont opposables qu'à la condition d'avoir été mentionnés, ainsi que les voies de recours, dans la notification de la décision ". Toutefois, le principe de sécurité juridique fait obstacle à ce que le demandeur, lorsqu'il est établi qu'il a eu connaissance de la décision implicite qui lui a été opposée, puisse la contester indéfiniment du seul fait que l'administration ne lui a pas délivré d'accusé de réception de sa demande ou n'a pas porté sur l'accusé de réception les mentions requises. La preuve d'une telle connaissance peut résulter de ce qu'il est établi, soit que l'intéressé a été clairement informé des conditions de naissance d'une décision implicite lors de la présentation de sa demande, soit que la décision a par la suite été expressément mentionnée au cours de ses échanges avec l'administration, notamment à l'occasion d'un recours gracieux dirigé contre cette décision. Le demandeur dispose alors, pour saisir le juge, d'un délai raisonnable qui, sauf circonstances particulières, ne saurait excéder un an et court, dans la première hypothèse, de la date de naissance de la décision implicite et, dans la seconde, de la date de l'événement établissant qu'il a eu connaissance de la décision ;

3. En l'espèce, l'attestation de dépôt de la demande du 4 mai 2021 indique, en bas de page, qu'en cas de rejet par absence de réponse au-delà de six mois à compter du dépôt de la demande, le demandeur " dispose d'un délai de deux mois pour contester cette décision auprès de la préfecture selon les voies de recours habituelles (recours gracieux, hiérarchique ou contentieux) ". Cette mention, qui omet toute précision sur la juridiction devant laquelle pourrait être porté un recours contentieux, sans au demeurant distinguer entre les différentes voies de recours, ne saurait être regardée comme satisfaisant aux prescriptions qu'imposent les dispositions de l'article R. 421-5 du code de justice administrative. Il ne ressort pas par ailleurs des pièces du dossier que M. B ait reçu, au plus tard à la date à laquelle est intervenue la décision implicite, une information complémentaire sur les voies et délais de recours contre cette décision. Par suite, en application des dispositions citées ci-dessus, le délai de recours de deux mois n'est pas opposable à M. B. Par ailleurs, moins d'un an s'est écoulé entre la naissance, le 5 novembre 2021, de la décision implicite de rejet contestée et la date d'enregistrement de la requête le 29 août 2022. La fin de non-recevoir opposée par le préfet de l'Essonne au titre de la tardiveté doit par conséquent être écartée.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. Aux termes de l'article L. 434-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui séjourne régulièrement en France depuis au moins dix-huit mois, sous couvert d'un des titres d'une durée de validité d'au moins un an prévus par le présent code ou par des conventions internationales, peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre du regroupement familial : / 1° Par son conjoint, si ce dernier est âgé d'au moins dix-huit ans ; / 2° Et par les enfants du couple mineurs de dix-huit ans. " Aux termes de l'article L. 434-7 du même code : " L'étranger qui en fait la demande est autorisé à être rejoint au titre du regroupement familial s'il remplit les conditions suivantes :/ 1° Il justifie de ressources stables et suffisantes pour subvenir aux besoins de sa famille / 2° Il dispose ou disposera à la date d'arrivée de sa famille en France d'un logement considéré comme normal pour une famille comparable vivant dans la même région géographique ; / 3° Il se conforme aux principes essentiels qui, conformément aux lois de la République, régissent la vie familiale en France, pays d'accueil. " Aux termes de l'article R. 434-4 de ce code : " Pour l'application du 1° de l'article L. 434-7, les ressources du demandeur et de son conjoint qui alimenteront de façon stable le budget de la famille sont appréciées sur une période de douze mois par référence à la moyenne mensuelle du salaire minimum de croissance au cours de cette période. Ces ressources sont considérées comme suffisantes lorsqu'elles atteignent un montant équivalent à : / 1° Cette moyenne pour une famille de deux ou trois personnes ; 2° Cette moyenne majorée d'un dixième pour une famille de quatre ou cinq personnes () " L'article R. 434-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Pour l'application du 2° de l'article L. 434-7, est considéré comme normal un logement qui : / 1° Présente une superficie habitable totale au moins égale à : / a) en zones A bis et A : 22 m² pour un ménage sans enfant ou deux personnes, augmentée de 10 m² par personne jusqu'à huit personnes et de 5 m² par personne supplémentaire au-delà de huit personnes ; / b) en zones B1 et B2 : 24 m² pour un ménage sans enfant ou deux personnes, augmentée de 10 m² par personne jusqu'à huit personnes et de 5 m² par personne supplémentaire au-delà de huit personnes ; / c) en zone C : 28 m² pour un ménage sans enfant ou deux personnes, augmentée de 10 m² par personne jusqu'à huit personnes et de 5 m² par personne supplémentaire au-delà de huit personnes ; / 2° Satisfait aux conditions de salubrité et d'équipement fixées aux articles 2 et 3 du décret n° 2002-120 du 30 janvier 2002 relatif aux caractéristiques du logement décent pris pour l'application de l'article 187 de la loi n° 2000-1208 du 13 décembre 2000 relative à la solidarité et au renouvellement urbain. / Les zones A bis, A, B1, B2 et C mentionnées au présent article sont celles définies pour l'application de l'article R. 304-1 du code de la construction et de l'habitation ".

