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AccueilJurisprudence administrativeN° TA78-2207740

Tribunal Administratif de VERSAILLES — Décision N° TA78-2207740

vendredi 18 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de VERSAILLES
SectionTribunal Administratif de VERSAILLES
N° DossierTA78-2207740
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation4ème chambre - 4/11
Avocat requérantNESSAH

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 13 octobre 2022, M. C B, représenté par Me Nessah, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 12 octobre 2022 par lequel le préfet des Yvelines lui a fait obligation de quitter le territoire français, a refusé de lui accorder un délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination et lui a fait interdiction de revenir sur le territoire français pendant une durée d'un an en l'informant de son signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen pour la durée de l'interdiction de retour ;

2°) d'enjoindre au préfet des Yvelines de lui restituer son passeport sénégalais ;

3°) d'enjoindre au préfet des Yvelines de réexaminer sa situation administrative dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- les décisions attaquées sont insuffisamment motivées ;

- elles sont entachées d'erreur de fait quant à la prétendue absence de documents d'identité ;

- elles méconnaissent les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elles méconnaissent les dispositions de l'article L. 435-1 du même code ;

- elles méconnaissent les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elles méconnaissent les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- elles sont entachées d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision portant refus de délai de départ volontaire est illégale en raison de l'absence de caractérisation du risque de fuite, en méconnaissance des dispositions des articles L. 612-2 et L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français est entachée d'une erreur de droit, dès lors que le préfet n'a pas pris en considérations les quatre critères légaux pour fixer la durée de cette interdiction.

La procédure a été communiquée au préfet des Yvelines qui n'a pas produit de mémoire en défense mais a versé des pièces au dossier le 24 octobre 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale des droits de l'enfant signée à New York le 26 janvier 1990 ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal administratif de Versailles a désigné M. A pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 614-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en application de l'article R. 776-13-3 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. A a été entendu au cours de l'audience publique du 14 novembre 2022.

Les parties n'étaient ni présentes ni représentées.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. C B, ressortissant sénégalais né le 24 juillet 1987, est entré sur le territoire français le 2 mars 2017 selon ses déclarations. Par un arrêté du 12 octobre 2022 dont M. B demande l'annulation, le préfet des Yvelines lui a fait obligation de quitter le territoire français, a refusé de lui accorder un délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination et lui a fait interdiction de revenir sur le territoire français pendant une durée d'un an en l'informant de son signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen pour la durée de l'interdiction de retour.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, les décisions faisant obligation de quitter le territoire français et fixant le pays de destination visent les textes dont il est fait application, exposent les circonstances de fait propres à la situation personnelle de M. B ainsi que les éléments sur lesquels le préfet des Yvelines s'est fondé pour prononcer cette obligation et fixer le pays de destination. Dès lors, ces décisions comportent l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement et permettent ainsi au requérant d'en contester utilement le bienfondé. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisante motivation doit être écarté.

3. En deuxième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que la circonstance que le préfet des Yvelines a retenu à tort que M. B ne justifiait pas de la possession de documents d'identité et de voyage en cours de validité, alors que le préfet a, le jour même de l'arrêté en litige, procédé à la rétention du passeport de l'intéressé valable jusqu'au 25 juillet 2023, est susceptible d'avoir eu une incidence sur le sens des décisions prises par le préfet des Yvelines. Le moyen tiré de l'erreur de fait doit, dès lors, être écarté.

4. En troisième lieu, M. B, qui n'a pas présenté de demande de titre de séjour, ne peut utilement invoquer la méconnaissance des dispositions de l'article L. 423-23 et de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

5. En quatrième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; / 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant, signée à New York le 26 janvier 1990 : " 1. Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale () ".

6. Il ressort des pièces du dossier que M. B, s'il fait valoir qu'il séjourne en France depuis le mois de mars 2017, ne justifie pas de manière suffisamment probante de l'ancienneté et de la continuité de son séjour avant le mois de janvier 2022, soit environ dix mois à la date d'intervention de l'arrêté en litige. S'il soutient vivre en concubinage avec une compatriote sénégalaise et être le père d'un enfant né en France le 14 juillet 2022, il ressort des pièces du dossier que la compagne du requérant, arrivée en Espagne au mois de mai 2018 sous couvert d'un visa C de court séjour et titulaire d'un titre de séjour espagnol valable jusqu'au 15 octobre 2023, ne justifie pas d'un séjour régulier sur le territoire français et n'a pas vocation à séjourner durablement sur le territoire espagnol. Par suite, eu égard en outre au très jeune âge de l'enfant, rien ne s'oppose à ce que M. B reconstitue sa cellule familiale dans son pays d'origine, où il a vécu jusqu'à l'âge d'au moins vingt-neuf ans. S'il établit exercer une activité professionnelle depuis le mois de janvier 2022, cette activité est exercée en intérim et depuis seulement dix mois environ à la date de l'arrêté en litige. Dans ces conditions, les décisions faisant obligation à M. B de quitter le territoire français et fixant le pays de destination n'ont pas porté aux droits de l'intéressé au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des buts en vue desquels elles ont été prises, ni porté atteinte à l'intérêt supérieur de son enfant. Il suit de là que le préfet des Yvelines n'a pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ni celles de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant. Pour les mêmes motifs, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation doit également être écarté.

