mardi 14 janvier 2025
| Juridiction | Tribunal Administratif de VERSAILLES |
| Section | Tribunal Administratif de VERSAILLES |
| N° Dossier | TA78-2206806 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | 5ème chambre - juge unique |
| Avocat requérant | SCP THEMIS AVOCATS & ASSOCIES |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 8 septembre 2022, M. A B, représenté par Me Ciaudo, demande au tribunal :
1°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 500 euros en réparation du préjudice qu'il a subi assortie des intérêts au taux légal et de leur capitalisation ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.
Il soutient que :
- la responsabilité de l'Etat est engagée à son égard dès lors qu'entre février 2020 et
juillet 2021, alors qu'il était incarcéré au sein de l'établissement pénitentiaire spécialisé pour mineurs de C, il a subi, sans aucun motif, cinq fouilles à nu à l'issue de parloirs en famille, de fouilles de cellule et de placement en quartier disciplinaire ; en l'absence de motivation de ces décisions par son comportement ou de suspicions sérieuses, de tels traitements sont aléatoires et discrétionnaires et constitutifs de traitements inhumain et dégradant révélateurs d'une faute engageant la responsabilité de l'Etat au regard de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et des articles L. 225-1 et suivants et R. 225-1 et suivants du code pénitentiaire.
Par un mémoire en défense, enregistré le 10 juillet 2024, le garde des Sceaux, ministre de la justice conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les fouilles pratiquées sur M. B étaient justifiées par son profil pénitentiaire et le contexte dans lequel les fouilles ont été réalisées, et proportionnées dès lors qu'elles procèdent de décisions individuelles et non systématiques et qu'elles sont limitées dans le temps et l'espace.
Par ordonnance du 11 juillet 2024, la clôture d'instruction a été fixée au 2 septembre 2024.
M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 19 août 2022.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de procédure pénale ;
- la loi n°2009-1436 du 24 novembre 2009 ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
La présidente du tribunal a désigné Mme Ghiandoni, première conseillère, en application de l'article R. 222-13 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Ghiandoni,
- et les conclusions de Mme Mathé, rapporteure publique.
Considérant ce qui suit :
1. Par un courrier du 23 mai 2022, M. A B, alors détenu au centre pénitentiaire du Havre, a présenté une demande indemnitaire préalable au motif qu'il a subi, entre le 22 février 2020 et le 18 juillet 2021, cinq fouilles intégrales qu'il estime injustifiées alors qu'il était incarcéré au sein de l'établissement pénitentiaire spécialisé pour mineurs de C dans les Yvelines. Ce courrier étant demeuré sans réponse, M. B a porté sa contestation devant le tribunal. Par sa requête, il demande au tribunal de condamner l'Etat à lui verser la somme de 500 euros en réparation du préjudice qu'il estime avoir subi du fait de la réalisation de cinq fouilles intégrales qu'il considère injustifiées.
Sur les conclusions indemnitaires :
En ce qui concerne la responsabilité de l'Etat :
2. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ". Aux termes de l'article 57 de la loi pénitentiaire du 24 novembre 2009, alors en vigueur : " Hors les cas où les personnes détenues accèdent à l'établissement sans être restées sous la surveillance constante de l'administration pénitentiaire ou des forces de police ou de gendarmerie, les fouilles intégrales des personnes détenues doivent être justifiées par la présomption d'une infraction ou par les risques que leur comportement fait courir à la sécurité des personnes et au maintien du bon ordre dans l'établissement. Leur nature et leur fréquence sont strictement adaptées à ces nécessités et à la personnalité des personnes détenues. Elles peuvent être réalisées de façon systématique lorsque les nécessités de l'ordre public et les contraintes du service public pénitentiaire l'imposent. Dans ce cas, le chef d'établissement doit prendre une décision pour une durée maximale de trois mois renouvelable après un nouvel examen de la situation de la personne détenue. / Lorsqu'il existe des raisons sérieuses de soupçonner l'introduction au sein de l'établissement pénitentiaire d'objets ou de substances interdits ou constituant une menace pour la sécurité des personnes ou des biens, le chef d'établissement peut également ordonner des fouilles de personnes détenues dans des lieux et pour une période de temps déterminés, indépendamment de leur personnalité. Ces fouilles doivent être strictement nécessaires et proportionnées. Elles sont spécialement motivées et font l'objet d'un rapport circonstancié transmis au procureur de la République territorialement compétent et à la direction de l'administration pénitentiaire. / Les fouilles intégrales ne sont possibles que si les fouilles par palpation ou l'utilisation des moyens de détection électronique sont insuffisantes. / Les investigations corporelles internes sont proscrites, sauf impératif spécialement motivé. Elles ne peuvent alors être réalisées que par un médecin n'exerçant pas au sein de l'établissement pénitentiaire et requis à cet effet par l'autorité judiciaire. " Aux termes de l'article R. 57-7-79 du code de procédure pénale, alors en vigueur : " Les mesures de fouilles des personnes détenues, intégrales ou par palpation, sont mises en œuvre sur décision du chef d'établissement pour prévenir les risques mentionnés au premier alinéa de l'article 57 de la loi n° 2009-1436 du 24 novembre 2009. Leur nature et leur fréquence sont décidées au vu de la personnalité des personnes intéressées, des circonstances de la vie en détention et de la spécificité de l'établissement. / Lorsque les mesures de fouille des personnes détenues, intégrales ou par palpation, sont réalisées à l'occasion de leur extraction ou de leur transfèrement par l'administration pénitentiaire, elles sont mises en œuvre sur décision du chef d'escorte. Leur nature et leur fréquence sont décidées au vu de la personnalité des personnes intéressées et des circonstances dans lesquelles se déroule l'extraction ou le transfèrement ".