5. Il est constant que M. B a demandé le regroupement familial pour son épouse E A et son enfant F G B, née le 5 décembre 2018. M. B a également un enfant né en France d'une précédente union, qui réside en garde alternée auprès de ses deux parents. Il ressort des pièces du dossier, et notamment des avis d'imposition produits, que M. B a déclaré un revenu fiscal de référence de 47 398 euros pour l'année 2019, 65 724 euros pour l'année 2020 et 62 937 euros pour l'année 2021. Il est titulaire d'un bail pour un appartement de 3/4 pièces d'une surface de 77 m², dont il n'est pas soutenu en défense par le préfet, qui se borne à opposer une fin de non-recevoir, qu'il ne présenterait pas les conditions de salubrité permettant de le regarder comme décent. Il n'est pas soutenu davantage que M. B ne se conformerait pas aux principes essentiels qui, conformément aux lois de la République, régissent la vie familiale en France. Dans ces conditions, M. B est fondé à soutenir qu'il remplit les conditions lui permettant d'être autorisé à être rejoint par son épouse et son enfant au titre du regroupement familial.

6. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. B est fondé à demander l'annulation de la décision implicite de rejet de sa demande de regroupement familial.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

7. Eu égard à l'unique motif d'annulation, l'annulation de la décision attaquée implique nécessairement que le préfet de l'Essonne ou le préfet territorialement compétent eu égard au lieu de résidence de M. B, délivre à M. B, sous réserve de tout changement dans les circonstances de droit ou de fait, l'autorisation de regroupement familial sollicitée par celui-ci au bénéfice de son épouse et de leur enfant. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction de l'astreinte demandée.

Sur les frais liés au litige :

8. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros sur le fondement de l'article L.761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La décision implicite de refus du préfet de l'Essonne à la demande de regroupement familial de M. B au bénéfice de son épouse E A et de son enfant F G B est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de l'Essonne, ou à tout autre préfet territorialement compétent eu égard au lieu de résidence de M. B, de délivrer à celui-ci une autorisation de regroupement familial au bénéfice de son épouse E A et de son enfant F G B.

Article 3 : L'Etat versera à M. B la somme de 1 000 (mille) euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. D B et au préfet de l'Essonne.

Délibéré après l'audience du 16 mars 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Mégret, présidente,

M. Jauffret, premier conseiller,

Mme Degorce, première conseillère,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 mars 2023.

Le rapporteur,

signé

E. C

La présidente

signé

S. Mégret

La greffière,

signé

C. Delannoy

La République mande et ordonne au préfet de l'Essonne en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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