jeudi 5 décembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de VERSAILLES |
| Section | Tribunal Administratif de VERSAILLES |
| N° Dossier | TA78-2207000 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | 6ème chambre |
| Avocat requérant | SELARL BVK AVOCATS ASSOCIÉS |
Vu la procédure suivante :
I. Par une requête enregistrée le 15 septembre 2022 sous le n° 2207000, M. D A F et Mme C B épouse A F, représentés par Me de Kerckhove, demandent au tribunal :
1°) à titre principal, d'annuler l'arrêté n° A-15-00090 du 22 juin 2015 par lequel le préfet des Yvelines les a mis en demeure de mettre fin à la mise à disposition aux fins d'habitation du local situé au rez-de-chaussée du bâtiment C X Mureaux, et de procéder au relogement des occupants dans un délai de deux mois, ensemble la décision rejetant implicitement leur recours gracieux du 30 mai 2022 à l'encontre de cette décision ;
2°) à titre subsidiaire, d'abroger l'arrêté du 22 juin 2015 ;
3°) en toute hypothèse, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 500 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Ils soutiennent que :
- leur requête est recevable ;
- l'arrêté a été signé par une autorité incompétente ;
- il est entaché d'une erreur de fait, en ce qu'il retient à tort une surface habitable de la pièce principale inférieure à 9 m² alors que celle-ci est de 9,33 m² ;
- il est entachée d'une erreur de droit et d'appréciation dès lors, d'une part, qu'il ne pouvait valablement se fonder sur le seul motif de la méconnaissance de la règle de surface minimale de la pièce principale prescrite par le règlement sanitaire départemental et, d'autre part, que les modalités de calcul de la surface habitable retenues méconnaissent les dispositions du décret du 30 janvier 2002 relatif aux caractéristiques du logement décent ;
- compte tenu des illégalités entachant l'arrêté du 22 juin 2015, le préfet des Yvelines aurait nécessairement dû faire droit à la demande d'abrogation de cet arrêté qu'ils ont présentée.
La requête a été communiquée au préfet des Yvelines, qui n'a produit aucune observation.
Les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, tiré de ce que les conclusions tendant à l'annulation de l'arrêté du 22 juin 2015 et de la décision de rejet du recours gracieux contre cet arrêté sont irrecevables pour tardiveté, dès lors que tant le recours gracieux que le recours juridictionnel contre cet arrêté ont été exercés au-delà du délai raisonnable d'un an à compter de la date à laquelle les requérants en ont eu connaissance.
II. Par une requête enregistrée le 3 novembre 2022 sous le n° 2208243, M. D A F et Mme C B épouse A F, représentés par Me de Kerckhove, demandent au tribunal :
1°) d'annuler la décision du préfet des Yvelines rejetant implicitement leur demande du 29 août 2022 tendant à l'abrogation de l'arrêté n° A-15-00090 du 22 juin 2015 par lequel le préfet des Yvelines les a mis en demeure de mettre fin à la mise à disposition aux fins d'habitation du local situé au rez-de-chaussée du bâtiment C X Mureaux, et de procéder au relogement des occupants dans un délai de deux mois ;
2°) d'enjoindre au préfet d'abroger cet arrêté sous astreinte de 50 euros par jour à compter de la notification du jugement à intervenir ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 500 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Ils soutiennent que :
- l'administration étant tenue d'abroger un acte non réglementaire que cette situation existe depuis son édiction ou qu'elle résulte de circonstances de droit ou de fait postérieures, le préfet a commis une erreur de droit au regard de l'article L. 243-2 du code des relations entre le public et l'administration en refusant d'abroger l'arrêté du 22 juin 2015 ;
- l'arrêté a été signé par une autorité incompétente ;
- il est entaché d'une erreur de fait, en ce qu'il retient à tort une surface habitable de la pièce principale inférieure à 9 m² alors que celle-ci est de 9,33 m² ;
- il est entachée d'une erreur de droit et d'appréciation dès lors, d'une part, qu'il ne pouvait valablement se fonder sur le seul motif de la méconnaissance de la règle de surface minimale de la pièce principale prescrite par le règlement sanitaire départemental et, d'autre part, que les modalités de calcul de la surface habitable retenues méconnaissent les dispositions du décret du 30 janvier 2002 relatif aux caractéristiques du logement décent.
La requête a été communiquée au préfet des Yvelines, qui n'a produit aucune observation.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de la construction et de l'habitation ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de la santé publique ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Gibelin,
- les conclusions de M. Chavet, rapporteur public,
- et les observations de Me Gerard, substituant Me de Kerckhove, représentant M. et Mme A F.