3. Il résulte de ces dispositions que, si les nécessités de l'ordre public et les contraintes du service public pénitentiaire peuvent légitimer l'application à un détenu de mesures de fouille, le cas échéant répétées, elles ne sauraient revêtir un caractère systématique et doivent être justifiées par l'un des motifs qu'elles prévoient, en tenant compte notamment du comportement de l'intéressé, de ses agissements antérieurs ou des contacts qu'il a pu avoir avec des tiers. Les fouilles intégrales revêtent un caractère subsidiaire par rapport aux fouilles par palpation ou à l'utilisation de moyens de détection électronique. Il appartient à l'administration pénitentiaire de veiller, d'une part, à ce que de telles fouilles soient, eu égard à leur caractère subsidiaire, nécessaires et proportionnées et, d'autre part, à ce que les conditions dans lesquelles elles sont effectuées ne soient pas, par elles-mêmes, attentatoires à la dignité de la personne.
S'agissant des fouilles pratiquées les 22 février 2020, 9 décembre 2020 et 4 juin 2021 :
4. D'une part, il résulte de l'instruction que la fouille intégrale subie par M. B le 22 février 2020 était consécutive à un parloir familial à l'issue duquel le détenu a sonné au portique. La fouille intégrale du 9 décembre 2020 a fait suite à une fouille de la cellule du détenu à l'occasion de laquelle le personnel pénitentiaire a retrouvé une clé USB et un yoyo, objet dont la détention est prohibée au sein de l'établissement. Ainsi, ces fouilles apparaissent justifiées par le comportement du requérant. En outre, il ne résulte pas de l'instruction, ni même n'est allégué par le requérant, que les agents de l'administration pénitentiaire auraient procédé à ces fouilles dans des conditions qui, par elles-mêmes, auraient attenté à la dignité humaine. Ainsi, en soumettant le requérant à ces fouilles, l'administration pénitentiaire n'a pas commis de faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat à l'égard de M. B.
5. D'autre part, la fouille intégrale du 4 juin 2021 a eu lieu avant le placement en quartier disciplinaire du requérant après que ce dernier ait giflé un surveillant. Ainsi, la décision de l'administration pénitentiaire de procéder à cette fouille à l'occasion de son placement en quartier disciplinaire, qui présente un caractère isolé, apparaît justifiée et proportionnée au but recherché, à savoir la sécurité des personnes et le maintien du bon ordre dans l'établissement pénitentiaire. Par ailleurs, si le requérant entend soutenir que cette fouille a porté atteinte à la dignité de sa personne dès lors qu'une telle pratique, humiliante, n'était aucunement nécessaire ni justifiée par l'administration pénitentiaire, il résulte de ce qui a été dit précédemment que cette mesure était justifiée par le comportement suspect du détenu. En outre, à cet égard, le requérant n'allègue pas de comportement irrespectueux de membres de l'administration pénitentiaire durant l'exécution de cette mesure.
6. Dans ces conditions, le requérant ne démontre pas que, en décidant de faire procéder aux fouilles survenues les 22 février et 9 décembre 2020 et le 4 juin 2021, l'administration pénitentiaire aurait commis une faute de nature à engager sa responsabilité, caractérisée par la méconnaissance des stipulations et dispositions énoncées au point 2.
S'agissant des fouilles pratiquées les 18 avril 2021 et 18 juillet 2021 :
7. D'une part, il résulte de l'instruction, notamment des mentions portées sur les décisions du directeur de l'établissement pénitentiaire spécialisé pour mineurs de C du 18 avril 2021 que la fouille intégrale pratiquée à cette date était motivée par " le comportement quotidien du requérant en détention " et " des soupçons de possession par celui-ci d'objets ou de substances prohibés au sein de l'établissement ". Toutefois, cette fouille intégrale a été pratiquée après la fouille de la cellule du requérant dont il est constant qu'elle n'a révélé la possession d'aucun objet prohibé par ce dernier. La circonstance que des objets prohibés avaient été trouvés dans sa cellule lors de sa fouille intervenue le 9 décembre 2020 ne suffit pas, à elle seule, à justifier la fouille intégrale pratiquée le 18 avril 2021. En outre, en dépit de ce que soutien l'administration en défense, il ne ressort d'aucun des éléments qu'elle produit que le comportement du requérant au cours de sa détention justifiait la pratique de cette fouille.