7. En cinquième lieu, aux termes de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision ". Aux termes de l'article L. 612-2 du même code : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". Aux termes de l'article L. 612-3 dudit code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour () ".

8. Il ressort des pièces du dossier que M. B n'a pas justifié de son entrée régulière sur le territoire français et n'établit pas avoir sollicité, depuis lors, la délivrance d'un titre de séjour. Toutefois, ainsi qu'il a été dit précédemment, M. B est titulaire d'un passeport sénégalais en cours de validité, justifie d'une adresse stable depuis le début de l'année 2022, est le père d'un enfant né en France le 14 juillet 2022 et justifie d'une activité professionnelle depuis environ huit mois. Il n'a, en outre, pas fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement et n'a commis aucun acte de nature à caractériser une menace à l'ordre public. Dans ces conditions, M. B fait état de circonstances particulaires de nature à ne pas regarder comme établi le risque qu'il se soustraie à la mesure d'éloignement dont il fait l'objet. Par suite, M. B est fondé à soutenir que la décision refusant de lui accorder un délai de départ volontaire est intervenue en méconnaissance des dispositions des articles L. 612-2 et L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

9. Enfin aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-7 du même code : " Lorsque l'étranger s'est maintenu irrégulièrement sur le territoire au-delà du délai de départ volontaire, l'autorité administrative édicte une interdiction de retour. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour ". Aux termes de l'article L. 612-8 de ce code : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder deux ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ".

10. Il résulte de ces dispositions que, si, lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, le préfet assortit, en principe et sauf circonstances humanitaires, l'obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour, celle-ci constitue une simple faculté lorsque l'étranger bénéficie d'un tel délai.

11. En l'espèce, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet des Yvelines aurait prononcé à l'encontre de M. B une interdiction de retour sur le territoire français s'il avait accordé à l'intéressé le délai de départ volontaire de trente jours.

12. Il résulte de tout ce qui précède que M. B est seulement fondé à demander l'annulation des décisions du préfet des Yvelines du 12 octobre 2022 refusant de lui accorder un délai de départ volontaire et lui faisant interdiction de revenir sur le territoire français pendant une durée d'un an.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

13. D'une part, aux termes de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision portant obligation de quitter le territoire français est annulée, il est immédiatement mis fin aux mesures de surveillance prévues aux articles L. 721-6, L. 721-7, L. 731-1, L. 731-3, L. 741-1 et L. 743-13, et l'étranger est muni d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que l'autorité administrative ait à nouveau statué sur son cas ".

14. En l'absence d'annulation de la décision faisant obligation à M. B de quitter le territoire français, la présente décision n'implique pas le réexamen de la situation de l'intéressé. Les conclusions tendant à ce qu'il soit enjoint au préfet des Yvelines de procéder à un tel réexamen ne peuvent, dès lors, qu'être rejetées.

15. D'autre part, aux termes de l'article L. 814-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative compétente, les services de police et les unités de gendarmerie sont habilités à retenir le passeport ou le document de voyage des personnes de nationalité étrangère en situation irrégulière. / Ils leur remettent en échange un récépissé valant justification de leur identité et sur lequel sont mentionnées la date de retenue et les modalités de restitution du document retenu ".

16. Eu égard à la situation irrégulière de M. B sur le territoire français, les conclusions tendant à ce qu'il soit enjoint au préfet des Yvelines de lui restituer son passeport ne peuvent être que rejetées, l'intéressé ayant vocation à récupérer ce document lors de son départ du territoire français.

17. Enfin, aux termes de l'article L. 613-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger auquel est notifiée une interdiction de retour sur le territoire français est informé qu'il fait l'objet d'un signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen, conformément à l'article 24 du règlement (UE) n° 2018/1861 du Parlement européen et du Conseil du 28 novembre 2018 sur l'établissement, le fonctionnement et l'utilisation du système d'information Schengen (SIS) dans le domaine des vérifications aux frontières, modifiant la convention d'application de l'accord de Schengen et modifiant et abrogeant le règlement (CE) n° 1987/2006. / Les modalités de suppression du signalement de l'étranger en cas d'annulation ou d'abrogation de l'interdiction de retour sont fixées par voie réglementaire ".

18. La présente décision implique qu'il soit mis fin au signalement de M. B dans le système d'information Schengen procédant de l'interdiction de retour du 12 octobre 2022 ci-dessus annulée. Il y a lieu, dès lors, d'enjoindre au préfet des Yvelines, ou au préfet territorialement compétent au regard du lieu de résidence du requérant, de prendre toutes mesures propres à mettre fin à ce signalement.

19. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 500 euros au titre des frais exposés par M. B et non compris dans les dépens, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : Les décisions du 12 octobre 2022 par lesquelles le préfet des Yvelines a refusé d'accorder à M. B un délai de départ volontaire et lui a fait interdiction de revenir sur le territoire français pendant une durée d'un an sont annulées.

Article 2 : Il est enjoint au préfet des Yvelines, ou au préfet territorialement compétent au regard du lieu de résidence de l'intéressé, de prendre toutes mesures utiles aux fins de supprimer le signalement de M. B dans le système d'information Schengen.

Article 3 : L'Etat versera à M. B la somme de 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. C B et au préfet des Yvelines.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 novembre 2022.

Le magistrat désigné,

signé

S. ALa greffière,

signé

E. Amegee

La République mande et ordonne au préfet des Yvelines, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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