Considérant ce qui suit :
1. M. et Mme A F sont propriétaires d'un logement au rez-de-chaussée du bâtiment C X Mureaux (Yvelines). Ce logement a été loué depuis le 1er août 2014 à M. et Mme E, pour un loyer mensuel de 370 euros charges comprises. Une visite du logement a été effectuée par le service communal d'hygiène et de santé (SCHS) des Mureaux le 25 mars 2015, qui a retenu dans son rapport que le local était par nature impropre à l'habitation. Par un arrêté n° A-15-00090 du 22 juin 2015, le préfet des Yvelines les a mis en demeure de mettre fin à la mise à disposition aux fins d'habitation du local en assurant le relogement des occupants. Les requérants ont présenté le 30 mai 2022 un recours gracieux à l'encontre de cet arrêté, implicitement rejeté. Ils ont par la suite présenté, le 29 août 2022, une demande d'abrogation de l'arrêté du 22 juin 2015, implicitement rejetée. M. et Mme A F demandent au tribunal l'annulation de ces décisions.
2. Les requêtes n° 2207000 et 2208243 ont été introduites par les mêmes requérants et présentent à juger des questions connexes. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.
Sur les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté du 22 juin 2015 du préfet des Yvelines et de la décision implicite de rejet du recours gracieux du 30 mai 2022 :
3. Le principe de sécurité juridique, qui implique que ne puissent être remises en cause sans condition de délai des situations consolidées par l'effet du temps, fait obstacle à ce que puisse être contestée indéfiniment une décision administrative individuelle qui a été notifiée à son destinataire, ou dont il est établi, à défaut d'une telle notification, que celui-ci a eu connaissance. En une telle hypothèse, si le non-respect de l'obligation d'informer l'intéressé sur les voies et les délais de recours, ou l'absence de preuve qu'une telle information a bien été fournie, ne permet pas que lui soient opposés les délais de recours fixés par le code de justice administrative, le destinataire de la décision ne peut exercer de recours juridictionnel au-delà d'un délai raisonnable. En règle générale et sauf circonstances particulières dont se prévaudrait le requérant, ce délai ne saurait, sous réserve de l'exercice de recours administratifs pour lesquels les textes prévoient des délais particuliers, excéder un an à compter de la date à laquelle une décision expresse lui a été notifiée ou de la date à laquelle il est établi qu'il en a eu connaissance.
4. Il résulte de l'instruction que l'arrêté du 22 juin 2015 a été envoyé à l'adresse du local concerné par cet arrêté dont M. et Mme A F sont propriétaires aux Mureaux. S'ils font valoir le caractère irrégulier de la notification de cet arrêté en ce qu'elle a été réalisée à l'adresse de domiciliation de leur locataire, distincte de celle à laquelle ils résidaient, ils indiquent dans leur recours gracieux que le locataire leur a transmis l'arrêté tardivement. Or, il résulte de l'instruction que ce locataire a quitté les lieux le 1er novembre 2015, que M. et Mme A F se sont abstenus de louer le local postérieurement à cette date. Enfin, il ressort du signalement réalisé par le service communal d'hygiène et de santé au procureur de la République de Versailles qu'après avoir réalisé des travaux pour y remédier, M. et Mme A F ont eux-mêmes sollicité le service communal d'hygiène et de santé pour qu'une visite de contrôle soit réalisée, le 9 décembre 2021 afin d'obtenir du " préfet la levée de l'arrêté pris en 2015 ". Il résulte ainsi de l'instruction, au demeurant corroborée par les explications apportées au cours de l'audience selon lesquelles les requérants ont eu de nombreux échanges verbaux avec les services municipaux sur l'impossibilité de louer le local en raison de son insuffisante superficie, que M. et Mme A F ont nécessairement eu connaissance de l'arrêté du 22 juin 2025 au plus tard le 1er novembre 2015, date du départ de leur locataire. Par suite, tant le recours gracieux que le recours juridictionnel dont ils ont saisi le tribunal ont été présentés dans un délai excédant le délai raisonnable durant lequel ils pouvaient être exercés. Les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté du 22 juin 2015 du préfet des Yvelines et de la décision implicite de rejet du recours gracieux du 30 mai 2022 doivent, en conséquence, être rejetées pour tardiveté.
Sur décision les conclusions à fin d'annulation de la décision du préfet des Yvelines rejetant implicitement la demande du 29 août 2022 d'abrogation de l'arrêté du 22 juin 2015 :
5. D'une part, aux termes de l'article L. 1331-23 du code de la santé publique : " Ne peuvent être mis à disposition aux fins d'habitation, à titre gratuit ou onéreux, les locaux insalubres dont la définition est précisée conformément aux dispositions de l'article L. 1331-22, que constituent les caves, sous-sols, combles, pièces dont la hauteur sous plafond est insuffisante, pièces de vie dépourvues d'ouverture sur l'extérieur ou dépourvues d'éclairement naturel suffisant ou de configuration exiguë, et autres locaux par nature impropres à l'habitation, ni des locaux utilisés dans des conditions qui conduisent manifestement à leur sur-occupation. ". Aux termes de l'article R. 1331-17 du même code : " Sont par nature impropres à l'habitation et ne peuvent en conséquence être mis à disposition aux fins d'habitation, à titre gratuit ou onéreux, par application de l'article L. 1331-23 : / / 2° () les pièces dont la hauteur sous plafond est insuffisante, les pièces de vie dépourvues d'ouverture sur l'extérieur, ou celles dépourvues d'éclairement naturel suffisant ou de configuration exiguë, sauf s'ils répondent aux exigences respectivement fixées par les articles R. 1331-18 à R. 1331-23. ". L'article R. 1331-20 de ce code dispose : " Les pièces de vie et de service du logement ont une hauteur sous plafond suffisante et continue pour la surface exigée permettant son occupation sans risque. Une hauteur sous plafond égale ou supérieure à 2,20 mètres est suffisante. () ". Enfin, aux termes de l'article R. 1331-23 du code de la santé publique : " La configuration des pièces de vie d'un local est regardée comme non exiguë lorsque sont satisfaites les conditions cumulatives suivantes : / 1° L'une de ces pièces de vie a une surface au moins égale à neuf mètres carrés ou présente un volume habitable au moins égal à 20 mètres cubes ; / 2° Les autres ont une surface au moins égale à sept mètres carrés ; / 3° Un occupant peut se mouvoir sans risque et circuler aisément dans le logement en tenant compte du mobilier, des équipements et des aménagements nécessaires à la vie courante. ".