8. D'autre part, il résulte de l'instruction, notamment des mentions portées sur les décisions du directeur de l'établissement pénitentiaire spécialisé pour mineurs de C du 18 juillet 2021, que la fouille intégrale pratiquée à cette date après un parloir familial était motivée par un signalement, par le service de nuit, d'odeur de tabac dans l'unité où était incarcéré le requérant. Toutefois, ces éléments ne sont pas suffisamment circonstanciés pour justifier la fouille ainsi diligentée. En particulier, la circonstance que M. B soit fumeur ne suffisait pas, à elle seule, pour justifier la fouille du 18 juillet 2021. Par ailleurs, si le requérant avait fait l'objet d'une mesure disciplinaire le 4 juin 2021, celle-ci était sans rapport avec la détention d'objet prohibé et ne pouvait ainsi justifier la mesure en litige.
9. Par conséquent, en l'état des seuls éléments versés au dossier, il ne résulte pas de l'instruction que les mesures de fouilles intégrales survenues les 18 avril et 18 juillet 2021 présentaient un caractère nécessaire, justifié et proportionné. Dès lors, M. B est fondé à soutenir que les décisions litigieuses méconnaissent les dispositions précitées de l'article 57 de la loi pénitentiaire du 24 novembre 2009 et constituent des fautes de nature à engager la responsabilité de l'Etat à l'égard du requérant.
Sur le préjudice ainsi que les intérêts et leur capitalisation :
10. Aux termes de l'article 1231-6 du code civil : " Les dommages et intérêts dus à raison du retard dans le paiement d'une obligation de somme d'argent consistent dans l'intérêt au taux légal, à compter de la mise en demeure. / Ces dommages et intérêts sont dus sans que le créancier soit tenu de justifier d'aucune perte () ". L'article 1343-2 du même code dispose : " Les intérêts échus, dus au moins pour une année entière, produisent intérêt si le contrat l'a prévu ou si une décision de justice le précise ".
11. Eu égard à la nature du manquement commis par l'administration pénitentiaire, M. B a subi un préjudice moral. Il en sera fait une juste appréciation en fixant son indemnisation à la somme de 200 euros.
12. M. B a droit aux intérêts de la somme de 200 euros à compter de la date d'enregistrement de sa requête au greffe du tribunal.
13. La capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du fond, même si, à cette date, les intérêts sont dus depuis moins d'une année. En ce cas, cette demande ne prend toutefois effet qu'à la date à laquelle, pour la première fois, les intérêts sont dus pour une année entière. La capitalisation des intérêts a été demandée le 8 septembre 2022. Il y a lieu de faire droit à cette demande à compter du 8 septembre 2023, date à laquelle était due, pour la première fois, une année d'intérêts, ainsi qu'à chaque échéance annuelle à compter de cette date.
Sur les frais liés au litige :
14. Aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " () Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Les parties peuvent produire les justificatifs des sommes qu'elles demandent et le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation ". L'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique dispose : " () Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens, ou qui perd son procès, et non bénéficiaire de l'aide juridictionnelle, à payer à l'avocat pouvant être rétribué, totalement ou partiellement, au titre de l'aide juridictionnelle, une somme qu'il détermine et qui ne saurait être inférieure à la part contributive de l'Etat majorée de 50 %, au titre des honoraires et frais non compris dans les dépens que le bénéficiaire de l'aide aurait exposés s'il n'avait pas eu cette aide. () / Si l'avocat du bénéficiaire de l'aide recouvre cette somme, il renonce à percevoir la part contributive de l'Etat () ".
15. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, de mettre à la charge de l'Etat, partie perdante dans la présente instance, le versement à Me Ciaudo d'une somme de 1 080 euros au titre des frais exposés et non compris dans les dépens, sous réserve qu'il renonce à percevoir la part contributive de l'Etat à la mission d'aide juridictionnelle qui lui a été confiée.
D E C I D E :
Article 1er : L'Etat est condamné à verser à M. B la somme de 200 euros avec intérêts au taux légal à compter du 8 septembre 2022. Les intérêts échus à la date du 8 septembre 2023 puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date seront capitalisés à chacune de ces dates pour produire eux-mêmes intérêts.
Article 2 : L'Etat versera à Me Ciaudo une somme de 1 080 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Ciaudo renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au garde des Sceaux, ministre de la justice.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 janvier 2025.
La magistrate désignée,
Signé
S. GHIANDONILe greffier,
Signé
A. DELPIERRE
La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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