6. D'autre part, aux termes du second alinéa de l'article L. 243-2 du code des relations entre le public et l'administration : " L'administration est tenue d'abroger expressément un acte non réglementaire non créateur de droits devenu illégal ou sans objet en raison de circonstances de droit ou de fait postérieures à son édiction, sauf à ce que l'illégalité ait cessé. ".
7. Pour déclarer le local dont M. et Mme A F sont propriétaires impropre à l'habitation, par l'arrêté du 22 juin 2015, le préfet des Yvelines, s'appuyant sur le rapport établi par le SCHS des Mureaux à la suite de sa visite du 25 mars 2015, s'est fondé sur ce que la pièce principale ne disposait pas d'une surface habitable suffisante d'au moins 9 m² sous une hauteur sous plafond d'au moins 2,20 m.
8. Si le rapport du SCHS des Mureaux rédigé à la suite de la visite de contrôle du 9 décembre 2021, effectuée postérieurement à la réalisation de travaux visant à accroitre la surface habitable de la pièce principale du local, indique que cette surface est toujours inférieure aux minimum requis, il résulte cependant de l'instruction, en particulier du relevé avec plan du cabinet de géomètres Abello produit par les requérants, que le local en cause disposait à la date de réalisation de ce relevé, le 26 janvier 2022, d'une pièce principale ayant une hauteur sous plafond de 2,20 m et une surface de 9,59 m². En admettant même que la surface de l'entrée doive être déduite de cette surface, la pièce principale aurait alors une surface de 9,04 m², supérieure à celle exigée par les dispositions précitées. Le préfet des Yvelines, qui n'a pas produit d'observations, n'apporte aucun élément susceptible de remettre en cause le caractère probant de ce relevé. Dans ces conditions, le relevé du cabinet du géomètre Abello, établi postérieurement aux travaux, le 26 janvier 2022, révèle une circonstance de fait postérieure à l'édiction de l'arrêté du 22 juin 2015 de nature à remettre en cause sa légalité. M. et Mme A F sont, dès lors, fondés à soutenir que le préfet des Yvelines était tenu, en application des dispositions précitées de l'article L. 243-2 du code des relations entre le public et l'administration, d'abroger l'arrêté du 22 juin 2015.
9. Il résulte de tout ce qui précède que M. et Mme A F sont fondés à demander l'annulation pour ce motif de la décision du préfet des Yvelines rejetant implicitement la demande du 29 août 2022 d'abrogation de l'arrêté du 22 juin 2015, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens des requêtes.
Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :
10. Eu égard au motif d'annulation retenu, le présent jugement implique nécessairement que le préfet des Yvelines procède à l'abrogation de l'arrêté du 22 juin 2015. Il y a lieu en conséquence d'enjoindre à cette autorité d'y procéder dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, sans qu'il y ait lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.
Sur les frais liés au litige :
11. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 800 euros au titre des frais exposés et non compris dans les dépens en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : La décision du préfet des Yvelines rejetant implicitement la demande du 29 août 2022 d'abrogation de l'arrêté du 22 juin 2015 est annulée.
Article 2 : Il est enjoint au préfet des Yvelines d'abroger l'arrêté du 22 juin 2015 dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.
Article 3 : L'Etat versera à M. et Mme A F la somme de 1 800 (mille huit cents) euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : Le surplus des conclusions des requêtes est rejeté.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. D A F, à Mme C B épouse A F et à la ministre de la santé et de l'accès aux soins.
Copie en sera adressée au préfet des Yvelines.
Délibéré après l'audience du 21 novembre 2024, à laquelle siégeaient :
Mme Lellouch, présidente,
M. Gibelin, premier conseiller,
Mme Corthier, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 décembre 2024.
Le rapporteur,
F. GibelinLa présidente,
J. Lellouch
La greffière,
Y. Bouakkaz
La République mande et ordonne à la ministre de la santé et de l'accès aux soins en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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